PARTIE 11 – Gabriel découvre que sa mère connaissait le danger avant le départ, et une question terrible transforme le mensonge en possible responsabilité

Gabriel passa la nuit presque entière dans son bureau.

Claire avait essayé de le convaincre de dormir.

Il avait promis.

Puis il avait attendu son départ avant de reprendre les documents.

À six heures du matin, Madeleine le trouva encore devant le même dossier.

« Vous avez dormi ? »

Gabriel ne leva pas les yeux.

« Oui. »

Madeleine posa une tasse de café devant lui.

« Combien ? »

Il soupira.

« Une heure. »

« Donc non. »

« Une heure est techniquement du sommeil. »

« Techniquement, une olive est un fruit. Ça ne veut pas dire que je vais en mettre dans une salade de fruits. »

Gabriel leva enfin les yeux.

« Claire vous influence. »

« J’espère. »

Elle tira légèrement le dossier vers elle.

« Petit déjeuner. »

« Madeleine… »

« Vous m’avez assez souvent rappelé que vous étiez mon employeur. Ce matin, je vous rappelle que je vous ai connu avant que vous sachiez nouer une cravate. Mangez. »

Gabriel capitula.

Pendant qu’il avalait machinalement deux tartines, son esprit revenait à la même phrase.

Marianne savait.

Avant.

Le médecin l’avait appelée.

Elle savait qu’Étienne avait refusé une hospitalisation.

Elle savait qu’il ne devait pas conduire.

Et pourtant Étienne avait pris le volant avec leur fils.

À neuf heures, Antoine arriva.

Cette fois, il n’avait pas l’air de quelqu’un apportant une information.

Il avait l’air de quelqu’un qui préférerait ne pas l’avoir trouvée.

« Tu as parlé de nouveau au médecin ? »

« Oui. »

« Il est certain ? »

« Il se souvient surtout parce qu’il avait eu une dispute avec ton père. »

Gabriel fronça les sourcils.

« Une dispute ? »

Antoine s’assit.

« Étienne refusait l’hospitalisation. Le cardiologue lui a expliqué qu’il risquait une syncope grave, voire un arrêt cardiaque. Ton père a signé une sortie contre avis médical. »

Gabriel resta immobile.

« Et il a appelé ma mère. »

« Oui. »

« Elle a répondu ? »

« Oui. Ils ont parlé environ dix minutes. »

« Il se souvient de ce qu’il lui a dit ? »

Antoine hocha la tête.

« Il affirme lui avoir dit clairement qu’Étienne ne devait pas conduire et qu’il fallait surveiller tout malaise. »

Gabriel se pencha.

« Donc elle savait. »

« Oui. »

Le mot tomba lourdement.

Gabriel regarda le carnet de Marianne.

« Et elle l’a laissé partir. »

Antoine leva aussitôt une main.

« Attention. »

« Quoi ? »

« On ne sait pas encore dans quelles conditions vous êtes partis. Peut-être qu’elle pensait que quelqu’un d’autre conduirait. Peut-être qu’Étienne lui a menti. Peut-être qu’elle a essayé de l’empêcher. »

Gabriel se leva légèrement contre ses accoudoirs, furieux.

« Il y a toujours un peut-être avec toi. »

« Parce que c’est mon travail et parce que c’est ta vie. »

Gabriel se détourna.

« Je veux savoir exactement ce qu’elle savait ce soir-là. »

« Alors lisons le journal autour de la date. »

Ils cherchèrent.

La semaine précédant l’accident contenait plusieurs pages.

Marianne écrivait qu’Étienne était irritable.

Qu’il se plaignait d’être traité « comme un vieillard ».

Qu’il refusait de ralentir son activité.

Puis, deux jours avant le départ :

Le cardiologue a appelé. Étienne refuse de rester à l’hôpital. Il m’a dit qu’il n’y avait rien de grave. Le médecin dit l’inverse. Je ne sais plus qui croire.

Gabriel tapa du doigt sur la ligne.

« Elle savait. »

Antoine poursuivit.

Le lendemain :

Étienne insiste pour partir à Annecy avec Gabriel. Il promet de ne pas conduire. J’ai demandé au chauffeur de les accompagner.

Gabriel s’arrêta.

« Quel chauffeur ? »

Antoine relut.

« Apparemment, un chauffeur devait être avec vous. »

« Il n’y avait personne. »

« Tu es sûr ? »

Gabriel lui lança un regard.

« J’avais seize ans, pas six. Oui, je suis sûr. »

Ils continuèrent.

Le jour du départ :

Étienne a renvoyé le chauffeur ce matin. Il dit qu’il se sent parfaitement bien. Nous nous sommes disputés. Gabriel nous a entendus.

Gabriel pâlit.

Un souvenir remonta.

Une cuisine.

Ses parents parlant trop fort.

Lui descendant un escalier.

Son père disant : « Arrête de me traiter comme un malade. »

Il n’avait jamais relié cette dispute à la route.

« Je me souviens. »

Antoine releva les yeux.

« De quoi ? »

« Ils se sont disputés. »

Il ferma les yeux.

« Je pensais que c’était à propos du travail. »

Il reprit le carnet.

Plus loin :

Je lui ai dit que s’il prend le volant avec Gabriel, je ne lui pardonnerai pas. Il a ri. Il dit que je dramatise.

Gabriel arrêta de lire.

« Elle lui a dit de ne pas conduire. »

« Oui. »

Il releva la tête.

« Donc ce n’est pas ce que je pensais. »

Antoine acquiesça.

« Non. »

Gabriel sentit un étrange soulagement se mélanger à sa colère.

Sa mère n’avait pas simplement accepté.

Elle avait essayé.

Peut-être insuffisamment.

Peut-être pas assez fermement.

Mais elle avait essayé.

Ils poursuivirent.

L’entrée du soir de l’accident n’avait été écrite qu’après le départ.

Étienne est parti avec Gabriel malgré tout. J’ai voulu appeler la police, puis je me suis trouvée ridicule. Ils sont adultes, ai-je pensé. Gabriel presque. J’ai appelé Étienne deux fois. Pas de réponse.

Gabriel posa la main sur la page.

« Elle a voulu appeler la police. »

Antoine ne répondit pas.

« Et elle ne l’a pas fait. »

« Oui. »

Gabriel relut.

« Tu crois qu’elle aurait dû ? »

Antoine resta longtemps silencieux.

« Je ne sais pas. »

« Si elle l’avait fait, peut-être… »

Antoine l’interrompit.

« Non. »

Gabriel leva les yeux.

« Quoi ? »

« Là, tu recommences. »

« Ce n’est pas pareil. »

« Si. Tu prends un événement passé et tu cherches la décision exacte qui aurait garanti un autre résultat. »

« Mais elle savait qu’il ne devait pas conduire. »

« Oui. Et elle lui a demandé de ne pas le faire. Elle a organisé un chauffeur. Il l’a renvoyé. Elle a pensé appeler la police puis a décidé que ce serait excessif. Avec ce qu’elle savait alors, beaucoup de gens auraient fait la même chose. »

Gabriel serra la mâchoire.

« Donc personne n’est responsable. »

« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »

« Mon père conduit malgré un avis médical. Ma mère sait. Moi je touche une radio. Et vingt ans après, on ne peut toujours pas dire qui est responsable. »

Antoine se pencha.

« Peut-être que la responsabilité n’est pas une seule chose qu’on distribue à une seule personne. »

Gabriel resta silencieux.

« Étienne a pris un risque grave. Marianne a pris certaines décisions qu’on peut critiquer. Toi, tu as fait quelque chose de banal à seize ans. Et un accident s’est produit. »

Antoine désigna le carnet.

« Mais toi, tu as passé vingt ans à porter cent pour cent du poids. Ça, on sait maintenant que c’était faux. »

La porte s’ouvrit.

Claire entra sans frapper, tenant un sac en papier.

Gabriel la regarda.

« Vous travaillez aujourd’hui. »

« Pas avant midi. »

Elle posa le sac sur la table.

« Et j’ai apporté des croissants. »

Antoine se leva.

« Parfait. Je vais disparaître avant qu’on m’oblige à gérer aussi le petit déjeuner. »

« Lâche », dit Gabriel.

« Absolument. »

Il laissa les documents.

Claire attendit qu’il soit parti.

« Vous n’avez pas dormi. »

Gabriel la regarda.

« Madeleine vous a appelée ? »

« Non. Votre visage suffit. »

Elle s’assit.

« Qu’est-ce que vous avez trouvé ? »

Il lui raconta.

La dispute.

Le chauffeur.

La menace d’appeler la police.

Claire écouta sans l’interrompre.

« Donc votre mère a essayé de l’empêcher de conduire. »

« Oui. »

« Et votre père a refusé. »

« Oui. »

« Qu’est-ce que ça change pour vous ? »

Gabriel regarda le carnet.

« Je suis moins en colère contre elle pour avant l’accident. »

« Mais pas pour après. »

« Non. »

Claire hocha la tête.

« C’est logique. »

Il la regarda.

« Vous savez ce qui est insupportable ? »

« Beaucoup de choses, j’imagine. »

« Je commence à comprendre chaque personne. »

Claire attendit.

« Mon père avait peur de perdre le contrôle de son entreprise. Ma mère avait peur de détruire son image après sa mort. Puis elle a eu peur que je la déteste. Sophie a eu peur que vous me fassiez du mal. »

Il eut un rire faible.

« Tout le monde prend de mauvaises décisions par peur dans cette famille. »

Claire sourit.

« Et vous ? »

Il la regarda.

« Moi, je n’ai presque rien décidé pendant vingt ans. »

« C’était aussi une décision. »

Il acquiesça.

« Je sais. »

Elle ouvrit le sac.

« Mangez un croissant. »

Gabriel la fixa.

« Votre réponse à une crise familiale multigénérationnelle, c’est du beurre. »

« Le beurre aide beaucoup de choses. »

Il prit un croissant.

« Vous êtes terriblement convaincante. »

« Je sais. »

Ils mangèrent en silence.

Puis Claire dit :

« J’ai pensé à hier soir. »

Gabriel posa son café.

« Au baiser ? »

Elle sourit.

« Vous avez vraiment besoin de préciser ? »

« Oui. »

« Alors oui. Au baiser. »

Il attendit.

« Je ne regrette pas. »

Son visage se détendit.

« Moi non plus. »

« Mais je veux aller lentement. »

« D’accord. »

« Vraiment lentement. »

« D’accord. »

« Vous dites oui trop facilement. »

« J’essaie d’apprendre. »

Claire tendit la main.

« Alors apprenez ça aussi : je ne veux pas être la personne que vous utilisez pour remplir tout ce que vous avez perdu. »

Gabriel devint sérieux.

« Vous n’êtes pas ça. »

« Je veux le croire. »

« Claire. »

« Écoutez. »

Il se tut.

« Vous venez de découvrir que votre vie était construite sur un mensonge. Ça donne envie de tout rattraper d’un coup. L’amour. La famille. La joie. Les projets. »

Gabriel baissa les yeux.

Elle avait touché juste.

« Je ne veux pas que vous me choisissiez comme une revanche contre vingt années perdues. »

Il réfléchit longtemps.

« Comment je peux vous prouver le contraire ? »

« Vous ne pouvez pas maintenant. »

« C’est frustrant. »

« Je sais. »

Il sourit malgré lui.

« Vous aimez vraiment me dire ça. »

Claire se leva.

« Il faut que j’aille travailler. »

Gabriel la regarda enfiler son manteau.

« Claire ? »

Elle se retourna.

« Je vais continuer à vous choisir même lentement. »

Son expression se radoucit.

« Ça, vous pouvez. »

Après son départ, Gabriel reprit le carnet.

Une photographie glissa entre deux pages.

Il la ramassa.

Elle représentait ses parents sur une terrasse.

Étienne riait.

Marianne regardait l’objectif.

Au dos, une date.

Deux mois avant l’accident.

Et quelques mots de la main de Marianne :

Avant que tout change.

Gabriel allait remettre la photo dans le carnet lorsqu’il remarqua quelque chose.

Sous la photographie, coincé dans la reliure, un morceau de papier plié.

Il l’ouvrit.

Ce n’était pas de l’écriture de sa mère.

C’était celle de son père.

Une note très courte.

Marianne,

Si je refais un malaise, appelle le médecin, même si je te dis le contraire.

Ne laisse surtout pas Gabriel me ramener en voiture.

Gabriel relut la dernière phrase.

Encore.

Puis il appela Antoine.

« Il y a quelque chose qui ne colle pas. »

« Quoi ? »

Gabriel fixa le billet.

« Papa écrivait à maman de ne pas me laisser le ramener en voiture. »

« Et ? »

« Je n’avais pas le permis. »

Un silence.

« Alors pourquoi aurait-il écrit ça ? »


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