Gabriel relut la phrase plusieurs fois.
L’écriture de sa mère était fine, régulière, légèrement inclinée vers la droite.
Il reconnaissait cette écriture.
Il l’avait vue sur les cartes d’anniversaire, les listes de courses, les mots laissés autrefois sur la table de la cuisine.
Mais jamais sur une confession.
Sophie s’approcha.
« Qu’est-ce qu’elle dit exactement ? »
Gabriel ne répondit pas immédiatement.
Il passa le carnet à Claire.
« Lisez. »
Claire le regarda.
« Encore ? »
« Je n’arrive pas. »
Elle prit le journal.
La page était datée du 18 novembre, trois semaines après l’accident.
Claire commença à lire à voix haute.
Marianne écrivait qu’elle venait de rentrer de l’hôpital après avoir vu Gabriel.
Elle décrivait son fils comme « silencieux, amaigri, presque absent ».
Puis venait la phrase.
« “Il m’a demandé si Étienne avait quitté la route parce qu’il regardait la radio. Je n’ai pas répondu. Je l’ai laissé croire que oui.” »
Sophie ferma les yeux.
Gabriel regardait le sol.
Claire poursuivit malgré le malaise.
Marianne expliquait avoir reçu la veille un rapport préliminaire concernant le cœur d’Étienne.
Elle savait donc déjà que son mari pouvait avoir perdu connaissance.
« “Je devrais le dire à Gabriel”, écrit-elle. »
Claire s’arrêta.
« Continuez », dit Gabriel.
« “Mais si je lui dis qu’Étienne a pris le volant malgré l’interdiction, Gabriel détruira l’image de son père au moment où il a le plus besoin de s’y accrocher.” »
Gabriel eut un rire froid.
« Besoin de m’y accrocher. »
Personne ne répondit.
Claire lut la suite.
Marianne craignait que Gabriel transforme sa colère contre son père en haine.
Elle disait qu’il venait de perdre ses jambes, ses projets et son père au même moment.
Elle croyait qu’il lui restait au moins le souvenir d’un père admirable.
« “Je me dis que la culpabilité passera”, lut Claire. “Les médecins disent que les adolescents peuvent être irrationnels après un traumatisme. J’espère qu’il comprendra un jour, seul, qu’un accident n’est la faute de personne.” »
Gabriel leva brutalement la tête.
« Elle pensait que ça passerait ? »
Claire baissa le carnet.
« C’est ce qu’elle écrit. »
« Et quand ça n’est pas passé ? »
Sophie regarda Gabriel.
« Il y a peut-être d’autres pages. »
Gabriel prit le journal des mains de Claire.
Il feuilleta rapidement.
Un mois plus tard.
Puis trois mois.
Puis un an.
La plupart des pages parlaient de rééducation, d’école, de l’entreprise, de leur relation qui se dégradait.
Gabriel lisait par fragments.
« Ici. »
Il s’arrêta.
Deux ans après l’accident.
Il lut lui-même.
« “Gabriel refuse encore de parler de cette nuit. J’ai envisagé de lui montrer le dossier médical d’Étienne. Chaque fois, je recule. Plus le temps passe, plus il me semble impossible d’avouer que j’ai gardé le silence.” »
Sa voix devint plus dure.
« Donc au bout d’un moment, elle savait qu’elle avait tort. »
Claire ne répondit pas.
Il poursuivit.
« “Si je parle maintenant, il ne me pardonnera jamais.” »
Gabriel referma violemment le journal.
« Voilà. »
Sophie sursauta.
« Gabriel… »
« Ce n’était plus pour me protéger. »
Il repoussa le carnet sur la table.
« C’était pour se protéger elle. »
« Peut-être à ce moment-là, oui », dit Claire.
Il se tourna vers elle.
« Peut-être ? »
« Les gens peuvent faire quelque chose d’abord pour une mauvaise bonne raison, puis continuer par peur. »
« Une mauvaise bonne raison ? »
« Vous comprenez ce que je veux dire. »
Gabriel secoua la tête.
« Non. Je crois que je comprends parfaitement. Elle a pris une décision à ma place. Elle a vu que cette décision me détruisait. Et au lieu de corriger son erreur, elle a préféré protéger sa relation avec moi. »
Sophie murmura :
« Vous n’aviez déjà presque plus de relation. »
Gabriel se tourna vers elle.
« Merci. »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
« Mais c’est vrai. »
Il passa une main dans ses cheveux.
« On se parlait à peine quand j’avais vingt ans. Puis elle est tombée malade quelques années plus tard. On s’est rapprochés un peu. »
Sa voix ralentit.
« Elle aurait pu me le dire à ce moment-là. »
Sophie s’assit.
« Marianne avait peur de toi. »
Gabriel la regarda.
« De moi ? »
« Pas physiquement. »
« J’espère bien. »
« De ton jugement. »
Sophie joignit les mains.
« Tu étais devenu très dur. Avec tout le monde. Avec elle surtout. Chaque fois qu’elle essayait de parler de ton père, tu l’arrêtait. »
« Parce que je croyais l’avoir tué. »
« Je sais. »
« Et elle savait que ce n’était peut-être pas vrai ! »
« Je sais aussi. »
Sophie baissa la tête.
« Je ne l’excuse pas. Mais je comprends comment elle a pu reculer encore et encore. »
Gabriel roula vers la fenêtre.
« C’est facile de comprendre quand ce n’est pas votre vie. »
Claire le vit immédiatement regretter ses mots.
Sophie, elle, ne broncha pas.
« J’ai perdu mon frère », dit-elle calmement. « Puis j’ai perdu mon neveu pendant presque vingt ans sans qu’il soit mort. Alors non, ce n’était pas ma vie. Mais ce n’était pas rien non plus. »
Gabriel ne répondit pas.
Claire regarda Sophie.
Pour la première fois, elle voyait nettement que la catastrophe n’avait pas seulement écrasé un garçon de seize ans.
Elle avait contaminé une famille entière.
Chacun s’était enfermé dans une manière différente de survivre.
Sophie dans la distance.
Marianne dans le silence.
Gabriel dans la culpabilité.
Étienne n’avait même pas eu le temps de choisir.
Antoine prit le journal.
« Il faut finir. »
Gabriel tourna les yeux.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’on ne peut pas juger vingt ans de silence sur deux pages. »
« Tu viens de dire que tu ne voulais pas me donner de fausses certitudes. »
« Justement. »
Ils continuèrent.
Marianne avait écrit de moins en moins souvent au fil des années.
Certaines pages restaient blanches pendant des mois.
Puis, cinq ans avant sa mort, une entrée plus longue apparut.
Claire la lut.
Marianne racontait avoir pris rendez-vous avec Gabriel pour déjeuner.
Elle avait décidé de lui dire toute la vérité.
Mais il avait annulé le matin même pour une réunion professionnelle.
Gabriel ferma les yeux.
« Je me souviens. »
Sophie le regarda.
« Vraiment ? »
« Oui. »
Sa voix était faible.
« Elle avait insisté. Je pensais qu’elle voulait encore me parler de l’entreprise familiale. »
Claire poursuivit.
Marianne avait ensuite repoussé la conversation.
Puis sa santé s’était dégradée.
Elle écrivait qu’elle voulait laisser une lettre à Gabriel.
« Il y en a une ? » demanda Antoine.
Sophie fronça les sourcils.
« Je n’en ai jamais vue. »
Ils cherchèrent dans le carton.
Rien.
Gabriel prit le journal.
La dernière page écrite datait de quelques mois avant la mort de Marianne.
Cette fois, il lut seul.
Ses yeux parcoururent les lignes.
Puis il s’arrêta.
Claire attendit.
« Qu’est-ce qu’elle dit ? »
Gabriel ne répondit pas tout de suite.
Sa voix finit par sortir.
« Elle dit qu’elle m’a regardé devenir exactement ce qu’elle voulait empêcher. »
Il avala difficilement.
« Elle voulait protéger l’image de mon père pour que je garde quelque chose de bon. Mais à la place… »
Il s’interrompit.
Claire reprit doucement :
« À la place ? »
« À la place, j’ai détruit ma propre image de moi. »
Personne ne bougea.
Gabriel continua.
« Elle écrit qu’elle a compris trop tard que le mensonge m’avait coûté davantage que la vérité ne m’aurait coûté. »
Claire sentit ses yeux se remplir.
Gabriel tourna la page.
« Et elle demande pardon. »
Sa voix se brisa.
Il referma le journal.
Pas violemment cette fois.
Avec précaution.
Comme si l’objet était devenu fragile.
« Ce n’est pas suffisant », dit-il.
Claire acquiesça.
« Non. »
Il leva les yeux vers elle, surpris.
« Vous n’allez pas me dire de lui pardonner ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que vous venez d’apprendre ce qu’elle a fait. Vous avez le droit d’être en colère avant de décider quoi que ce soit d’autre. »
Il regarda le carnet.
« Elle est morte. »
« La mort ne transforme pas automatiquement les erreurs en choses pardonnées. »
Sophie observa Claire avec une expression nouvelle.
Moins méfiante.
Plus respectueuse.
Gabriel resta silencieux.
Puis il murmura :
« Je suis en colère contre elle. Et je l’aime quand même. »
Claire s’approcha.
« Les deux peuvent exister. »
« C’est épuisant. »
« Oui. »
Il eut un petit sourire.
« Vous avez réponse à tout aujourd’hui. »
« Non. Seulement aux questions faciles. »
Il la regarda avec une fatigue immense.
« Celle-là était facile ? »
Claire secoua la tête.
« Pas du tout. »
Plus tard, Sophie partit.
Avant de franchir la porte, elle se tourna vers Claire.
« Est-ce que je peux vous parler une minute ? »
Gabriel leva un sourcil.
« Encore ? »
Sophie l’ignora.
Elles se retrouvèrent près du vestibule.
Sophie ajusta ses gants.
« Je vous dois des excuses. »
Claire croisa les bras.
« Pour l’hôtel ? »
« Oui. »
« C’était maladroit. »
« C’était pire que maladroit. »
Claire attendit.
Sophie soupira.
« J’ai vu mon frère prendre des décisions catastrophiques en pensant protéger sa famille. J’ai vu Marianne en prendre d’autres. Et quand j’ai eu peur pour Gabriel, j’ai fait exactement la même chose. »
Claire eut un faible sourire.
« Ça semble être une spécialité Delorme. »
Sophie rit malgré elle.
« Apparemment. »
Elle tendit la main.
Claire la serra.
« Je ne sais pas ce qui va se passer entre vous », dit Sophie. « Mais j’ai compris quelque chose aujourd’hui. »
« Quoi ? »
« Vous ne lui dites pas ce qu’il veut entendre. »
Claire regarda vers le bureau.
« Quelqu’un doit bien le faire. »
Sophie sourit.
« Continuez. »
Le soir, Gabriel resta seul avec Claire dans la bibliothèque.
Ils ne parlèrent pas pendant un long moment.
Il tenait le journal de sa mère sur ses genoux.
« Vous devriez rentrer », dit-il.
Claire regarda l’heure.
« Probablement. »
Elle ne bougea pas.
Gabriel leva les yeux.
« Votre mère va finir par croire que je vous retiens prisonnière. »
« Ma mère pense que je devrais vous embrasser et arrêter de compliquer les choses. »
Le silence tomba.
Claire réalisa trop tard ce qu’elle venait de dire.
Gabriel la regardait.
« Elle a dit ça ? »
« Pas exactement. »
« C’était une interprétation ? »
« Très libre. »
Il sourit.
Puis le sourire disparut.
« Et vous ? »
Claire sentit la question changer l’air de la pièce.
« Moi quoi ? »
« Vous pensez encore que tout est trop compliqué ? »
Elle regarda ses mains.
« Oui. »
Gabriel détourna légèrement la tête.
« Mais moins qu’avant », ajouta-t-elle.
Il la regarda de nouveau.
Claire inspira.
« J’ai mon travail. Je ne dépends plus de vous professionnellement. »
« Oui. »
« Vous avez commencé à me parler comme à quelqu’un qui peut vous dire non sans que vous essayiez immédiatement de négocier. »
« Je progresse. »
« Un peu. »
Il eut un petit rire.
Claire continua.
« Et je crois que je commence à comprendre que j’utilisais peut-être la prudence comme une autre forme de peur. »
Gabriel ne bougea plus.
« Vous m’avez dit l’autre jour que vous essayiez d’arrêter d’avoir peur. »
« Oui. »
Elle leva les yeux.
« Moi aussi. »
Il ne dit rien.
Claire se leva.
Gabriel suivit son mouvement du regard.
Elle s’approcha de lui.
Très lentement.
Assez pour qu’il puisse voir qu’elle ne faisait rien par accident.
« Claire… »
« Ne préparez pas de phrase. »
Il referma la bouche.
Elle sourit légèrement.
Puis elle se pencha.
Leur premier baiser fut bref.
Presque prudent.
Gabriel resta immobile une fraction de seconde avant de poser doucement une main contre sa joue.
Claire recula de quelques centimètres.
Il la regardait comme si le monde venait de changer de structure.
« Ça va ? » demanda-t-elle.
« Je crois. »
« Vous avez l’air inquiet. »
« J’ai passé trois semaines à imaginer ça. »
Claire haussa un sourcil.
« Seulement trois ? »
Il éclata de rire.
Cette fois, elle l’embrassa de nouveau.
Plus longtemps.
Quand elle recula, Gabriel gardait les yeux fermés.
« Vous avez préparé combien de versions de ce moment ? »
« Aucune qui ressemblait à ça. »
« Tant mieux. »
Puis son téléphone vibra.
Claire soupira.
« Je commence à détester vos téléphones. »
Gabriel regarda l’écran.
Le sourire disparut.
« C’est Antoine. »
Il répondit.
Antoine ne prit même pas le temps de saluer.
« J’ai retrouvé le médecin qui suivait ton père avant l’accident. »
Gabriel se redressa.
« Et ? »
« Il se souvient de lui. Très bien, même. »
« Pourquoi ? »
Antoine hésita.
« Parce qu’Étienne avait refusé une hospitalisation deux jours avant l’accident. »
Gabriel serra le téléphone.
« Quoi ? »
« Et il y a pire. »
Claire regarda son visage changer.
« Le médecin affirme avoir appelé ta mère ce jour-là pour lui dire qu’Étienne ne devait absolument pas conduire. »
Gabriel ne dit plus rien.
Cette fois, Marianne ne s’était pas contentée d’apprendre la vérité après l’accident.
Elle savait avant.