PARTIE 7 – La tante de Gabriel confronte Claire avec les soupçons qu’elle redoutait, tandis qu’une seconde preuve bouleverse encore la nuit de l’accident

Claire relut le nom sur la carte avant de regarder la femme qui se tenait devant elle.

Sophie Delorme.

La sœur cadette d’Étienne.

Elle ressemblait légèrement à Gabriel autour des yeux, bien que son expression soit plus dure et sa posture presque théâtralement assurée.

« Je travaille », dit Claire.

Sophie jeta un coup d’œil au hall.

« Je vois. »

Le ton suffisait à transformer deux mots en jugement.

Claire sentit aussitôt sa méfiance monter.

« Alors si vous avez quelque chose à me dire, dites-le rapidement. »

Sophie eut un sourire poli.

« Vous êtes plus directe que je ne l’imaginais. »

« Et vous m’imaginiez comment ? »

« Plus prudente. »

Claire croisa les bras.

« Pourquoi êtes-vous ici ? »

Sophie regarda autour d’elle.

« Pas ici. »

Claire ne bougea pas.

« Si vous ne pouvez pas me parler ici, nous n’avons probablement rien à nous dire. »

La tante de Gabriel l’observa plusieurs secondes.

« Très bien. »

Elle baissa la voix.

« Vous avez travaillé pour mon neveu. »

« Oui. »

« Puis vous êtes partie. »

« Oui. »

« Et malgré cela, il vous appelle encore lorsqu’il traverse une crise personnelle. »

Claire sentit son visage se fermer.

« Je ne vous demande pas comment vous savez ça. »

« Madeleine parle peu. Antoine encore moins. Mais dans une famille, les changements se voient. »

« Votre famille ne semble pas avoir été très présente auprès de Gabriel. »

La remarque atteignit son but.

Sophie pinça les lèvres.

« Vous ne savez rien de nous. »

« Et vous ne savez rien de moi. »

« Justement. »

Sophie posa son sac sur un fauteuil.

« C’est ce qui m’inquiète. »

Claire comprit.

Enfin.

Le rendez-vous n’était pas une conversation.

C’était une inspection.

« Vous croyez que je veux son argent. »

Sophie ne répondit pas tout de suite.

Claire eut un rire bref.

« Au moins, dites-le franchement. »

« Je crois que Gabriel est vulnérable en ce moment. »

« Il l’a été pendant vingt ans. Où étiez-vous ? »

Sophie pâlit.

« Faites attention. »

« Non. »

Claire s’approcha légèrement.

« Vous êtes venue sur mon lieu de travail pour m’expliquer que je représente un danger pour un homme adulte. Alors vous allez devoir accepter que je réponde. »

La réceptionniste à côté d’elles leva discrètement les yeux.

Claire baissa le ton.

« J’ai quitté son emploi précisément parce que je refusais que l’argent et le pouvoir rendent les choses ambiguës. »

Sophie eut un mouvement.

« Il vous a proposé de l’argent ? »

« Non. Et si vous connaissiez vraiment votre neveu, vous sauriez qu’il était prêt à me laisser partir même si ça lui faisait mal. »

« Vous semblez très sûre de ce qu’il ressent. »

Claire la fixa.

« Il me l’a dit. »

Sophie resta silencieuse.

Puis elle prit une longue respiration.

« Gabriel n’a pas été amoureux depuis l’accident. »

« Je sais. »

« Non. Vous ne savez pas ce que ça signifie. »

Cette fois, quelque chose dans sa voix changea.

Moins agressif.

Plus inquiet.

« Il s’est coupé de tout. Même de nous. »

Claire ne répondit pas.

Sophie poursuivit.

« Ma mère est morte quand il avait vingt-deux ans. Son propre frère ne venait presque plus aux réunions de famille. Gabriel apparaissait aux enterrements, aux signatures, aux obligations. Jamais au reste. »

« Et vous avez accepté ça ? »

« Nous avons essayé. »

Claire pensa à vingt ans de silence.

« Peut-être pas assez. »

Sophie encaissa la remarque.

Puis son regard s’adoucit légèrement.

« Peut-être. »

Un silence tomba.

Claire n’avait pas prévu cela.

Elle avait besoin que Sophie reste simplement arrogante.

C’était plus facile.

« Alors pourquoi venir me voir ? »

« Parce que si vous entrez dans sa vie et repartez six mois plus tard, je ne sais pas ce que ça lui fera. »

Claire secoua la tête.

« Vous ne pouvez pas demander à quelqu’un une garantie avant même qu’une relation commence. »

« Je sais. »

« Et vous ne pouvez pas m’accuser à l’avance de quelque chose que je n’ai pas fait. »

Sophie baissa les yeux.

« Je sais aussi. »

Claire l’observa.

La femme en face d’elle avait perdu une partie de son assurance.

« Gabriel vous a parlé de la lettre ? »

Sophie releva brusquement la tête.

« Quelle lettre ? »

Claire regretta immédiatement.

« Rien. »

« Claire. »

« Ce n’est pas à moi de vous raconter. »

Sophie pâlit davantage.

« C’est à propos de l’accident ? »

Claire ne répondit pas.

Cela suffit.

« Mon Dieu. »

Sophie saisit son sac.

« Je dois le voir. »

Claire se plaça légèrement devant elle.

« Attendez. »

Sophie la regarda.

« S’il ne vous en a pas parlé, ne débarquez pas chez lui en exigeant des réponses. »

« C’était mon frère. »

« Et c’est sa vie. »

Le silence revint.

Sophie hocha finalement la tête.

« Vous le protégez. »

Claire soupira.

« J’essaie de ne pas prendre des décisions à sa place. Apparemment, c’est une habitude familiale. »

Sophie eut un mouvement blessé.

Claire pensa avoir été trop loin.

Mais la femme répondit seulement :

« Vous n’avez peut-être pas tort. »

Elle partit sans ajouter autre chose.

Claire resta immobile au milieu du hall.

Sa collègue la regarda.

« Famille compliquée ? »

Claire passa une main sur son visage.

« Vous n’avez pas idée. »

À Saint-Cloud, pendant ce temps, Gabriel et Antoine examinaient les documents qu’Hélène avait finalement apportés.

Il y avait plusieurs comptes rendus médicaux.

Une lettre du cardiologue.

Un électrocardiogramme.

Et une note datant de trois jours avant l’accident.

Épisode syncopal probable. Conduite automobile formellement déconseillée.

Gabriel relut cette phrase au moins six fois.

Antoine resta silencieux.

« Il savait », dit Gabriel.

« Oui. »

« Il savait exactement. »

Antoine observa son ami.

« Ce qui ne signifie pas forcément qu’il a fait un malaise cette nuit-là. »

« Je sais. »

« Mais ça signifie que ta version n’était jamais la seule possible. »

Gabriel posa le papier.

« Ma version était fausse. »

« Peut-être. »

Gabriel leva brusquement les yeux.

« Pourquoi tu dis peut-être ? »

Antoine soupira.

« Parce que je te connais. Si je te dis aujourd’hui avec certitude que ton père a perdu connaissance, dans six mois tu trouveras un détail qui te fera croire que ce n’est pas vrai et tu recommenceras à te condamner. »

Gabriel ne répondit pas.

« Ce qu’on sait, c’est qu’il avait un problème médical sérieux. Qu’il avait reçu l’ordre de ne pas conduire. Qu’il l’a caché. Et que personne ne peut dire aujourd’hui si ta main sur la radio a provoqué quoi que ce soit. »

Gabriel se tourna vers la fenêtre.

« Ce n’est pas suffisant. »

Antoine se pencha en avant.

« Pourquoi ? »

« Parce que je veux savoir. »

« Évidemment. »

« Je veux savoir exactement. »

Antoine le fixa.

« Tu ne sauras peut-être jamais exactement. »

Gabriel serra la mâchoire.

« Il y avait un rapport de police. »

« Oui. »

« Les témoins. »

« Après vingt ans ? »

« Peut-être. »

Antoine soupira.

« Tu veux rouvrir l’enquête ? »

« Je veux lire tout ce qui existe. »

« Ça, on peut le faire. »

Gabriel regarda les documents.

« Et je veux revoir la voiture. »

Antoine resta immobile.

« Pardon ? »

« Elle existe peut-être encore quelque part. »

« Gabriel. »

« L’assurance avait classé le véhicule comme épave. Il a forcément été conservé un temps. Il y a peut-être des photos techniques, des expertises. »

Antoine secoua lentement la tête.

« Là, tu es en train de replonger. »

« Non. »

« Si. »

Gabriel frappa l’accoudoir.

« Pendant vingt ans, j’ai vécu avec une version incomplète. Maintenant qu’il y a une autre possibilité, tu voudrais que je ferme le dossier ? »

« Je voudrais que tu n’y consacres pas les vingt prochaines années. »

Gabriel resta silencieux.

Antoine se radoucit.

« Cherchons les documents. Mais fais-le pour comprendre, pas pour te punir autrement. »

Gabriel hocha finalement la tête.

Deux jours plus tard, Antoine obtint une copie d’archives du rapport de police.

Le document était plus court que Gabriel ne l’imaginait.

Chaussée humide.

Perte de contrôle.

Sortie de route.

Impact latéral majeur.

Aucune trace claire de freinage avant la sortie de voie.

Gabriel relut cette dernière ligne.

« Pas de freinage. »

Antoine acquiesça.

« C’est intéressant. »

« S’il avait simplement regardé vers moi puis vu la route… »

« Il aurait peut-être freiné. »

« Exactement. »

Antoine posa une main sur le dossier.

« Peut-être. »

Gabriel détestait ce mot.

Pourtant, il commençait à comprendre qu’il allait devoir vivre avec lui.

Dans les photographies jointes au rapport, on distinguait la voiture écrasée contre un arbre.

Gabriel détourna les yeux dès la première image.

Son souffle se raccourcit.

Antoine referma immédiatement le dossier.

« On arrête. »

« Non. »

« Oui. »

Gabriel ne protesta pas tout de suite.

Ses mains tremblaient.

Antoine poussa le dossier hors de portée.

« Tu n’as rien à prouver aujourd’hui. »

Gabriel ferma les yeux.

Puis il murmura :

« Appelle Claire. »

Antoine eut un demi-sourire.

« Non. »

Gabriel rouvrit les yeux.

« Quoi ? »

« Appelle-la toi-même. »

Il le regarda comme si l’idée était absurde.

« Elle m’a demandé de ne pas… »

« Elle t’a dit que tu pouvais lui écrire. Je le sais parce que tu as souri à ton téléphone pendant un déjeuner professionnel. »

Gabriel se raidit.

« Tu regardes trop. »

« C’est mon métier. »

Antoine se leva.

« Tu n’as pas besoin de faire d’elle ton infirmière émotionnelle. Mais tu peux lui parler. »

Gabriel resta seul.

Il ouvrit son téléphone.

Écrivit.

Effaça.

Recommença.

Finalement :

J’ai lu le rapport de police. Il n’y avait aucune trace de freinage avant la sortie de route.

Il envoya.

Claire répondit dix minutes plus tard.

Qu’est-ce que ça vous fait ?

Il fixa la question.

Puis écrivit :

J’ai peur d’espérer.

Elle répondit :

Alors n’espérez pas encore. Acceptez seulement que vous ne saviez pas tout.

Gabriel relut la phrase.

Il sentit une tension se relâcher.

Quelques minutes plus tard, un autre message arriva.

Et mangez quelque chose.

Cette fois, il rit réellement.

Madeleine passa dans le couloir.

Elle s’arrêta.

« Tout va bien ? »

Gabriel regarda son téléphone.

« Je crois que oui. »

Le soir même, Sophie l’appela.

Il hésita avant de répondre.

« Quoi ? »

« J’ai vu Claire. »

Le visage de Gabriel se ferma.

« Pourquoi ? »

« Ne te mets pas en colère. »

« Trop tard. »

« Je voulais comprendre qui elle était. »

« Tu n’avais aucun droit. »

« Je sais. »

Il s’arrêta.

Sa tante reconnaissant une faute aussi rapidement était rare.

« Elle t’a parlé d’une lettre », continua Sophie.

Gabriel resta silencieux.

« Gabriel, qu’est-ce que tu as découvert ? »

Il regarda les documents sur son bureau.

« Papa était malade. »

À l’autre bout du fil, rien.

Puis un souffle.

« Quoi ? »

« Il faisait des malaises. Son cardiologue lui avait interdit de conduire. »

Le silence s’étira.

« Sophie ? »

Sa voix revint, faible.

« Je savais qu’il avait eu un problème cardiaque. »

Gabriel se raidit.

« Qu’est-ce que tu savais exactement ? »

« Pas ça. »

« Sophie. »

« Je te jure. »

Il ferma les yeux.

Puis elle ajouta :

« Mais il y a quelque chose que je n’ai jamais compris cette nuit-là. »

Gabriel ouvrit les yeux.

« Quoi ? »

« Ta mère a demandé qu’on retire quelque chose de la voiture avant que la police termine l’inventaire. »

Son cœur sembla s’arrêter.

« Quelque chose comme quoi ? »

Sophie répondit :

« Une petite boîte métallique que ton père gardait dans la boîte à gants. »

Gabriel se redressa.

« Et qu’y avait-il dedans ? »

« Je n’en sais rien. »

Un bref silence.

« Mais ta mère l’a gardée jusqu’à sa mort. »


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