PARTIE 4 – Quand Gabriel commence enfin à désirer une vie différente, Claire comprend que ce qu’elle ressent pourrait lui coûter la place qu’elle occupe

Après leur conversation dans la bibliothèque, rien ne changea brutalement.

Gabriel ne se réveilla pas le lendemain transformé en homme jovial.

Il ne se mit pas à raconter des plaisanteries au petit déjeuner.

Il ne cessa pas non plus de travailler tard.

Les changements furent plus discrets.

Claire les remarqua précisément parce qu’elle ne les cherchait pas.

La porte de son bureau resta plus souvent ouverte.

Lorsqu’elle passait dans le couloir, il lui arrivait de lever les yeux avant même qu’elle entre.

Parfois, il lui demandait comment allait sa mère.

D’autres fois, il voulait savoir si Léo dormait enfin sans se réveiller trois fois par nuit.

Claire lui répondait naturellement, puis reprenait son travail.

Au bout de quelques semaines, ces conversations devinrent le morceau le plus attendu de leurs journées.

Gabriel apprit que Claire avait autrefois commencé une formation dans la gestion hôtelière avant de l’abandonner pendant sa grossesse.

« Vous vouliez travailler dans un hôtel ? »

« Pas exactement. J’aimais l’idée de gérer un lieu où les gens arrivent fatigués et repartent mieux qu’ils ne sont entrés. »

« C’est très idéaliste. »

« Je sais. J’avais vingt-quatre ans. J’étais insupportable. »

« Et maintenant ? »

Elle le regarda.

« Maintenant, je suis parfaite. »

Il secoua la tête.

Claire apprit de son côté que Gabriel collectionnait les éditions anciennes de certains romans, qu’il détestait le café trop léger et qu’il connaissait une quantité surprenante de chansons des années quatre-vingt-dix.

« Donc vous savez écouter autre chose que des conférences financières ? »

« Ne le répétez à personne. »

« Votre réputation serait détruite. »

« Exactement. »

Leur proximité grandissait sans être nommée.

Cela la rendait plus dangereuse.

Un mercredi, Léo s’endormit sous le bureau de Gabriel après avoir passé vingt minutes à aligner des petites voitures contre l’une des roues de son fauteuil.

Claire entra pour le récupérer.

Gabriel posa un doigt devant ses lèvres.

« Attendez. »

Elle s’arrêta.

« Pourquoi ? »

« Il vient juste de s’endormir. »

Claire regarda son fils.

Sa joue reposait sur la couverture jaune. Une petite voiture était encore serrée dans son poing.

« Vous avez une réunion dans vingt minutes. »

« Antoine attendra. »

Elle leva les yeux vers lui.

« Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de Gabriel Delorme ? »

« Sortez. »

« Voilà. C’est bien vous. »

Elle resta pourtant.

Pendant quelques secondes, ils observèrent Léo ensemble.

Claire sentit alors quelque chose qu’elle aurait préféré ne jamais ressentir.

Une image.

Gabriel dans une maison moins silencieuse.

Léo courant dans le jardin.

Elle-même quelque part entre les deux.

Elle repoussa immédiatement cette pensée.

C’était ridicule.

Dangereux.

Et profondément injuste pour tous les deux.

Gabriel était son employeur.

Elle était la femme qui nettoyait sa maison.

Il vivait dans un univers de conseils d’administration, d’avocats et de propriétés qu’elle n’aurait jamais pu louer même pendant une semaine.

Elle élevait un enfant avec sa mère et calculait encore certains mois combien il lui restait après la crèche, les transports et les courses.

Claire n’avait aucune honte de sa vie.

Mais elle connaissait le regard des autres.

Elle savait ce que les gens diraient.

Une femme de ménage qui séduit un millionnaire.

Ils n’auraient même pas besoin de connaître l’histoire.

Ils inventeraient le reste.

Le même soir, sa mère la surprit assise à la table de la cuisine, une tasse devenue froide entre les mains.

« Tu penses à lui. »

Claire leva les yeux.

« À qui ? »

Sa mère soupira.

« J’ai cinquante-neuf ans, pas neuf. »

Claire regarda vers le salon où Léo jouait.

« C’est compliqué. »

« Donc oui. »

« Maman. »

« Quoi ? »

Claire se passa les mains sur le visage.

« Je crois que je suis amoureuse. »

Sa mère ne répondit pas tout de suite.

« De ton patron ? »

« De Gabriel. »

« Ce qui n’efface pas le fait qu’il est ton patron. »

Claire hocha la tête.

« Je sais. »

Sa mère s’assit face à elle.

« Est-ce qu’il t’a fait quelque chose ? »

« Non. Jamais. Il est même… »

Claire chercha le mot.

« Il est plus prudent avec moi qu’avec n’importe qui. »

« Alors quel est le problème ? »

Claire rit sans joie.

« Sérieusement ? »

« Son argent ? »

« Son monde. »

Sa mère l’observa.

« Tu crois que tu n’y as pas ta place. »

Claire ne répondit pas.

« Voilà », murmura sa mère.

« Ce n’est pas seulement ça. Je travaille chez lui. Imagine ce que les gens diraient s’il se passait quelque chose. Que j’ai profité de lui. Que j’ai attendu qu’il soit vulnérable. Ou l’inverse : qu’il a utilisé sa position. »

« Les gens parlent toujours. »

« Ce n’est pas une raison pour leur donner de bonnes raisons. »

Sa mère tendit la main vers la sienne.

« Et lui ? »

Claire avala difficilement.

« Je ne sais pas. »

C’était faux.

Elle savait.

Pas avec certitude.

Mais suffisamment.

Gabriel la regardait différemment depuis quelque temps.

Il remarquait son arrivée.

Il cherchait sa présence.

Quand elle riait avec Madeleine, elle l’apercevait parfois dans l’embrasure du bureau, silencieux.

Et surtout, il avait commencé à lui parler non comme à une employée, mais comme à la seule personne devant laquelle il ne ressentait pas le besoin de surveiller chaque mot.

Deux jours plus tard, Gabriel reçut Antoine pour déjeuner.

Ils mangèrent dans une petite salle donnant sur le jardin.

Après plusieurs sujets professionnels, Antoine posa sa fourchette.

« Maintenant que nous avons réglé les immeubles de Nantes, tu veux me dire ce qui t’arrive ? »

Gabriel leva les yeux.

« Rien. »

« Tu m’as invité à déjeuner chez toi. Tu n’as pas annulé. Tu n’as pas regardé ton téléphone depuis douze minutes. Et hier, Madeleine m’a dit que tu avais accepté de manger avec elle et la cuisinière. »

Gabriel fronça les sourcils.

« Madeleine te donne des rapports ? »

« Elle considère probablement que je suis ton service de maintenance émotionnelle. »

Gabriel poussa son verre.

Antoine le regarda.

« C’est Claire ? »

Le silence suffit.

« Je crois que je suis amoureux d’elle », dit finalement Gabriel.

Antoine resta immobile une seconde.

Puis il s’adossa à sa chaise.

« D’accord. »

Gabriel leva un sourcil.

« C’est tout ? »

« Tu t’attendais à quoi ? »

« Je ne sais pas. Une mise en garde. »

Antoine réfléchit.

« Très bien. Elle travaille pour toi. Ça crée un déséquilibre évident. Si tu lui parles, il faudra lui laisser une vraie possibilité de dire non sans craindre pour son emploi. »

« Évidemment. »

« Les associés parleront. Certains clients aussi. »

« Je sais. »

« Des gens diront qu’elle est intéressée par ton argent. »

Le visage de Gabriel se ferma.

« Je sais. »

Antoine hocha la tête.

« Et tu vas faire quoi ? »

Gabriel regarda le jardin.

Léo avait laissé un petit ballon près de la terrasse.

Un objet banal.

Six mois plus tôt, Gabriel l’aurait considéré comme quelque chose à ranger.

Aujourd’hui, le voir là lui plaisait.

« Pendant vingt ans, j’ai organisé ma vie autour de la peur », dit-il. « Peur de me souvenir. Peur de m’attacher. Peur d’être heureux et de me sentir coupable ensuite. »

Antoine l’écoutait sans bouger.

« Je ne veux plus décider uniquement en fonction de ce que je crains. »

« Alors parle-lui. »

Gabriel hocha lentement la tête.

Il prépara mentalement cette conversation pendant tout le week-end.

Il voulait être prudent.

Il voulait lui expliquer qu’elle n’avait aucune obligation de répondre.

Il voulait lui dire qu’elle pourrait garder son travail si elle le souhaitait, ou partir avec une compensation correcte si la situation devenait inconfortable.

Il construisit l’échange comme un contrat.

Claire le devança.

Le lundi matin, elle entra dans son bureau avant neuf heures.

Elle ne tenait ni chiffon ni panier.

Gabriel comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas.

« Claire ? »

Elle referma la porte.

« Il faut qu’on parle. »

Son estomac se contracta.

Elle resta debout.

« Je vais partir. »

Le silence sembla absorber tous les bruits de la maison.

« Partir où ? »

Claire inspira.

« D’ici. De mon travail. »

Gabriel la regarda comme s’il n’avait pas compris les mots.

« Pourquoi ? »

Elle fixa un point légèrement au-dessus de son épaule.

« Parce que je commence à oublier pourquoi je suis là. »

« Je ne comprends pas. »

Cette fois, elle le regarda.

« Justement. Moi, je comprends très bien. »

Il se rapprocha légèrement avec son fauteuil.

« Est-ce que quelqu’un vous a dit quelque chose ? »

« Non. »

« Madeleine ? »

« Non. »

« Antoine ? »

« Personne. »

Elle prit une inspiration plus profonde.

« Le problème, c’est moi. »

Gabriel secoua la tête.

« C’est rarement une explication suffisante. »

Un rire nerveux lui échappa.

« Voilà. C’est exactement ça. »

« Quoi ? »

« J’entre ici pour vous annoncer que je quitte mon travail, et cinq secondes plus tard j’ai envie de rire avec vous. »

Gabriel ne répondit pas.

Claire serra les doigts.

« Je suis votre employée. »

« Je sais. »

« Non. Je ne crois pas que vous compreniez ce que ça signifie maintenant. »

Il la regardait sans détour.

« Expliquez-moi. »

Elle détesta la douceur de sa voix.

Elle aurait préféré qu’il se mette en colère.

« Je pense à vous quand je rentre chez moi. »

Gabriel cessa presque de respirer.

« Claire… »

« Ne dites rien. Laissez-moi finir. »

Il se tut.

« Je pense à vous quand quelque chose de drôle arrive parce que j’ai envie de vous le raconter. Je me demande si vous avez mangé quand je sais que vous travaillez tard. Je regarde Léo avec vous et… »

Sa voix faiblit.

« Et j’imagine des choses que je n’ai pas le droit d’imaginer. »

Gabriel posa une main sur l’accoudoir.

« Pourquoi pas ? »

Claire eut un geste d’impuissance.

« Parce que vous êtes Gabriel Delorme. »

« Et vous êtes Claire Moreau. »

« Ce n’est pas si simple. »

« Peut-être que ça peut l’être. »

Elle secoua la tête.

« Non. Les gens diront que je suis avec vous pour votre argent. D’autres diront que vous avez profité de mon travail ici pour vous rapprocher de moi. Je ne veux pas devenir une histoire que tout le monde interprète à notre place. »

« Et si je m’en fiche ? »

« Moi, pas complètement. »

La réponse le blessa.

Elle le vit.

« Ce n’est pas votre fauteuil, Gabriel. Ce n’est pas votre accident. Ce n’est même pas l’argent en soi. »

Elle chercha ses mots.

« C’est le déséquilibre. Je peux perdre mon travail. Vous pouvez changer ma vie financièrement sans même vous en rendre compte. Je ne veux jamais me demander si j’ai dit oui à quelque chose parce que j’avais peur de perdre le reste. »

Gabriel resta silencieux.

Puis il hocha lentement la tête.

« Vous avez raison. »

Claire s’attendait à autre chose.

« Quoi ? »

« Sur ce point, vous avez raison. »

Il s’approcha encore un peu.

« Mais si vous partez simplement parce que vous avez peur de ce que vous ressentez, alors je dois vous dire quelque chose avant. »

Claire sentit sa gorge se serrer.

« Ne faites pas ça. »

« Je crois que je vous aime. »

Elle ferma les yeux.

Les mots qu’elle redoutait étaient aussi ceux qu’elle avait voulu entendre.

« Gabriel… »

« Vous n’avez aucune obligation de répondre. Et rien de ce que vous direz ne changera ce qui vous est dû ici. Si vous voulez partir, je l’accepterai. »

« Ce n’est pas ça. »

« Alors quoi ? »

Ses yeux se remplirent malgré elle.

« Si vous me demandez de rester maintenant, je vais peut-être le faire. »

Gabriel la regarda.

« Et vous ne voulez pas ? »

« Je veux savoir que si je reste un jour, ce ne sera pas parce que vous êtes mon patron. »

Le silence dura longtemps.

Puis Gabriel recula légèrement.

Il comprenait.

Et comprendre lui faisait mal.

« Alors partez », dit-il.

Claire le fixa.

Sa voix était calme, mais son visage avait changé.

« Prenez le temps dont vous avez besoin. Je ne vous poursuivrai pas avec un contrat, un salaire ou une promesse. »

Claire essuya rapidement une larme.

« Merci. »

Gabriel détourna les yeux vers la fenêtre.

« Je ne suis pas certain d’être assez généreux pour vouloir vous remercier en retour. »

Elle eut un rire brisé.

Puis elle quitta le bureau.

Le lendemain, elle ne revint pas.

Ni le surlendemain.

Au troisième matin, Gabriel entra dans la cuisine alors que Madeleine préparait du café.

« Donnez-moi son adresse. »

Madeleine leva lentement les yeux.

« Celle de Claire ? »

« Oui. »

« Elle vous l’a donnée pour son dossier administratif. Vous voulez vraiment que je… »

« Madeleine. »

Elle observa son visage.

« Vous allez faire une bêtise ? »

« Probablement. »

Madeleine soupira.

« Enfin une décision normale. »

Une heure plus tard, la voiture de Gabriel s’arrêta devant un immeuble ancien de Suresnes.

Il leva les yeux vers l’entrée.

Puis vers les trois marches avant le hall.

Son chauffeur descendit et vérifia.

Pas de rampe.

À l’intérieur, aucun ascenseur assez large pour son fauteuil.

Gabriel resta un moment sous la pluie fine, regardant les fenêtres.

Pendant vingt ans, le monde s’était arrêté devant beaucoup de marches.

Il avait appris à contourner.

À organiser.

À renoncer parfois.

Ce matin-là, il refusa simplement de repartir.

Il sortit son téléphone.

Claire répondit à la quatrième sonnerie.

« Gabriel ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Il regarda l’immeuble.

« Je suis en bas de chez vous. »

Un silence.

« Vous êtes quoi ? »

« Dans la cour. »

« Gabriel… »

Il leva les yeux lorsqu’un rideau bougea à une fenêtre du deuxième étage.

« Je sais ce que vous m’avez demandé. Je sais pourquoi vous êtes partie. Mais il y a une chose que je n’ai pas réussi à faire. »

« Laquelle ? »

La porte de l’immeuble s’ouvrit brusquement.

Claire apparut avec Léo dans les bras.

Elle le vit sous la pluie.

Gabriel rangea lentement son téléphone.

Claire descendit les marches et s’arrêta devant lui.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? »

Pour la première fois depuis vingt ans, Gabriel n’avait préparé ni argument, ni plan, ni protection.

Il leva simplement les yeux vers elle.

« J’essaie d’arrêter d’avoir peur. »

Et Claire comprit que la conversation qu’elle avait tenté de fuir ne faisait que commencer.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : Sous la pluie, Claire impose une distance que Gabriel accepte enfin, mais une visite inattendue menace déjà leur fragile équilibre

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