Le commandant arrêta Inès avant qu’elle ne touche l’enveloppe.
— Personne ne manipule rien sans gants.
Elle recula aussitôt. Dans le bureau silencieux, l’objet paraissait dérisoire posé au fond du coffre ouvert : une enveloppe crème, légèrement gondolée par le temps, portant en grandes lettres le nom de Laurent Delorme. Autour, les étagères avaient été fouillées. Des dossiers gisaient ouverts au sol, plusieurs boîtes d’archives avaient été éventrées et une chaise avait été renversée contre le mur.
Sorel avait trouvé ce qu’il cherchait.
Ou du moins une partie.
Un technicien photographia l’enveloppe, la glissa dans une pochette transparente puis la tendit au commandant.
— Aucune trace visible d’ouverture récente.
Le commandant regarda Inès.
— Vous savez ce que votre beau-père conservait ici ?
— Non. Je savais seulement que le volume derrière la bibliothèque existait.
Marc s’agenouilla devant le coffre.
— Ils ont pris quelque chose.
La poussière grise déposée sur l’étagère métallique révélait plusieurs rectangles plus clairs. Trois chemises, peut-être quatre, avaient été retirées récemment.
Inès s’approcha sans franchir le ruban improvisé.
— Regardez le fond.
Une marque étroite traversait la poussière en diagonale.
— Quoi ?
— Cette trace.
Marc éclaira davantage.
— Quelque chose a été tiré vers l’extérieur.
— Une boîte longue ou un registre.
Le commandant demanda :
— Vous pouvez savoir lequel ?
— Pas sans connaître le contenu du coffre.
Il consulta rapidement son équipe.
— L’unité qui sécurise la maison n’a trouvé personne dans l’aile sud. Deux pièces restent à contrôler.
Marc se releva.
— Sorel est peut-être déjà sorti.
— Les accès principaux sont tenus.
— Les principaux.
Tous deux regardèrent Inès.
Elle comprit ce qu’ils attendaient.
— Oui, il existe d’autres passages.
Le commandant soupira.
— Combien exactement ?
— Ça dépend de ce que vous appelez passage.
— Tout endroit par lequel un homme peut quitter cette maison.
Inès réfléchit.
— Cinq routes possibles sans utiliser une porte extérieure normale. Deux sont déjà connues de Sorel : le tunnel sous la cuisine et le toit est. Une troisième passe par les caves à vin. Une quatrième par l’ancien conduit à charbon. La dernière…
Elle s’arrêta.
Marc la regarda.
— La dernière ?
— Je ne sais pas si elle est encore praticable.
— Où mène-t-elle ?
— À l’ancien pavillon de chasse.
Le commandant ouvrit immédiatement sa radio.
— Équipe deux, contrôlez le pavillon de chasse et son périmètre. Personne n’entre seul.
La réponse grésilla.
Inès se tourna de nouveau vers le coffre.
— L’enveloppe.
Le commandant hésita.
— Elle sera ouverte en présence du procureur.
— Elle peut nous dire ce que Sorel cherche.
— Ou rien du tout.
Marc intervint calmement.
— Commandant, s’il y a encore un groupe armé dans le secteur, ce document peut devenir opérationnellement pertinent.
L’homme réfléchit puis prit une décision.
— Très bien. On photographie l’ouverture complète.
Un technicien positionna sa caméra.
Le commandant découpa délicatement le haut de l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvaient six feuilles pliées et une photographie.
La photo fut posée en premier.
Inès reconnut immédiatement Laurent, beaucoup plus jeune. À côté de lui se tenait le père d’Adrien. Entre les deux hommes, Victor Sorel fixait l’objectif. La scène semblait dater d’au moins quinze ans.
Au dos, une date.
17 mars.
La même date que l’accord.
Marc murmura :
— Voilà qui devient intéressant.
Le commandant déplia la première feuille.
L’écriture était celle du père d’Adrien, la même que dans la lettre apportée par Fabre.
Il commença à lire à voix basse, puis s’arrêta.
— Marc.
— Oui ?
— Je pense que Laurent n’était pas seulement un intermédiaire.
Il tendit le document.
Marc parcourut plusieurs lignes.
Son expression se durcit.
— Il était signataire indirect.
Inès ne comprit pas immédiatement.
— Ça signifie quoi ?
— D’après ce texte, Laurent contrôlait une société utilisée pour recevoir les commissions de Sorel. Le frère servait d’écran au frère.
Le commandant reprit.
— Mais il y a autre chose.
Il lut plus loin.
Le père d’Adrien écrivait qu’il avait découvert, plusieurs mois avant sa mort, que Laurent avait détourné une partie des fonds vers ses propres comptes. Il soupçonnait également son frère de transmettre à Sorel des informations internes sans autorisation.
Inès pensa à Laurent, couvert de boue dans la carrière, jurant qu’il n’avait rien à voir avec la mort de son frère.
— Continuez.
Le commandant tourna la page.
La dernière partie changeait complètement de ton.
Le père d’Adrien y indiquait qu’il n’avait pas encore confronté Laurent parce qu’il tentait d’identifier un quatrième participant. Quelqu’un, à l’intérieur du groupe Delorme, modifiait certains documents après leur signature.
Un nom apparaissait enfin.
Paul Vernet.
Inès fronça les sourcils.
— Qui est-ce ?
Marc répondit :
— Ancien directeur financier du groupe.
— Ancien ?
— Disparu il y a quatre ans.
— Mort ?
— Officiellement, personne ne sait.
Le commandant poursuivit.
Selon la lettre, Vernet avait accès à l’ensemble des comptes secrets. Il était aussi le seul, avec le père d’Adrien, à connaître la structure véritable de l’accord du 17 mars.
Puis venait une phrase soulignée deux fois.
« Si quelque chose m’arrive, ne cherchez pas d’abord Sorel. Cherchez celui qui aura intérêt à faire croire que tout vient de lui. »
Le silence s’installa.
Inès sentit une inquiétude différente naître.
Depuis le début de la soirée, tout pointait vers Sorel.
Trop clairement, peut-être.
Marc regarda la photographie.
— Votre beau-père soupçonnait donc quelqu’un d’utiliser Sorel comme écran.
— Laurent ? demanda Inès.
— Possible.
— Vernet ?
— Possible aussi.
Le commandant replia les feuilles.
Sa radio crépita.
— Commandant, ici équipe deux. Pavillon de chasse sécurisé. Aucun individu.
— Traces ?
— Oui. Une porte forcée récemment. Pneus derrière le bâtiment.
Marc se rapprocha.
— Véhicule ?
— Non. Mais traces fraîches d’un utilitaire.
Inès regarda le sol du bureau.
— Il est sorti par là.
— Probablement, répondit Marc.
— Et il avait préparé un véhicule.
Le commandant demanda à l’équipe de suivre les traces.
Inès retourna mentalement au plan du domaine.
Le passage vers le pavillon longeait une ancienne cave technique puis ressortait près d’un chemin forestier. Si Sorel avait utilisé cette sortie, il avait pu éviter tout l’encerclement principal.
— La route derrière le pavillon rejoint quoi ? demanda Marc.
— Une voie communale après quatre kilomètres.
— Puis ?
— Deux directions. Une vers la nationale. L’autre vers les entrepôts agricoles.
Marc jura doucement.
— Il peut être loin.
Le commandant rangea l’enveloppe sous scellé.
— Nous n’avons plus besoin de rester ici.
Inès ne bougea pas.
— Si.
— Madame Delorme—
— Sorel a pris quelque chose dans ce coffre. Pas seulement des papiers. Regardez les marques.
Marc suivit son regard.
— Elle a raison.
Inès se pencha davantage.
— La trace longue correspond à un objet rigide. Peut-être un registre relié.
Le commandant demanda :
— Qu’est-ce qui vous fait penser que c’est important ?
— Parce qu’il a abandonné l’enveloppe portant le nom de Laurent.
— Peut-être qu’il ne l’a pas vue.
— Il a fouillé chaque étagère.
Elle désigna les dossiers renversés.
— S’il cherchait uniquement à détruire les preuves contre lui, cette enveloppe aurait été la première à disparaître. Il l’a laissée parce qu’elle ne l’intéressait pas.
Marc acquiesça lentement.
— Donc l’objet pris avait davantage de valeur.
Inès examina les dimensions.
— Environ trente centimètres de long. Peu épais.
Le technicien photographia la trace.
— Un registre comptable ?
— Ou un classeur.
Marc regarda le commandant.
— La lettre d’Adrien parlait de la preuve finale conservée avec l’original.
Inès sentit quelque chose se former.
— Peut-être que l’accord du 17 mars était encore ici.
— Et Sorel l’a pris.
— Avec la preuve finale.
Un bruit de pas résonna dans le couloir.
Un gendarme apparut.
— Commandant, nous avons retrouvé un des agents de sécurité du domaine dans la cave.
Marc se retourna.
— Vivant ?
— Oui. Blessé mais conscient.
Ils quittèrent le bureau immédiatement.
L’agent était assis contre un mur du vestibule, le bras en écharpe improvisée. Son visage était pâle.
Marc s’agenouilla.
— Jérôme.
L’homme leva les yeux.
— Chef.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ils m’ont pris près du poste nord. Ils voulaient savoir où était le bureau de M. Delorme.
— Tu leur as dit ?
— Non.
— Alors comment l’ont-ils trouvé ?
Jérôme secoua la tête.
— Ils avaient quelqu’un avec eux.
Marc se figea.
— Qui ?
— Je n’ai pas vu le visage. Capuche. Mais il connaissait la maison.
Inès sentit son ventre se contracter.
— Quelqu’un de la famille ?
— Je ne sais pas.
— Homme ou femme ?
— Homme. Plus âgé que les autres.
Marc demanda :
— Laurent ?
Jérôme secoua immédiatement la tête.
— Non. Je connais M. Laurent.
— Sorel ?
— Non plus.
Le commandant intervint.
— Vous avez entendu un nom ?
Jérôme ferma les yeux pour se concentrer.
— Une fois. Sorel l’a appelé Paul.
Personne ne bougea.
Marc se releva lentement.
— Paul Vernet.
L’ancien directeur financier officiellement disparu depuis quatre ans venait peut-être de passer la soirée dans la maison.
Inès pensa à la lettre du père d’Adrien.
Ne cherchez pas d’abord Sorel.
Le commandant parla aussitôt dans sa radio.
— Diffusez un signalement prioritaire pour Paul Vernet. Vérifiez statut, photographies, véhicules connus, frontières et aéroports.
Il se tourna vers Inès.
— On retourne à la carrière.
Le trajet parut plus court au retour.
Adrien attendait près de l’entrée avec Hélène. Dès qu’il vit le visage d’Inès, il comprit qu’ils avaient découvert autre chose.
— Quoi ?
Elle lui tendit simplement la photographie dans sa pochette de preuve, que le commandant avait accepté de montrer.
Adrien reconnut les trois hommes.
— Mon père. Laurent. Sorel.
— Regarde la date.
Il retourna la photo.
— Le 17 mars.
Inès expliqua le contenu de la lettre.
À mesure qu’elle parlait, le visage d’Adrien se ferma.
Laurent, assis quelques mètres plus loin, entendait tout.
Lorsqu’elle prononça le nom de Paul Vernet, il se leva.
— Vernet est mort.
Le commandant se tourna vers lui.
— Vous avez vu son corps ?
Laurent resta silencieux.
— Non.
— Alors il n’est pas mort jusqu’à preuve du contraire.
Adrien s’approcha.
— Tu savais qu’il travaillait avec mon père et Sorel ?
— Tout le monde le savait.
— Tu savais qu’il modifiait des documents ?
— Non.
— Tu contrôlais une société qui recevait des commissions.
Laurent pâlit.
— Quoi ?
— Mon père l’a écrit.
— Ton père écrivait beaucoup de choses quand il était malade.
Hélène fit un pas vers son frère.
— N’utilise pas sa maladie maintenant.
Laurent se tourna vers elle.
— Et toi, arrête de prétendre que tu ne savais rien.
Adrien les coupa.
— Ça suffit.
Il sortit la lettre de son père de sa poche.
— Sorel a pris l’accord original et probablement le document qui prouve comment les deux cent quarante millions ont été fabriqués.
Marc ajouta :
— Et il n’était pas seul. Jérôme a entendu Sorel parler à un homme qu’il appelait Paul.
Laurent resta immobile.
Son visage changea.
Pas la peur.
La reconnaissance.
Inès le vit.
— Vous saviez qu’il était vivant.
Laurent détourna les yeux.
Adrien s’approcha encore.
— Regarde-moi.
Aucune réponse.
— Tu savais.
Laurent finit par murmurer :
— J’avais des soupçons.
— Depuis combien de temps ?
— Deux ans.
— Et tu n’as rien dit ?
— Parce que Vernet possédait assez de dossiers pour envoyer la moitié du conseil d’administration en prison.
— Toi compris ?
Le silence confirma la réponse.
Le commandant se rapprocha.
— Où pouvait-il se cacher ?
Laurent secoua la tête.
— Je ne sais pas.
— Essayez mieux.
— Je ne sais vraiment pas.
Puis il releva brusquement le visage.
— Mais je sais où Sorel irait s’il avait récupéré l’accord.
Adrien le fixa.
— Où ?
— Au port privé de Saint-Roch.
— Pourquoi ?
— Parce que ce document ne vaut rien s’il reste en France.
Marc fronça les sourcils.
Laurent continua :
— Il a besoin de le remettre à quelqu’un avant l’aube.
— À qui ?
Laurent regarda Adrien.
— À celui qui a financé toute l’opération.