Gabriel acheta la bague trois semaines plus tard.
Seul.
Il refusa l’aide de Sophie.
Refusa celle d’Antoine.
Refusa même celle de Madeleine.
« Vous allez choisir quelque chose de beaucoup trop cher », lui dit-elle.
Gabriel leva un sourcil.
« Vous pensez si peu de moi ? »
« Je vous connais depuis trente ans. »
Il finit par choisir quelque chose de simple.
Une pierre claire.
Un anneau fin.
Pas le bijou le plus cher.
Pas le plus spectaculaire.
Quelque chose qu’il imagina sur la main de Claire lorsqu’elle remplirait un formulaire à l’hôtel, couperait une pomme pour Léo ou tiendrait une tasse le matin.
Une bague faite pour une vie.
Pas une photographie.
Il la cacha dans son bureau.
Puis passa plusieurs jours à changer d’idée sur le moment.
Dans le jardin.
Au lac.
Pendant un dîner.
À Passerelles.
Claire remarqua son comportement.
« Vous êtes étrange. »
« Merci. »
« Plus que d’habitude. »
« Je travaille. »
« Menteur. »
Gabriel sourit.
Mais au fond, quelque chose le retenait.
Il ne s’agissait pas de Claire.
Il savait qu’il voulait l’épouser.
Il ne doutait plus de cela.
Ce qui le dérangeait était plus ancien.
Une sensation que quelque chose restait ouvert.
La route.
Pas l’enquête.
Pas la culpabilité.
La route elle-même.
Il avait déjà été sur les lieux avec Claire.
Il avait regardé le virage.
Puis il était parti vers Annecy.
Mais il n’y était jamais retourné seul.
Cette idée s’imposa progressivement.
Il en parla à Antoine.
« Tu veux y retourner ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Je ne sais pas exactement. »
Antoine le regarda.
« Tu veux que je vienne ? »
Gabriel secoua la tête.
« Non. »
« Claire ? »
« Non plus. »
Antoine haussa un sourcil.
« C’est nouveau. »
Gabriel sourit.
« Je crois que certaines choses, je dois pouvoir les faire seul maintenant. »
Il en parla pourtant à Claire.
Pas pour demander la permission.
Parce qu’il ne voulait plus disparaître derrière ses décisions.
« Je vais retourner sur la route samedi. »
Elle resta silencieuse.
« Pourquoi ? »
« Je crois que j’ai besoin d’y aller sans chercher une preuve. Sans avoir besoin que quelqu’un me dise quoi penser. »
Claire le regarda longtemps.
« Vous voulez que je reste ici. »
« Oui. »
Elle acquiesça.
« D’accord. »
Gabriel fut presque surpris.
« C’est tout ? »
« Vous avez dit que vous deviez le faire seul. »
« Oui. »
« Alors je vous crois. »
Il sourit.
Samedi matin, le chauffeur l’emmena.
Gabriel demanda qu’on s’arrête d’abord à l’ancienne station-service.
Marcel n’était pas là.
Le café avait ouvert.
Des voyageurs entraient et sortaient.
Gabriel prit un café.
Il s’assit près de la fenêtre.
Regarda le parking.
Cette fois, les souvenirs vinrent sans violence.
Son père tombant.
Lui voulant appeler Marianne.
Le refus.
La peur.
Puis autre chose.
Une petite scène qu’il n’avait jamais retrouvée auparavant.
Étienne assis à la table de la station, buvant de l’eau.
Gabriel lui disant :
« Tu me fais peur. »
Son père répondant :
« Je vais bien. »
Puis Gabriel :
« Promets. »
Étienne souriant.
« Promis. »
Gabriel ferma les yeux.
La tristesse vint.
Mais pas la culpabilité.
Une promesse fausse.
Pas par cruauté.
Par orgueil.
Peut-être par peur.
Gabriel comprit soudain quelque chose.
Son père lui avait menti ce soir-là.
Mais il ne l’avait pas fait parce qu’il ne l’aimait pas.
Il l’avait fait parce qu’il ne supportait pas d’être vu comme vulnérable.
Cette différence n’effaçait pas le danger.
Elle permettait seulement d’aimer l’homme sans nier son erreur.
Gabriel termina son café.
Puis reprit la route.
À l’approche du virage, son cœur accéléra.
Moins qu’autrefois.
Le chauffeur s’arrêta sur la même aire.
« Vous voulez que je vienne ? »
« Non. Merci. »
Gabriel avança seul.
Le ciel était clair.
Les arbres avaient changé de couleur.
Des voitures passaient régulièrement.
Pour elles, ce n’était qu’une route.
Il s’arrêta à l’endroit sécurisé d’où il voyait le virage.
La première fois, Claire avait été à côté de lui.
Aujourd’hui, il entendait seulement le vent.
« Papa », dit-il.
Le mot sortit presque étrangement.
Il n’avait pas parlé à son père à voix haute depuis très longtemps.
« J’ai passé vingt ans à t’en vouloir sans le savoir. »
Le vent fit bouger les branches.
Gabriel regarda la route.
« Je croyais que c’était moi que je détestais. »
Sa gorge se serra.
« Mais je crois que j’étais aussi en colère contre toi. Parce que tu étais mort. Parce que tu avais conduit. Parce que tu m’avais promis que tu allais bien. »
Il inspira.
Les larmes vinrent.
« Et je ne savais pas comment être en colère contre quelqu’un que j’avais perdu. »
Il baissa la tête.
« Alors j’ai pris tout pour moi. »
Pendant quelques secondes, il ne put plus parler.
Puis il continua.
« Je sais maintenant que tu avais peur. Que tu étais fier. Que tu as fait une chose dangereuse. »
Il sourit faiblement.
« Tu aurais probablement détesté m’entendre le dire. »
Une voiture passa.
Gabriel regarda le ciel.
« Je t’aime quand même. »
Cette phrase le brisa.
Il pleura.
Pas comme à la station.
Pas comme dans la bibliothèque.
Cette fois, les larmes n’étaient ni une explosion ni une révélation.
Elles étaient un adieu.
« Mais je ne vais plus payer pour toi. »
Il resta silencieux.
Puis ajouta :
« Et je ne vais plus vivre comme si être heureux te trahissait. »
Un oiseau traversa la route.
Gabriel essuya son visage.
Il avait imaginé quelque chose de plus dramatique.
Une sensation de fermeture.
Une paix absolue.
Rien de tel n’arriva.
La route resta une route.
Son père resta mort.
Son corps resta blessé.
Le passé ne changea pas.
Mais quelque chose, en lui, cessa d’attendre que le passé donne une permission.
Gabriel sortit la petite boîte contenant la bague.
Il l’avait prise sans savoir pourquoi.
Il la regarda.
Puis rit doucement.
« Je vais me marier, je crois. »
Cette phrase, dite à son père mort au bord d’une route, lui sembla à la fois absurde et parfaite.
« Enfin, si elle dit oui. »
Il sourit.
« Elle dit souvent non. »
Il resta encore quelques minutes.
Puis retourna à la voiture.
Le chauffeur le regarda dans le rétroviseur.
« Tout va bien, monsieur ? »
Gabriel réfléchit.
« Oui. »
Cette fois, il n’ajouta pas je crois.
À Saint-Cloud, Claire passa la matinée avec Léo.
Elle essaya de ne pas regarder son téléphone.
À onze heures, Julien vint chercher l’enfant pour l’après-midi.
« Gabriel n’est pas là ? »
« Non. »
Julien regarda son expression.
« Tout va bien ? »
« Oui. Il avait quelque chose à faire. »
Julien acquiesça.
Il ne posa pas davantage de questions.
Claire remarqua avec gratitude combien tout le monde semblait avoir appris à respecter les espaces qui ne lui appartenaient pas.
Gabriel rentra en fin d’après-midi.
Claire l’entendit dans le vestibule.
Elle descendit.
Ils se regardèrent.
« Alors ? »
Il sourit.
« Ça va. »
Elle s’approcha.
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
Claire posa ses mains sur ses épaules.
« Vous voulez en parler ? »
« Un peu. »
Ils allèrent au jardin.
Gabriel lui raconta la station.
Le souvenir de son père.
La promesse.
La colère.
Puis ce qu’il lui avait dit au bord de la route.
Claire écouta.
Quand il eut fini, elle ne répondit pas immédiatement.
Puis elle murmura :
« Je suis contente que vous y soyez allé seul. »
Il la regarda.
« Moi aussi. »
« Ce n’est pas parce que je ne voulais pas être là. »
« Je sais. »
« C’est parce que… »
« J’avais besoin de découvrir que je pouvais porter ce souvenir sans vous utiliser pour le tenir. »
Claire sourit.
« Oui. »
Gabriel prit sa main.
Son cœur commença à battre plus vite.
Il avait prévu d’attendre.
Un autre jour.
Un moment parfait.
Puis il regarda Claire.
Cheveux attachés rapidement.
Jean.
Pull gris.
Un peu de terre sur une manche après avoir joué dehors avec Léo.
Et soudain, tout plan lui sembla inutile.
« Claire. »
Elle leva immédiatement un sourcil.
« Ce ton. »
Gabriel sourit.
« Oui. »
Il sortit la petite boîte.
Claire cessa de respirer.
« Gabriel. »
« Je sais que je vous avais prévenue. »
« Vous aviez dit bientôt. »
« C’est bientôt. »
Elle rit nerveusement.
Gabriel ouvrit la boîte.
Puis s’arrêta.
« Je ne peux pas me mettre à genoux. »
Claire sentit ses yeux se remplir.
« Ne dites pas ça comme si vous deviez vous excuser. »
« Je ne m’excuse pas. »
Il sourit.
« Je constate seulement que les traditions manquent parfois d’imagination. »
Claire rit à travers ses larmes.
Gabriel devint sérieux.
« Vous avez changé cette maison. »
Claire ouvrit la bouche.
Il leva une main.
« Attendez. Je sais. Cette phrase est dangereuse. »
Elle sourit.
« Continuez. »
« Vous avez changé cette maison, mais surtout vous m’avez obligé à comprendre que je devais me changer moi-même. »
Sa voix trembla légèrement.
« Vous ne m’avez pas sauvé. »
Claire sentit ses larmes tomber.
« Vous êtes restée assez près pour que j’apprenne à arrêter de me condamner. »
Il prit une respiration.
« Et vous avez construit votre vie pendant que je reconstruisais la mienne. C’est une des choses que j’aime le plus chez vous. »
Claire serra sa main.
« Gabriel… »
« Je ne vous demande pas d’entrer dans ma vie. Vous êtes déjà dedans. »
Il regarda la maison.
« Je vous demande si vous voulez qu’on continue à construire la nôtre. »
Ses yeux trouvèrent les siens.
« Claire Moreau, est-ce que vous voulez m’épouser ? »
Elle resta immobile.
Deux secondes.
Trois.
Gabriel sentit la panique commencer.
« Vous pouvez prendre votre temps. »
Claire éclata de rire.
« Taisez-vous. »
Il se tut.
Elle s’approcha.
Posa les deux mains sur son visage.
« Oui. »
Gabriel ferma les yeux.
« Oui ? »
« Oui. »
Il rit.
Claire l’embrassa.
Longtemps.
Quand ils se séparèrent, il avait les yeux humides.
« Vous voyez ? »
dit-elle.
« Quoi ? »
« Parfois, je dis oui. »
Gabriel rit encore.
Il glissa la bague à son doigt.
Elle la regarda.
« Elle est simple. »
Gabriel se raidit légèrement.
« Vous n’aimez pas ? »
Claire éclata de rire.
« C’était un compliment. »
« Ah. »
« Vous apprenez encore. »
« Beaucoup. »
Ils restèrent dans le jardin.
Puis une voix retentit depuis la terrasse.
« Maman ! »
Ils se retournèrent.
Léo venait d’arriver avec Julien.
Le petit garçon courut vers eux.
Puis vit la bague.
« C’est quoi ? »
Claire s’accroupit.
« Gabriel m’a demandé si je voulais l’épouser. »
Léo réfléchit.
« Épouser ? »
Julien s’arrêta quelques mètres plus loin.
Gabriel observa son visage.
Surprise.
Puis quelque chose de plus calme.
Léo demanda :
« Maison nous encore ? »
Claire sourit.
« Oui. »
Léo sembla satisfait.
« Alors oui. »
Tout le monde éclata de rire.
Julien s’approcha finalement.
« Félicitations. »
Claire le regarda.
« Merci. »
Il tendit la main à Gabriel.
Gabriel la serra.
« Félicitations à vous aussi », ajouta Julien.
Gabriel haussa un sourcil.
« Pourquoi à moi aussi ? »
« Parce qu’elle a dit oui. J’ai connu Claire assez longtemps pour savoir que c’est un exploit. »
Claire leva les yeux au ciel.
« Vous êtes insupportables tous les deux. »
Léo demanda à voir la bague.
Puis déclara qu’elle brillait « presque comme voiture bleue ».
Gabriel accepta l’évaluation.
Le soir, ils annoncèrent les fiançailles à la famille.
Madeleine pleura.
Sophie aussi, tout en prétendant que c’était le champagne.
Antoine regarda Gabriel.
« Tu l’as fait seul ? »
« Oui. »
« Sans plan détaillé ? »
Gabriel sourit.
« Presque. »
Claire entendit.
« Il avait la bague sur la route de l’accident. »
Antoine le regarda.
« Sérieusement ? »
Gabriel hocha la tête.
Puis il regarda autour de lui.
« J’avais besoin de dire au revoir avant de demander un avenir. »
Personne ne plaisanta.
Claire prit sa main.
Et cette nuit-là, lorsque la maison se calma enfin, Gabriel resta quelques secondes dans l’obscurité.
Il pensa à Étienne.
À Marianne.
Puis à Claire endormie près de lui.
Il ne demanda la permission à personne d’être heureux.
Pour la première fois, il n’en ressentit même plus le besoin.