PARTIE 14 – Libéré d’une culpabilité ancienne, Gabriel veut soudain rattraper vingt ans perdus, mais Claire refuse de devenir la preuve qu’il va mieux

Les premiers jours après leur retour de la station furent presque paisibles.

Presque.

Gabriel dormit mieux.

Madeleine remarqua qu’il descendait prendre le petit déjeuner avant huit heures au lieu de demander du café dans son bureau.

Antoine reçut trois réponses à des messages professionnels avant midi, toutes sans agressivité inutile, ce qu’il qualifia de « phénomène médical à surveiller ».

Claire, elle, remarqua quelque chose de plus difficile à définir.

Gabriel paraissait plus léger.

Mais aussi pressé.

Le lundi, il lui proposa de dîner dans un restaurant.

Le mardi, il suggéra un week-end à Deauville.

Le mercredi, il lui envoya le lien d’une maison de vacances accessible où Léo pourrait jouer près de la mer.

Claire observa la série de messages sans répondre immédiatement.

Puis elle écrivit :

Vous êtes en train de faire quoi exactement ?

Gabriel répondit :

Je propose des choses.

Elle :

Trois en trois jours.

Gabriel :

Je suis efficace.

Claire :

C’est justement ce qui m’inquiète.

Il appela quelques secondes plus tard.

« Pourquoi ça vous inquiète ? »

Claire était dans la salle de repos de l’hôtel.

« Parce que vous donnez l’impression d’avoir décidé que maintenant que vous n’êtes plus coupable, il faut vivre vingt ans en six mois. »

Silence.

« Ce n’est pas ce que je fais. »

« Vous avez proposé Deauville après deux vrais rendez-vous. »

« C’est à deux heures. Pas une demande en mariage. »

« Vous voyez ? »

« Quoi ? »

« Vous vous défendez déjà. »

Gabriel soupira.

« D’accord. Peut-être que je vais vite. »

« Peut-être ? »

« Claire. »

Elle sourit malgré elle.

« Je finis à dix-neuf heures. On peut dîner simplement. Pas de réservation impossible. Pas de chauffeur devant l’hôtel. Pas de suite avec vue sur la mer. »

« J’avais seulement réservé une table. »

« Où ? »

Il hésita.

Claire ferma les yeux.

« Gabriel. »

« Au Bristol. »

« Annulez. »

« C’est un bon restaurant. »

« Je sais. C’est précisément le problème. »

« Quel est le problème d’un bon restaurant ? »

« Je veux savoir si vous êtes capable de manger avec moi quelque part où les serviettes ne coûtent pas plus cher que mes chaussures. »

Il resta silencieux.

Puis elle entendit un rire.

« D’accord. »

Ils se retrouvèrent dans une petite brasserie près de l’hôtel.

Gabriel arriva seul avec son chauffeur resté plus loin.

Claire remarqua l’effort.

« Vous avez survécu sans voiturier devant la porte ? »

« Difficilement. »

Elle s’assit en face de lui.

Ils commandèrent.

Claire choisit du poulet rôti.

Gabriel un poisson.

Pendant plusieurs minutes, ils parlèrent du travail.

Claire aimait de plus en plus l’hôtel.

La directrice lui avait confié des responsabilités supplémentaires.

Elle apprenait vite.

« Je crois que je pourrais reprendre une formation », dit-elle.

Gabriel posa sa fourchette.

« Sérieusement ? »

« Oui. Peut-être en cours du soir. »

« C’est une excellente idée. »

Elle observa son visage.

« Vous n’allez pas proposer de payer ? »

Il ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Claire éclata de rire.

« Vous alliez le faire. »

« J’allais demander combien ça coûte. »

« Ce qui est exactement la première étape avant de proposer de payer. »

Gabriel soupira.

« C’est difficile. »

« Quoi ? »

« De savoir quand aider devient contrôler. »

Claire se calma.

« Je sais. »

« Je ne veux pas vous contrôler. »

« Je sais aussi. »

« Mais si je peux rendre quelque chose plus facile… »

« Vous pouvez me demander ce dont j’ai besoin. »

Gabriel hocha lentement la tête.

« D’accord. De quoi avez-vous besoin ? »

Claire réfléchit.

« Que vous soyez content pour moi. »

Son visage se radoucit.

« Je le suis. »

« Alors c’est assez. »

Il tendit la main sur la table.

Claire posa la sienne dedans.

Ce geste devint lentement leur manière de se rassurer.

Pas de grandes déclarations.

Une main.

Une présence.

Une question posée plutôt qu’une solution imposée.

Après le dîner, ils marchèrent quelques minutes dans la rue.

Gabriel avançait dans son fauteuil électrique.

Claire à côté.

Le quartier était animé.

Des couples sortaient de restaurants.

Un homme promenait un chien minuscule avec un manteau rouge.

Deux adolescents riaient près d’un arrêt de bus.

Gabriel regardait tout avec une attention étrange.

« Quoi ? » demanda Claire.

« Rien. »

« Mensonge. »

Il sourit.

« Je crois que j’ai oublié à quel point les gens font des choses sans raison. »

« Comme marcher ? »

« Comme sortir. Rire. Manger une glace à vingt-deux heures. »

Claire observa une boutique encore ouverte.

« Vous voulez une glace ? »

Il leva un sourcil.

« Il fait huit degrés. »

« Vous venez de parler de vivre. Assumez. »

Dix minutes plus tard, Gabriel tenait une glace au chocolat en pleine soirée froide.

Claire riait de son expression.

« C’est ridicule. »

« Vous souriez. »

« Parce que mes doigts sont gelés. »

« Menteur. »

Il rit.

Cette fois, une femme qui passait près d’eux tourna brièvement la tête.

Gabriel ne cessa pas de rire.

Il le remarqua après.

Et cette absence de honte le bouleversa presque.

Il regarda Claire.

« Je n’ai pas pensé à mon père. »

Elle comprit immédiatement.

« En riant ? »

« Oui. »

« Et ça vous fait quoi ? »

Il réfléchit.

« Peur. »

« Encore ? »

« Moins. »

Claire hocha la tête.

« C’est déjà beaucoup. »

La semaine suivante, Gabriel invita Léo et Claire à déjeuner à Saint-Cloud.

Léo courut presque jusqu’au bureau lorsqu’il arriva.

« Gabiel ! »

Gabriel sourit.

« Maintenant, tu peux dire mon nom correctement. »

« Gabiel. »

Claire leva les yeux au ciel.

« Il le fait exprès. »

Léo posa son camion rouge sur les genoux de Gabriel.

« Cadeau. »

Gabriel regarda le jouet.

« Pour moi ? »

Léo hocha la tête avec gravité.

Gabriel prit le camion.

« Merci. »

Claire vit son visage changer.

Une émotion simple.

Brute.

« Je crois qu’il vous aime bien », dit-elle.

Gabriel regarda l’enfant.

« Moi aussi. »

La réponse fut si naturelle que Claire sentit son cœur se serrer.

Elle détourna les yeux.

Plus tard, pendant que Léo dormait sur le canapé du petit salon, Gabriel rejoignit Claire dans la cuisine.

« Vous avez l’air bizarre. »

« Très élégant comme observation. »

« J’apprends de vous. »

Elle sourit.

Puis son expression redevint sérieuse.

« Ce que vous avez dit à Léo… »

« Quoi ? »

« “Moi aussi.” »

Gabriel comprit.

« Ça vous inquiète ? »

Claire hésita.

« Un peu. »

Il se redressa.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il s’attache vite. »

« Je sais. »

« Non. Vous ne savez peut-être pas ce que ça veut dire pour un enfant de deux ans. »

Gabriel l’écoutait.

« Il n’a pas de père dans sa vie. »

C’était la première fois qu’elle abordait ce sujet aussi clairement.

Gabriel resta prudent.

« Son père est… »

Claire inspira.

« Parti avant sa naissance. »

« Parti comment ? »

« Il ne voulait pas d’enfant. »

Gabriel se tut.

Claire fixa la table.

« Quand j’étais enceinte, il m’a dit que je devais choisir entre lui et la grossesse. »

La mâchoire de Gabriel se crispa.

« Et vous avez choisi Léo. »

Elle eut un sourire triste.

« Ce n’était même pas un choix. »

« Il n’a jamais essayé de revenir ? »

« Deux messages en deux ans. Les deux pour demander si j’allais réclamer quelque chose juridiquement. »

Gabriel détourna les yeux, colère visible.

Claire posa une main sur son bras.

« Voilà. C’est exactement ce que je ne veux pas. »

« Quoi ? »

« Que vous preniez immédiatement le rôle de celui qui va réparer. »

Il ferma les yeux.

« D’accord. »

« Léo vous aime. Je le vois. »

Sa voix se fit plus douce.

« Et je vois que vous l’aimez aussi. »

Gabriel acquiesça.

« Mais si nous avançons, vous devez comprendre que vous ne sortez pas seulement avec moi. Vous entrez lentement dans la vie d’un enfant. »

« Je comprends. »

Claire secoua la tête.

« Non. Pas complètement. Moi non plus, peut-être. »

Elle regarda vers le salon.

« Si nous essayons vraiment, je veux que ce soit sérieux. Pas rapide. Sérieux. »

Gabriel resta silencieux.

« Est-ce que ça vous fait peur ? » demanda-t-elle.

« Oui. »

Claire sourit faiblement.

« Bien. »

Il leva un sourcil.

« Bien ? »

« Ça veut dire que vous comprenez au moins une partie du risque. »

Gabriel regarda vers Léo.

« Je ne veux pas lui faire de mal. »

« Moi non plus. »

« Je ne veux pas vous en faire non plus. »

Claire le regarda.

« Alors ne promettez rien que vous ne pouvez pas tenir. »

Il acquiesça.

« D’accord. »

Ils restèrent silencieux.

Puis Gabriel ajouta :

« Mais je peux promettre une chose. »

Claire leva un sourcil.

« Vous venez littéralement de m’entendre dire… »

« Je sais. »

Il sourit.

« Je peux promettre de ne pas décider pour vous. »

Elle le fixa.

« C’est ambitieux. »

« Je suis un homme de grands projets. »

Claire rit.

La légèreté dura jusqu’à la fin du déjeuner.

Puis, dans l’après-midi, Antoine arriva sans prévenir.

Il avait un dossier mince à la main.

Gabriel le remarqua immédiatement.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Antoine regarda Claire.

Puis Léo.

« Peut-être qu’on devrait parler seuls. »

Claire se leva.

« Je vais emmener Léo au jardin. »

Gabriel lui prit brièvement la main avant qu’elle parte.

Quand la porte se referma, Antoine posa le dossier.

« J’ai terminé de vérifier les documents liés à l’assurance et à l’entreprise après la mort de ton père. »

Gabriel sentit son ventre se serrer.

« Encore une surprise ? »

« Pas sur l’accident lui-même. »

« Alors quoi ? »

Antoine s’assit.

« Ton père avait préparé un changement majeur dans la structure du groupe avant sa mort. »

Gabriel fronça les sourcils.

« Quel changement ? »

« Il voulait que ta mère prenne la direction temporaire si son état de santé l’obligeait à se retirer. »

Gabriel haussa les épaules.

« Ça semble logique. »

« Oui. Mais il y avait une seconde clause. »

Antoine ouvrit le dossier.

« Si Étienne mourait avant tes vingt-cinq ans, une part importante des actions devait passer dans une fondation familiale jusqu’à ce que tu sois considéré apte à diriger. »

Gabriel se raidit.

« Et alors ? »

Antoine le regarda.

« Cette clause a disparu de la version signée après sa mort. »

Gabriel ne bougea plus.

« Qui a modifié le document ? »

Antoine hésita.

« La signature de validation appartient à ta mère. »

Le silence devint lourd.

Gabriel regarda vers la fenêtre où Claire jouait avec Léo dans le jardin.

Puis il revint vers Antoine.

« Tu es en train de me dire qu’après l’accident, ma mère a modifié la succession de mon père ? »

Antoine secoua lentement la tête.

« Je dis qu’il y a une différence entre deux versions, et qu’il faut comprendre pourquoi. »

Gabriel posa les mains sur ses roues.

Une nouvelle peur apparut.

Plus sombre.

Plus concrète.

« Et si ce mensonge n’avait jamais été seulement émotionnel ? »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 15 : Une ancienne clause de succession fait naître le soupçon d’un secret financier, tandis que Claire exige que Gabriel ne transforme pas sa mère en ennemie