La porte d’entrée claqua assez fort pour que les conversations de la salle à manger cessent presque aussitôt. Inès resta dans la cuisine, immobile, tandis que des pas rapides traversaient le vestibule. Adrien n’appela personne. Il ne demanda pas où elle se trouvait. Une seconde plus tard, il apparut sous l’encadrement de la porte battante, le souffle court, les cheveux humides et une coupure fraîche au-dessus de l’œil gauche.
Son regard descendit d’abord vers Inès, puis vers le plat de poulet posé devant elle.
Il comprit avant qu’elle ne dise un mot.
— Qui t’a demandé de manger ici ?
Inès vit sa mâchoire se contracter.
— Ce n’est pas la seule chose dont nous devons parler.
Elle lui tendit les enveloppes récupérées par Mme Roux. Adrien en reconnut immédiatement certaines. Il parcourut les expéditeurs, les dates et les traces d’ouverture. Son expression se transforma lentement. La colère visible qu’il avait éprouvée en voyant Inès isolée laissa place à quelque chose de plus froid.
— Où étaient-elles ?
— Dans le bureau de ta mère.
Adrien leva les yeux vers Mme Roux.
L’intendante confirma d’un mouvement de tête.
— J’ai aussi parlé à Madame Inès des plans copiés et des questions posées aujourd’hui par M. Laurent.
Adrien serra les enveloppes dans sa main.
— Quels plans ?
Inès répondit :
— Les relevés de sécurité et les plans techniques antérieurs à la dernière phase de rénovation.
Le sang sembla quitter le visage d’Adrien.
Il regarda immédiatement vers le plafond, comme s’il imaginait soudain la maison entière sous une autre forme.
— Les versions avec l’ancien réseau de surveillance ?
— Oui.
— Les accès souterrains aussi ?
— Probablement.
Mme Roux ajouta :
— Et M. Laurent a demandé les horaires des gardes.
Adrien resta silencieux quelques secondes.
Inès désigna sa blessure.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il passa distraitement deux doigts près de la coupure.
— À vingt kilomètres d’ici, j’ai trouvé un arbre couché sur la route secondaire. Pas tombé. Coupé.
— Tu en es certain ?
— Les branches étaient encore vertes et la coupe nette. J’ai fait demi-tour. Ensuite, j’ai essayé d’appeler le responsable de Marseille.
Il eut un rire bref, sans amusement.
— Il n’était au courant d’aucune réunion.
Mme Roux ferma les yeux.
Inès sentit une pression familière se former derrière ses côtes, non pas de la panique, mais cette vigilance précise qui la saisissait sur un chantier lorsqu’une structure cessait de se comporter comme prévu.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?
— J’ai essayé. Aucun signal. Ensuite, j’ai eu l’impression d’être suivi.
Il indiqua la coupure.
— J’ai pris le chemin du vignoble pour éviter la route principale. J’ai accroché une branche basse en sortant de la voiture pour ouvrir une barrière.
— Donc quelqu’un voulait t’éloigner.
— Oui.
— Et quelqu’un d’autre voulait connaître ton itinéraire.
Adrien tourna lentement la tête vers la salle à manger.
Pour la première fois depuis son arrivée, Inès vit quelque chose qui ressemblait à de la peur dans ses yeux.
Pas une peur pour lui-même.
Une peur de ce que sa propre famille avait pu préparer.
— Reste ici, dit-il.
Inès eut presque envie de rire.
— Certainement pas.
— Inès…
— J’ai passé assez de temps dans cette cuisine pour ce soir.
Il la regarda une seconde, puis acquiesça. Pas comme un homme donnant une permission. Comme quelqu’un qui venait de se rappeler qu’elle n’en avait pas besoin.
Ils entrèrent ensemble dans la salle à manger.
Les quatorze invités s’étaient figés. Hélène était encore à sa place. Laurent avait déposé son verre. Maxime tenait son téléphone face contre la table.
Adrien ne salua personne.
Il alla directement à la chaise placée au bout de la table, celle qui avait appartenu autrefois à son père et qu’on lui réservait depuis son décès. Il tira le fauteuil, mais ne s’assit pas.
À la surprise générale, il le porta jusqu’à Inès.
— Assieds-toi.
Elle observa la chaise.
— Ce n’est pas nécessaire.
— Si.
Elle baissa la voix.
— Je ne veux pas ta place.
Adrien comprit le reproche contenu dans la phrase. Il hésita, puis posa simplement le fauteuil à côté de la table.
— Alors choisis la tienne.
Cette réponse fit davantage réagir Hélène que son arrivée.
— Adrien, ce n’est vraiment pas le moment de transformer une question de protocole en scène conjugale.
Il se retourna vers elle.
— Une question de protocole ?
Personne ne bougea.
— Tu as retiré le couvert de ma femme après lui avoir demandé de préparer votre repas.
Hélène ajusta légèrement sa serviette.
— Nous avions besoin de parler d’affaires familiales sensibles.
— Laurent est ici.
— C’est ton oncle.
— Inès est mon épouse.
Laurent soupira.
— Nous n’allons pas passer la soirée à débattre de vocabulaire.
Adrien jeta les enveloppes sur la table.
Elles glissèrent entre les verres.
— Très bien. Parlons plutôt de ça.
La tante assise près d’Hélène sursauta en reconnaissant son propre nom écrit sur l’une des invitations.
Hélène ne regarda même pas les enveloppes.
— Où les as-tu prises ?
Adrien fit un pas.
— La bonne question est : pourquoi étaient-elles dans ton bureau ?
— Ce sont des documents administratifs.
— Adressés à Inès.
— Certains courriers arrivent ici par erreur.
— Pendant plusieurs mois ?
Hélène ne répondit pas immédiatement.
Laurent intervint :
— Adrien, tu viens manifestement d’avoir une mauvaise soirée. Tu devrais peut-être te nettoyer le visage avant de commencer à lancer des accusations.
— Ma soirée n’est pas le problème.
Adrien posa les deux mains sur la table.
— La réunion à Marseille était fausse.
Cette fois, plusieurs invités se tournèrent vers Laurent.
Maxime releva brusquement la tête.
Inès le remarqua.
Le mouvement dura moins d’une seconde, mais il était trop vif pour être insignifiant.
Adrien l’avait vu aussi.
— Maxime ?
— Quoi ?
— Tu savais quelque chose sur cette réunion ?
— Non.
— Regarde-moi.
Maxime s’exécuta, mais son visage avait perdu sa couleur.
Laurent se pencha légèrement en arrière.
— Pourquoi le harceler ? Personne ici ne contrôle tes rendez-vous.
— Pourtant quelqu’un connaissait mon itinéraire.
Le silence changea de nature.
Il n’était plus embarrassé.
Il devenait prudent.
Hélène croisa les mains devant elle.
— Que veux-tu dire ?
— Un arbre a été coupé pour barrer la route que je devais prendre vers Marseille.
Un murmure parcourut la table.
— Et le rendez-vous n’existait pas, continua Adrien. Donc soit quelqu’un fait une plaisanterie particulièrement élaborée, soit on voulait me sortir du domaine ce soir.
Inès observa Laurent.
Il ne paraissait pas surpris.
Il paraissait agacé.
La distinction était mince, mais elle la vit.
— Laurent, dit-elle.
Son regard vint sur elle.
— Pourquoi avez-vous demandé les codes du portail ouest ?
Une immobilité totale s’installa.
Maxime ferma les yeux.
Hélène tourna lentement la tête vers son frère.
— Quels codes ?
Laurent sourit.
— Voilà que l’architecte mène maintenant un interrogatoire.
— Répondez.
— Je gère certaines questions de sécurité depuis bien avant ton arrivée.
— Alors vous savez qu’on ne demande pas simultanément des codes d’accès, des rotations de gardes et des itinéraires sans raison.
Laurent se leva.
— J’en ai assez.
Adrien ne bougea pas.
— Assieds-toi.
— Tu n’es pas mon supérieur.
— Dans le groupe, si.
Le sourire de Laurent disparut.
Une tension ancienne apparut entre les deux hommes, trop précise pour être née ce soir-là.
Inès comprit qu’elle observait seulement la surface d’un conflit commencé bien avant son mariage.
Hélène posa une main sur la table.
— Adrien, ton oncle et moi essayons depuis des mois de t’empêcher de démanteler ce que ton père a construit.
— Régulariser nos activités n’est pas démanteler le groupe.
— Tu vends des participations historiques.
— Dans des sociétés que nos propres avocats refusent désormais de défendre.
— Ton père savait comment maintenir l’équilibre.
Adrien la regarda.
— Mon père est mort en me laissant une entreprise dont plusieurs branches ne survivraient pas à un audit sérieux.
Personne ne protesta.
Cette absence de protestation en disait davantage que n’importe quel aveu.
Inès se souvint soudain de réunions auxquelles Adrien rentrait épuisé, des dossiers qu’il refusait de conserver à la maison, des nuits durant lesquelles il parlait au téléphone depuis le jardin pour ne pas la réveiller. Il lui avait seulement expliqué qu’il voulait « nettoyer » certaines affaires héritées de son père.
Elle n’avait jamais imaginé que ce nettoyage divisait la famille au point d’organiser de fausses réunions.
— Cela ne répond toujours pas à ma question, dit Adrien à Laurent. Pourquoi les codes ?
Laurent regarda sa montre.
Un geste banal.
Inès sentit pourtant quelque chose se nouer dans son ventre.
— Pourquoi regardez-vous l’heure ? demanda-t-elle.
Il leva les yeux.
— Parce que cette conversation devient interminable.
Son téléphone vibra sur la table.
Maxime fixa l’appareil.
Laurent le retourna immédiatement.
Adrien tendit la main.
— Donne-le-moi.
— Non.
— Laurent.
— Tu n’as aucun droit de prendre mon téléphone.
— Et toi, aucun droit de faire copier les plans du domaine.
Un mouvement passa dans le visage de Laurent.
À peine visible.
Mais suffisant.
Adrien s’immobilisa.
— Donc tu savais qu’ils avaient été copiés.
Laurent comprit son erreur.
Hélène se tourna vers lui.
— Laurent ?
Il ne répondit pas.
Maxime repoussa soudain sa chaise.
— Je dois sortir.
Adrien le regarda.
— Reste assis.
— Je ne me sens pas bien.
— Justement.
Inès allait contourner la table lorsqu’une vibration sourde traversa la maison. Plusieurs lustres tremblèrent légèrement.
Puis toutes les lumières s’éteignirent.
Quelqu’un cria.
Les appliques de secours ne s’allumèrent pas immédiatement. Pendant deux secondes, l’obscurité fut complète.
Inès entendit une chaise tomber, un verre se briser et le souffle brusque d’une personne à sa gauche.
Puis une lueur rougeâtre apparut au niveau des sorties, assez faible pour dessiner les silhouettes.
Adrien trouva son bras.
— Ne bouge pas.
À l’extérieur, un bruit sec claqua dans la nuit.
Inès le reconnut sans l’avoir jamais entendu d’aussi près.
Un coup de feu.
Un deuxième suivit presque aussitôt.
Cette fois, personne autour de la table ne parla.
Dans le couloir, des pas précipités approchèrent.
La porte s’ouvrit et Marc Vidal, responsable de la sécurité du domaine, entra avec une lampe tactique à la main.
— Tout le monde au sol.
Sa chemise était tachée de poussière.
Adrien s’avança.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Marc ferma la porte derrière lui.
— Huit hommes armés viennent de franchir le mur ouest.
Il reprit son souffle.
— Ils ont neutralisé les caméras avant d’entrer.
Inès sentit Adrien se tourner lentement vers Laurent.
Marc continua :
— Et ils connaissaient exactement l’emplacement du groupe électrogène.
Cette fois, le regard de toute la table se posa sur l’oncle d’Adrien.
Laurent ne chercha plus à sourire.