Personne ne parla pendant plusieurs secondes. L’homme dans le couloir ne répéta pas le prénom de Laurent. Ses pas s’éloignèrent, rejoints par ceux d’un autre individu. Marc garda la tête légèrement inclinée, comptant mentalement la distance. Lorsqu’il fut certain qu’ils avaient tourné vers la galerie centrale, il fit signe à tout le monde de se préparer à bouger.
— Nous n’avons plus le temps de discuter.
Laurent fit un pas.
— Je peux leur parler.
Adrien se tourna vers lui.
— Non.
— Ils sont venus sur mes instructions initiales.
— Justement.
— Si je leur ordonne de partir—
Marc l’interrompit.
— Vous venez d’expliquer que les armes ne faisaient pas partie de vos instructions. Vous n’avez donc plus le contrôle de quoi que ce soit.
Cette phrase sembla atteindre Laurent plus profondément que toutes les accusations précédentes.
Il avait organisé une prise de contrôle.
Maintenant, même les hommes qu’il avait fait entrer n’obéissaient peut-être plus à son plan.
Inès s’approcha de la porte secondaire donnant sur le couloir de service.
— Il faut rejoindre la cuisine.
Marc acquiesça.
— Je passe devant.
Adrien attrapa son bras.
— Je viens avec toi.
— Non. Vous restez au centre du groupe. S’ils vous cherchent spécifiquement, vous êtes la personne qu’ils veulent isoler.
— Je ne vais pas me cacher derrière—
— Ce n’est pas une question de courage.
Inès intervint.
— Adrien.
Il la regarda.
— Il a raison.
Il voulut protester, mais elle continua :
— Tu ne connais pas ces passages. Moi, oui. Si tu veux aider, empêche tout le monde de se disperser.
La formulation eut l’effet désiré. Elle ne lui demandait pas de se protéger. Elle lui donnait une responsabilité.
Adrien acquiesça enfin.
Marc entrouvrit la porte.
Le couloir était vide.
Le groupe se mit en mouvement.
Les invités qui avaient quelques minutes plus tôt occupé des places soigneusement hiérarchisées autour d’une table avançaient maintenant en file irrégulière, chaussures à la main pour certains, téléphones inutiles serrés entre les doigts pour d’autres. La cousine enceinte se trouvait près d’Inès. Hélène marchait derrière elle. Laurent était encadré par un agent et Adrien.
Ils atteignirent la cuisine sans incident.
Inès referma doucement la porte.
L’endroit où elle avait été envoyée pour être humiliée était désormais leur unique point de fuite.
L’ironie ne lui procura aucune satisfaction.
Elle poussa une grande armoire mobile contre le mur. Rien ne se passa d’abord. Puis elle trouva une petite encoche sous la moulure et appuya.
Un panneau étroit se libéra.
Derrière se trouvait la gaine de l’ancien monte-plats.
La cabine elle-même avait été retirée des décennies auparavant, mais le puits vertical avait été conservé pour les réseaux techniques. Inès avait refusé qu’on le condamne complètement lors de la rénovation, jugeant qu’il pouvait servir d’accès de maintenance.
Hélène la regarda.
— Tu savais que c’était encore ouvert ?
— Je l’ai fait conserver.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne bouche pas un accès utile uniquement parce qu’il est ancien.
Laurent eut un rire nerveux.
— Magnifique philosophie.
Inès ne lui accorda pas un regard.
Elle éclaira l’intérieur avec son téléphone. Des traverses métalliques couraient le long du mur jusqu’au niveau supérieur.
— Une personne à la fois. On monte jusqu’au deuxième étage. Là-haut, il y a une trappe.
La tante de soixante-quatorze ans recula immédiatement.
— Je ne peux pas faire ça.
— Vous le pouvez.
— Je ne monte pas dans ce trou.
Un coup de feu résonna quelque part dans l’aile ouest.
La vieille femme ferma les yeux.
Inès se rapprocha d’elle.
— Écoutez-moi. Vous ne devez pas grimper vite. Vous devez simplement atteindre la première barre, puis la deuxième. Il y a une plateforme après six mètres où vous pourrez reprendre votre souffle.
— Six mètres ?
— Vous n’allez pas regarder en bas.
— Et si je tombe ?
Inès posa une main sous son coude.
— Je reste sous vous jusqu’à ce que vous soyez assez haute pour que la personne au-dessus vous aide.
La tante la fixa.
Quelques heures auparavant, elle n’avait pas même défendu le droit d’Inès à rester assise.
À présent, elle devait lui confier son poids.
— Pourquoi moi en premier ?
— Parce que si vous y arrivez, les autres arrêteront de discuter.
Un sourire nerveux traversa le visage de la vieille femme.
— Tu ressembles moins à une architecte qu’à un sergent.
— Ce soir, je prends ce que je trouve.
Elle plaça le premier pied de la tante sur la barre métallique.
— Poussez avec les jambes. Pas avec les bras.
La femme monta.
Au début, chaque mouvement lui arrachait un souffle court. Inès gardait une main sous sa cheville, non pour la porter, mais pour qu’elle sente une présence. Après plusieurs mètres, une cousine déjà arrivée sur la plateforme supérieure tendit les bras.
— Je vous tiens.
La vieille femme disparut enfin vers le deuxième niveau.
Inès leva les yeux.
— Suivant.
Le mouvement s’accéléra.
Deux couples montèrent, puis la cousine enceinte, accompagnée d’un employé. Trois membres du personnel suivirent. Chacun laissait derrière lui la peur de la personne suivante.
Mme Roux attendait près d’Inès.
— Vous auriez pu partir avant eux.
— Vous aussi.
— J’ai l’habitude de voir cette famille se compliquer la vie.
Malgré la situation, Inès eut un bref sourire.
— Pas à ce point, j’espère.
— Jamais à ce point.
Un bruit de verre brisé leur parvint de la salle à manger.
Marc parla dans sa radio.
— Ils viennent de trouver la pièce.
Adrien leva la tête.
— Combien de temps ?
— Deux minutes avant qu’ils comprennent que nous sommes passés par ici.
Maxime se plaça devant la gaine.
— Je peux monter maintenant ?
Adrien le regarda.
— Oui.
La surprise traversa le visage du cousin.
— Tu me fais confiance ?
— Non.
Adrien désigna l’ouverture.
— Mais je ne vais pas te laisser te faire abattre ici.
Maxime baissa les yeux.
— Adrien…
— Monte.
Il obéit.
Laurent fut le suivant.
— Je suppose que tu ne vas pas me laisser non plus.
Adrien le fixa.
— Je veux que tu répondes de ce que tu as fait.
— Toujours cette obsession de la procédure.
— C’est précisément ce qui nous sépare.
Laurent entra dans la gaine.
Lorsqu’il disparut, Hélène resta devant l’ouverture.
— Je monte après Adrien.
Inès secoua la tête.
— Non. Maintenant.
— Je ne laisserai pas mon fils ici.
Adrien s’approcha.
— Maman.
— Je t’ai déjà laissé partir une fois ce soir.
Il regarda sa mère avec une expression dure.
— Parce que tu savais que la réunion était fausse.
Hélène ouvrit la bouche.
— Adrien—
— Monte.
— Je ne savais pas qu’il y aurait des armes.
— Mais tu savais qu’on essayait de me tromper.
Elle ne répondit rien.
Adrien indiqua la gaine.
— Monte.
Pour la première fois depuis qu’Inès la connaissait, Hélène Delorme obéit sans ajouter un mot.
Quand elle eut disparu, Adrien se tourna vers sa femme.
— Maintenant toi.
— Pas encore.
— Inès.
— Marc doit vérifier que personne ne reste.
Marc reparut à la porte de la cuisine.
— Deux agents arrivent. Ils couvraient le couloir sud.
Inès regarda Adrien.
— Monte.
— Je pars après toi.
— Nous n’avons pas le temps pour ça.
— Alors monte vite.
Elle aurait pu discuter davantage. Au lieu de cela, elle entra dans la gaine.
Le métal froid mordit ses doigts. Elle posa le pied sur la première barre et monta.
Après quelques mouvements, elle sentit Adrien entrer derrière elle.
Au-dessus, Hélène se penchait depuis la plateforme.
Inès saisit sa main.
Pendant un instant, belle-mère et belle-fille restèrent ainsi, reliées au-dessus du vide par une prise que ni l’une ni l’autre n’aurait imaginée quelques heures plus tôt.
Hélène tira.
Inès atteignit la plateforme.
Adrien suivit.
Les derniers agents grimpèrent rapidement. Marc fut le dernier à quitter la cuisine. Avant de refermer le panneau, il posa une petite cale métallique sur le mécanisme afin qu’il paraisse verrouillé depuis l’extérieur.
— Cela leur donnera peut-être trente secondes.
— Peut-être, répéta Inès.
Le couloir technique du deuxième étage était complètement noir.
Inès passa devant.
Elle posa la main droite contre le mur.
— Personne ne me dépasse. Ne touchez pas aux portes.
— Comment peux-tu savoir où tu vas ? demanda quelqu’un.
— Parce que j’ai mesuré ce couloir avant qu’il ait un plafond.
Elle avança.
Un pas.
Deux.
Trois.
Elle comptait mentalement.
À quatorze pas, le corridor tournait vers la gauche.
Elle trouva l’angle exactement là où elle l’attendait.
Neuf autres pas.
Sa main rencontra la barre froide d’une porte coupe-feu.
— Nous sommes arrivés.
Marc la rejoignit.
— Qu’y a-t-il derrière ?
— L’escalier technique qui donne sur la toiture nord.
Il écouta contre la porte.
Rien.
Inès poussa lentement.
Un souffle glacé entra immédiatement dans le couloir.
La pluie frappait les tuiles.
Plusieurs personnes reculèrent.
L’obscurité extérieure semblait presque totale, traversée seulement par quelques lumières lointaines dans la vallée.
Le toit descendait devant eux avec une pente impressionnante.
Hélène se rapprocha de l’ouverture.
— C’est par là ?
— Oui.
— Nous devons marcher là-dessus ?
— Jusqu’à la façade est.
Marc éclaira brièvement le trajet.
Les tuiles anciennes luisaient sous la pluie.
— C’est dangereux, dit-il.
— Rester ici l’est davantage.
Derrière eux, très loin dans les murs, un bruit métallique monta de la gaine du monte-plats.
Quelqu’un venait d’en découvrir l’accès.
Marc se retourna.
— Ils nous suivent.
Inès posa un pied sur la première tuile.
Elle testa son adhérence.
Mauvaise.
Très mauvaise.
— Une seule personne à la fois sur les trois premiers mètres, dit-elle. Placez les pieds dans mes traces.
La vieille tante s’approcha.
— Et après le toit ?
Inès regarda la façade invisible sous la pluie.
— Après le toit, nous descendons.
— Comment ?
— Par une conduite en fonte.
— Jusqu’au sol ?
— Oui.
La femme devint livide.
— Quelle hauteur ?
Inès ne répondit pas immédiatement.
Puis elle choisit de ne pas mentir.
— Presque douze mètres.
Derrière eux, un choc violent secoua la porte du couloir technique.
Les assaillants venaient d’atteindre le deuxième étage.
Inès s’engagea sous la pluie.
À son troisième pas, l’un des hommes qui la suivait posa le pied trop bas.
La tuile glissa sous sa semelle.
Il poussa un cri et bascula vers le bord.
Inès se jeta à plat ventre.
Sa main se referma autour de son poignet juste avant qu’il ne disparaisse dans le vide.