PART 3 – Huit hommes connaissent les angles morts du domaine, et l’aveu de Laurent révèle que le dîner n’était qu’une étape d’un coup de force

Marc verrouilla la porte de la salle à manger et ordonna à l’un des agents restés dans le couloir de tirer le meuble d’appoint devant l’entrée. La lumière rouge des blocs de secours découpait les visages en ombres dures. Les quatorze invités qui avaient quelques minutes auparavant observé l’humiliation d’Inès sans intervenir se retrouvaient maintenant serrés autour de la même table, incapables de savoir si les hommes armés étaient à trente mètres ou déjà dans la maison.

Adrien regardait Laurent.

Il ne posa pas immédiatement de question.

Ce silence-là fut plus efficace qu’un interrogatoire.

Laurent finit par redresser les épaules.

— Personne n’est censé mourir.

Hélène se leva si brusquement que sa chaise bascula.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

Laurent lui adressa un regard impatient.

— Assieds-toi.

— Tu savais qu’ils venaient ?

— J’ai dit qu’ils ne sont pas ici pour tuer qui que ce soit.

— Tu savais.

La voix d’Hélène se brisa sur le dernier mot.

Inès observa sa belle-mère avec une attention froide. La surprise semblait réelle. Mais cela ne signifiait pas qu’Hélène était innocente de tout. Elle avait participé à l’exclusion d’Inès, au détournement du courrier et, au minimum, à la fausse réunion destinée à éloigner Adrien.

La question n’était plus de savoir s’il existait un complot.

Seulement jusqu’où chacun avait accepté d’aller.

Adrien s’approcha de son oncle.

— Explique.

Laurent regarda Marc, puis les deux agents.

— Les armes n’étaient pas nécessaires.

Marc eut un rire bref.

— Ils ont tiré sur deux de mes hommes.

— Des tirs de couverture.

— Une balle a traversé le montant du poste de garde à hauteur de poitrine.

Laurent serra les mâchoires.

— Ce n’était pas prévu.

Adrien attrapa le dossier de sa chaise, mais sa voix resta basse.

— Qu’est-ce qui était prévu ?

Laurent regarda les autres convives, comme s’il évaluait encore ce qu’il pouvait sauver.

— Une prise de contrôle temporaire.

— De quoi ?

— Du domaine. Des documents. Des accès administratifs.

— Et de l’entreprise ?

Laurent ne répondit pas.

Adrien fit un pas supplémentaire.

— Et de l’entreprise ?

— Tu détruis le groupe morceau par morceau.

— Ce n’est pas une réponse.

— Tu fermes des filiales, tu livres nos archives à des cabinets externes, tu parles de coopération avec des magistrats comme si notre famille était une organisation criminelle.

— Certaines pratiques le sont.

Un frémissement parcourut la table.

Hélène murmura :

— Adrien…

Il se tourna vers elle.

— Tu le savais ?

— Je savais que Laurent voulait te forcer à ralentir.

— Comment ?

Elle n’eut aucune réponse immédiate.

Inès vit alors quelque chose de beaucoup plus douloureux que la colère passer sur le visage d’Adrien.

— La réunion à Marseille ?

Hélène baissa les yeux.

Voilà.

C’était peu, mais c’était assez.

— Tu savais qu’elle était fausse.

— Je pensais qu’il voulait te tenir éloigné pendant une réunion entre actionnaires.

— Quelle réunion ?

— Laurent m’avait dit que certains documents devaient être examinés sans toi.

Adrien resta parfaitement immobile.

— Et tu as trouvé ça normal ?

— Non. Mais je pensais qu’ensuite nous pourrions discuter avec toi.

— Après avoir pris quoi ?

Hélène tourna son regard vers son frère.

Laurent répondit à sa place.

— Les mandats bancaires, certaines délégations de signature et les actes qui contrôlent les participations portuaires.

Inès sentit soudain le schéma se mettre en place.

Les hommes armés ne venaient pas simplement occuper une propriété.

Ils venaient créer une fenêtre de temps.

Quelques heures pendant lesquelles Adrien serait isolé, les communications coupées, les documents saisis et certaines opérations peut-être exécutées avant l’intervention de quiconque.

— Vous vouliez le faire passer pour incapable de gérer la crise, dit-elle.

Laurent la regarda.

— Tu ne comprends pas ce monde.

— Peut-être. Mais je comprends les structures. Quand on enlève plusieurs appuis en même temps, ce n’est jamais par hasard.

Il eut un mouvement méprisant.

— Toujours l’architecte.

— Toujours.

Une rafale brève retentit à l’extérieur.

Plusieurs personnes sursautèrent.

Marc porta sa radio à son oreille.

— Poste nord, répondez.

Un grésillement.

Puis une voix :

— Deux hommes progressent vers l’aile centrale. Au moins trois autres au jardin.

La transmission se coupa.

Marc jura à voix basse.

— Ils utilisent des brouilleurs.

Inès regarda les portes, puis le plafond.

— Le groupe électrogène a été coupé ?

— Oui.

— Le circuit de sécurité secondaire ?

— Partiellement.

— Et la ligne filaire interne ?

Marc la regarda.

— Vous pensez à quoi ?

— Certaines parties du système ont été rénovées séparément. Tout ne dépend pas du même réseau.

Laurent détourna légèrement les yeux.

Inès le vit.

— Vous n’avez pas les plans définitifs, n’est-ce pas ?

Il ne répondit pas.

Cette fois, elle en fut presque certaine.

Les copies retrouvées par Élodie dataient probablement d’avant la dernière modification du chantier. Inès avait changé plusieurs réseaux à cause des exigences de l’assureur et des pompiers. Certains accès figurant dans les premières versions n’étaient plus fonctionnels. D’autres avaient été ajoutés plus tard.

Marc se rapprocha.

— Existe-t-il une sortie qui ne figure pas sur les anciens plans ?

— Plusieurs.

Les yeux de Laurent se fixèrent sur elle.

Adrien le remarqua.

— C’est donc pour ça qu’ils avaient besoin de son travail.

Laurent ne chercha plus à nier.

— Nous avions besoin d’un plan fiable.

— « Nous » ?

Un autre silence.

Puis Adrien tourna la tête vers Maxime.

Le jeune homme était adossé au mur, tremblant visiblement.

— Maxime.

— Je ne savais pas pour les armes.

Laurent ferma les yeux.

Hélène porta une main à sa bouche.

Adrien parla très doucement.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Maxime passa les deux mains dans ses cheveux.

— Il m’avait dit que ce serait une pression. C’est tout.

— Qu’est-ce que tu as donné ?

— Des codes.

— Lesquels ?

— Les accès secondaires. Le portail de service. Les horaires.

Marc s’approcha de lui.

— Les angles morts des caméras ?

Maxime ne répondit pas.

— Les angles morts ? répéta Marc.

— Oui.

Un juron étouffé échappa à l’un des agents.

Adrien regardait son cousin comme s’il essayait de reconnaître l’homme devant lui.

— Pourquoi ?

Maxime leva enfin les yeux.

— Parce que personne ne me donne jamais rien ici.

Laurent fit un mouvement brusque.

— Tais-toi.

Maxime se retourna contre lui.

— Non.

Sa peur semblait céder la place à une colère désespérée.

— Tu m’avais dit que personne ne serait blessé. Tu m’avais promis qu’ils entreraient, garderaient la maison deux heures, prendraient les dossiers et repartiraient.

— C’est toujours le plan.

Marc désigna la fenêtre d’un geste sec.

— Ils tirent dehors.

Maxime blanchit davantage.

— Je ne savais pas.

Adrien demanda :

— Qu’est-ce qu’il t’a promis ?

Le cousin avala difficilement sa salive.

— Une place au comité de direction quand tu serais écarté.

Hélène ferma les yeux.

— Mon Dieu.

Laurent se tourna vers elle.

— Ne joue pas la surprise. Tu voulais toi aussi qu’Adrien cesse sa folie.

— Je voulais qu’il protège l’entreprise.

— C’est ce que je fais.

— En envoyant des hommes armés chez nous ?

— Je n’ai commandé aucun tir.

Adrien intervint.

— Peu importe ce que tu as commandé. Tu leur as ouvert la porte.

Marc reçut une nouvelle transmission.

— Ils ont atteint la galerie ouest.

Puis, après quelques secondes :

— Un de mes agents a perdu le contact.

La cousine enceinte se mit à respirer trop vite. Inès s’approcha d’elle et posa une main sur son épaule.

— Regardez-moi. Inspirez lentement.

— Ils vont entrer ici ?

Inès ne mentit pas.

— Peut-être. Mais nous n’allons pas rester ici.

Elle se tourna vers Marc.

— Il y a un tunnel de service sous la cuisine. Il date de l’époque où les livraisons entraient par l’arrière du domaine.

Marc hocha rapidement la tête.

— Où ressort-il ?

— Dans le jardin est, derrière l’ancien mur d’orangerie.

— Combien de personnes peuvent passer ?

— Toutes, si on avance en file.

Adrien désigna Laurent.

— Lui aussi.

Marc eut l’air surpris.

— Vous voulez l’emmener ?

— Je veux qu’il reste vivant pour expliquer tout cela à la police.

Laurent sourit amèrement.

— Admirable.

— Ne confonds pas justice et affection.

Marc parla dans sa radio pour vérifier l’accès est.

L’attente dura cinq secondes.

Puis dix.

Enfin, une réponse grésilla.

— Impossible. Mouvement au jardin est. Au moins deux hommes près de l’orangerie.

Inès sentit son estomac se contracter.

Ils connaissaient le tunnel.

Quelqu’un avait donc obtenu assez d’informations pour identifier sa sortie.

— Les plans copiés, murmura-t-elle.

Marc la regarda.

— Une autre sortie ?

Elle ferma les yeux.

Mentalement, la demeure se transforma en coupes, niveaux et réseaux.

Rez-de-chaussée. Sous-sol. Escaliers. Anciennes cheminées. Gaines techniques. Toiture.

Les plans défilaient dans sa mémoire comme sur l’écran de son cabinet.

Puis elle rouvrit les yeux.

— Le deuxième étage.

— Quoi ?

— Il existe un couloir technique derrière les anciennes chambres de service. Il mène à l’escalier de toiture.

Marc fronça les sourcils.

— Et ensuite ?

— On traverse le toit nord.

— Pour aller où ?

— Sur la façade est. Une ancienne descente pluviale en fonte court jusqu’au sol.

Marc la fixa.

— Vous proposez de faire descendre quatorze civils par un tuyau depuis le toit ?

— Pas directement. Il y a des colliers d’ancrage tous les mètres.

— À quelle hauteur ?

— Environ douze mètres.

La tante âgée laissa échapper un son étranglé.

Inès continua avant que la panique ne prenne le dessus.

— C’est risqué. Mais les assaillants surveillent le jardin et le tunnel. Ils s’attendent à ce que nous restions au rez-de-chaussée ou que nous descendions.

Marc réfléchissait déjà.

— Comment atteindre le couloir technique sans utiliser le grand escalier ?

Inès regarda vers la cuisine.

— Par l’ancien monte-plats.

Un nouveau bruit éclata dans le couloir extérieur.

Cette fois, plus proche.

La poignée de la salle à manger trembla légèrement.

Tout le monde se figea.

Marc éteignit sa lampe.

Une ombre passa sous la porte.

Puis une voix inconnue prononça quelques mots dans le couloir.

Inès n’en distingua pas le sens.

Mais elle entendit nettement le dernier :

— Laurent ?

Tous les regards se tournèrent vers lui.

Laurent pâlit.

L’homme derrière la porte savait exactement qui se trouvait à l’intérieur.

Et il venait de l’appeler par son prénom.


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