PARTIE 15 – Une ancienne clause de succession fait naître le soupçon d’un secret financier, tandis que Claire exige que Gabriel ne transforme pas sa mère en ennemie

Gabriel passa les documents plusieurs fois.

La première version.

La seconde.

Les dates.

Les signatures.

Les annotations juridiques.

Il connaissait suffisamment les structures d’entreprise pour comprendre le problème.

Pas nécessairement une fraude.

Mais quelque chose qui exigeait une explication.

« Qui a rédigé la première version ? »

Antoine consulta ses notes.

« Le cabinet Morel & Associés. Le notaire principal est mort. Mais son collaborateur de l’époque est encore en activité. »

« Et la version finale ? »

« Même cabinet. »

« Donc ma mère n’a pas pu modifier seule. »

« Non. »

Gabriel fronça les sourcils.

« Alors pourquoi sa signature t’inquiète ? »

Antoine posa une main sur le dossier.

« Parce qu’elle a approuvé le changement quatre jours après la mort d’Étienne. »

Gabriel sentit son visage se durcir.

« Quatre jours. »

« Oui. »

« Pendant que j’étais à l’hôpital. »

« Oui. »

Une colère froide monta en lui.

« Et personne ne m’en a parlé. »

Antoine secoua la tête.

« Tu avais seize ans. Juridiquement, ils n’avaient pas besoin de ton accord. »

« Moralement ? »

« C’est autre chose. »

La porte s’ouvrit doucement.

Claire entra seule.

« Léo est avec Madeleine. »

Elle regarda les deux hommes.

« J’imagine que ce n’est pas une conversation légère. »

Gabriel lui tendit les documents.

« Lisez. »

Claire ne les prit pas.

« Expliquez-moi. »

Il raconta.

La fondation.

Les actions.

La clause supprimée.

La signature de Marianne.

Claire l’écouta.

Quand il eut fini, elle demanda :

« Qu’est-ce que ça change concrètement ? »

Antoine répondit :

« Si la clause était restée, Gabriel n’aurait pas eu le contrôle aussi tôt. Une fondation aurait détenu une partie importante des titres jusqu’à ses vingt-cinq ans, peut-être plus selon son état. »

Claire regarda Gabriel.

« Mais vous avez pris la direction avant. »

« À vingt-trois ans. »

« Et votre mère ? »

« Elle a géré une partie du groupe jusque-là. »

Claire réfléchit.

« Est-ce qu’elle a gagné de l’argent grâce au changement ? »

Antoine secoua la tête.

« Pas directement, d’après ce que j’ai vu. »

Gabriel le regarda.

« Pas directement ? »

« Ses droits économiques n’ont pas augmenté. »

Claire s’assit.

« Alors avant de décider qu’elle a volé quelque chose, il faut peut-être comprendre. »

Gabriel se tourna vers elle.

« Je n’ai pas dit qu’elle avait volé. »

« Votre visage l’a presque fait. »

Il se tut.

Claire poursuivit.

« Depuis trois semaines, chaque fois que vous trouvez une information, votre première réaction est de chercher le coupable. »

« Parce qu’on m’a menti pendant vingt ans. »

« Je sais. »

« Alors ne me demandez pas d’être calme. »

« Je ne vous demande pas d’être calme. Je vous demande de ne pas écrire l’histoire avant d’avoir toutes les pages. »

Gabriel sentit la phrase le frapper.

Elle avait raison.

Il le détestait un peu.

« Vous êtes agaçante. »

Claire acquiesça.

« Très. »

Antoine étouffa un rire.

Gabriel lui lança un regard.

« Toi, tais-toi. »

Ils décidèrent de contacter le collaborateur du notaire.

Il s’appelait Philippe Garnier.

Soixante-trois ans.

Toujours avocat en droit patrimonial.

Antoine obtint un rendez-vous pour le lendemain après-midi.

Claire devait travailler.

Gabriel ne lui demanda pas de venir.

Elle le remarqua.

« Vous ne me proposez pas ? »

« Vous travaillez. »

« Et ? »

« Et vous avez une vie. »

Claire sourit.

« Très bien. »

Il leva un sourcil.

« Quoi ? »

« Rien. Je constate seulement une progression. »

Le lendemain, Gabriel et Antoine se rendirent au cabinet de Garnier.

L’homme les reçut dans une salle bordée de dossiers.

Lorsqu’il entendit le nom d’Étienne Delorme, son expression changea.

« Je me souviens de ce dossier. »

Gabriel posa les deux versions sur la table.

« Alors expliquez-moi ça. »

Garnier mit ses lunettes.

Il lut.

Puis soupira.

« Je me demandais si quelqu’un reviendrait un jour là-dessus. »

Antoine se pencha.

« Vous connaissiez la différence ? »

« Oui. »

Gabriel serra les mains.

« Pourquoi la clause a-t-elle été supprimée ? »

Garnier le regarda.

« Parce que votre père lui-même l’avait demandé. »

Silence.

Gabriel resta immobile.

« Mon père ? »

« Oui. »

« Quand ? »

Garnier sortit un ancien registre numérisé sur son ordinateur.

« Une semaine avant son décès. »

Gabriel regarda Antoine.

« Mais la version signée date d’après. »

« Parce que la modification était en préparation. »

Garnier tourna l’écran.

« Étienne avait demandé de supprimer la fondation. Il voulait que Marianne conserve la gestion temporaire, puis que vous puissiez reprendre directement si le conseil vous jugeait capable. »

Gabriel sentit la tension diminuer, remplacée par autre chose.

« Pourquoi ? »

Garnier eut un sourire triste.

« Il parlait souvent de vous. »

Gabriel ne répondit pas.

« Il disait que vous aviez plus de jugement que lui au même âge. »

Gabriel eut presque envie de rire.

Après tout ce qu’il découvrait sur les choix de son père, le compliment avait une ironie douloureuse.

« Et ma mère ? »

« Elle était opposée à la suppression. »

Gabriel cligna des yeux.

« Opposée ? »

« Oui. Elle trouvait que vous étiez trop jeune pour porter un groupe pareil si tôt. »

« Alors pourquoi a-t-elle signé ? »

« Parce que c’était la volonté d’Étienne. »

Garnier retira ses lunettes.

« Elle nous a demandé, après son décès, si la modification était juridiquement suffisamment avancée pour être respectée. Nous avons conclu que oui. »

Antoine se pencha.

« Donc sa signature après le décès n’était pas une modification personnelle. »

« Non. Une formalisation de la volonté déjà documentée de son mari. »

Gabriel baissa les yeux.

Une nouvelle fois, il avait imaginé une trahison là où se trouvait une explication plus compliquée.

Garnier continua :

« Marianne était en mauvais état. Mais elle a été très claire. Elle a dit : “Je ne suis pas d’accord avec Étienne, mais je ne vais pas utiliser sa mort pour gagner une discussion.” »

Gabriel ferma les yeux.

Cette phrase ressemblait à sa mère.

Plus qu’il ne voulait l’admettre.

En sortant du cabinet, Antoine le regarda.

« Ça va ? »

Gabriel eut un rire sans joie.

« J’ai passé vingt-quatre heures à soupçonner une morte d’avoir manipulé une succession. »

« Tu n’as accusé personne publiquement. »

« Seulement dans ma tête. »

« Ton cerveau est un endroit juridiquement difficile à réguler. »

Gabriel sourit malgré lui.

Puis il redevint sérieux.

« Claire avait raison. »

Antoine sourit.

« Je ne lui répéterai pas. »

« Tu vas lui répéter immédiatement. »

« Probablement. »

Gabriel regarda la rue.

« Tu sais ce que je déteste ? »

« Beaucoup de choses. »

« J’ai appris à chercher la trahison partout. »

Antoine ne plaisanta plus.

« Oui. »

« Même chez les gens morts. »

« Ça peut changer. »

Gabriel pensa à Claire.

À Léo.

À Madeleine.

À Antoine lui-même.

« J’espère. »

Le soir, il rejoignit Claire à la sortie de l’hôtel.

Pas de chauffeur visible devant l’entrée.

Pas de fleurs.

Pas de restaurant réservé.

Seulement Gabriel.

Claire sourit en le voyant.

« Alors ? »

« Vous aviez raison. »

Elle posa une main sur sa poitrine.

« Attendez. Je veux profiter. »

Il leva les yeux au ciel.

« Ma mère n’a pas modifié la succession pour elle. Mon père avait demandé le changement avant sa mort. »

Claire acquiesça.

« Et vous ? »

« Moi quoi ? »

« Comment vous vous sentez ? »

Gabriel réfléchit.

« Idiot. »

« Non. »

« Un peu. »

« Vous avez passé vingt ans avec une histoire incomplète. Maintenant, votre cerveau cherche du danger partout. »

« Vous êtes devenue psychologue ? »

« Non. Mais je vous fréquente. Ça forme. »

Il rit.

Ils allèrent prendre un verre dans un petit café.

Cette fois, Gabriel ne proposa rien de spectaculaire.

Il écouta Claire parler de sa formation.

Elle avait trouvé un programme compatible avec ses horaires.

Les frais étaient élevés mais possibles avec une aide de l’employeur.

« La directrice pense que je pourrais évoluer vers adjointe de réception », dit-elle.

Gabriel sourit.

« Je suis fier de vous. »

Claire resta silencieuse.

« Quoi ? »

« Rien. »

« Claire. »

« Ça fait du bien de l’entendre. »

Il tendit la main.

Elle prit la sienne.

« Alors je le redirai. »

« Pas trop. Je pourrais prendre confiance. »

« Ce serait terrible. »

Ils sourirent.

Puis Claire devint sérieuse.

« Il faut qu’on parle de Léo. »

Gabriel hocha immédiatement la tête.

« D’accord. »

« Il demande après vous. »

Un sourire apparut sur son visage.

« Vraiment ? »

« Oui. Et il appelle tous les hommes en fauteuil “Gabiel”, ce qui devient gênant. »

Gabriel rit.

Claire le regarda.

« Je pense qu’on peut continuer à vous voir tous les trois. Mais doucement. »

« Oui. »

« Pas de cadeau énorme. »

« D’accord. »

« Pas de chambre transformée en aire de jeux chez vous. »

Gabriel détourna légèrement le regard.

Claire le fixa.

« Vous avez déjà pensé à ça. »

« Seulement conceptuellement. »

« Gabriel. »

« D’accord. Rien sans vous demander. »

Claire sourit.

« Merci. »

Ils terminèrent leur boisson.

Au moment de partir, Gabriel dit :

« Il y a quelque chose que j’aimerais faire. »

Claire se méfia aussitôt.

« Quoi ? »

« Revenir à Annecy. »

Elle cessa de sourire.

« Sur la route de l’accident ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Gabriel prit son temps.

« Parce que j’ai évité cet endroit pendant vingt ans. »

Claire le regardait attentivement.

« Et vous voulez y retourner maintenant. »

« Oui. Pas pour enquêter. »

Il insista.

« Pas pour chercher une nouvelle preuve. »

« Alors pour quoi ? »

Gabriel regarda ses mains.

« Pour arrêter de laisser un morceau de route décider où j’ai le droit d’aller. »

Claire comprit.

« Vous voulez que je vienne ? »

Il hésita.

« Oui. »

Puis il ajouta rapidement :

« Mais seulement si vous voulez. »

Claire sourit.

« Très bien. »

Ils fixèrent le week-end suivant.

Antoine protesta un peu.

Madeleine beaucoup.

Sophie proposa de les accompagner.

Gabriel refusa tout le monde sauf Claire.

Le samedi matin, ils partirent tôt.

Léo resta avec sa grand-mère.

Le ciel était clair.

Pendant deux heures, Gabriel sembla calme.

Puis, à mesure que les panneaux indiquant Annecy se rapprochaient, son visage changea.

Claire le vit serrer les mains.

« On peut s’arrêter. »

« Non. »

« Vous pouvez changer d’avis. »

« Je sais. »

Le chauffeur suivit la route indiquée par l’ancien rapport.

Puis Gabriel demanda :

« Ralentissez. »

Claire regarda devant elle.

Un virage.

Un talus.

Des arbres.

Rien n’indiquait ce qui s’était produit ici vingt ans plus tôt.

Le chauffeur s’arrêta sur une petite aire quelques centaines de mètres plus loin.

Gabriel sortit.

Claire resta près de lui.

Il regarda la route.

Longtemps.

Puis il dit :

« Je pensais que je reconnaîtrais tout. »

« Et ? »

« Je ne reconnais presque rien. »

Claire regarda les arbres.

« Vingt ans, c’est long. »

Gabriel inspira profondément.

« Peut-être que c’est bien. »

Ils avancèrent jusqu’à un endroit sécurisé d’où l’on voyait le virage.

Gabriel ne tremblait plus.

Il ne pleurait pas.

Il regardait simplement.

Puis il murmura :

« Il est mort ici. »

Claire posa une main sur son épaule.

« Oui. »

« Et moi, je suis resté. »

Elle ne répondit pas.

Gabriel leva les yeux vers elle.

« J’ai toujours pensé que rester était la punition. »

Claire sentit sa gorge se serrer.

« Et maintenant ? »

Il regarda la route.

« Maintenant, je crois que rester était peut-être la chance. »

Elle sourit à travers ses larmes.

Gabriel prit sa main.

Ils restèrent là encore quelques minutes.

Puis il demanda au chauffeur de repartir.

Pas vers Saint-Cloud.

Vers Annecy.

« Vous êtes sûr ? » demanda Claire.

Gabriel la regarda.

Cette fois, il souriait.

« Oui. »

Ils arrivèrent près du lac en fin d’après-midi.

Gabriel contempla l’eau.

Le ciel.

Les montagnes.

Il n’était pas revenu depuis l’accident.

Claire s’assit près de lui.

« Vous allez bien ? »

« Non. »

Elle le regarda.

Il sourit.

« Mais je crois que c’est bien aussi. »

Elle posa sa tête contre son épaule.

Gabriel ferma les yeux.

Puis son téléphone vibra.

Un message d’Antoine.

Une seule phrase.

J’ai trouvé quelque chose dans les archives de ton père que tu dois voir avant de décider quoi faire de l’entreprise.

Gabriel regarda Claire.

Elle soupira.

« Évidemment. »

Cette fois pourtant, Gabriel ne se précipita pas.

Il verrouilla son téléphone.

« Demain. »

Claire sourit.

« Progrès remarquable. »

Il regarda le lac.

Pour la première fois, il choisissait le présent avant le passé.


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