Gabriel resta silencieux plusieurs secondes, le téléphone contre l’oreille.
Le nom de Julien Moreau lui semblait déjà familier alors qu’il ne l’avait jamais rencontré. Il l’avait entendu indirectement dans la cuisine de Saint-Cloud, lorsque Claire lui avait raconté comment le père de Léo avait disparu avant la naissance de l’enfant. Il connaissait la phrase qui avait brisé quelque chose chez elle : choisir entre lui et la grossesse.
Et maintenant cet homme appelait chez lui.
« Comment avez-vous eu ce numéro ? » demanda Gabriel.
Julien hésita.
« Ce n’est pas important. »
« Si vous appelez chez moi pour parler de Claire, ça le devient. »
« Je ne savais pas que c’était chez vous. J’ai cherché son ancien employeur. »
Gabriel sentit sa colère monter.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle ne répond pas. »
Cette fois, Gabriel se tut.
Claire ne lui avait rien dit.
Cela signifiait soit qu’elle ignorait les tentatives de Julien, soit qu’elle les lui avait volontairement cachées.
Dans les deux cas, ce n’était pas à Gabriel de répondre pour elle.
Cette pensée lui coûta davantage qu’il ne l’aurait imaginé.
« Vous devez parler directement à Claire. »
« Je viens de vous dire qu’elle ne répond pas. »
« Alors vous attendez qu’elle le fasse. »
Le ton de Julien changea.
« Vous êtes qui exactement ? »
Gabriel regarda le camion rouge de Léo sur son bureau.
Il aurait pu dire son compagnon.
Il aurait pu dire l’homme qui aimait Claire.
Il aurait pu dire celui qui était présent pendant que Julien ne l’était pas.
À la place, il répondit :
« Quelqu’un qui ne décidera pas à sa place. »
Puis il raccrocha.
Il resta immobile.
Tout en lui voulait rappeler.
Obtenir des informations.
Savoir où Julien vivait.
Pourquoi il revenait.
Ce qu’il voulait.
S’il avait des droits légaux.
S’il représentait un danger.
Gabriel connaissait des avocats capables de dresser un dossier avant le soir.
Il connaissait des enquêteurs privés.
Des juristes spécialisés en droit de la famille.
Des gens capables de transformer un homme en ensemble de faits vérifiables.
Il ne fit rien.
À dix-sept heures, Claire arriva à Saint-Cloud après son service.
Léo courut vers le salon en criant le prénom déformé de Gabriel.
Claire, elle, comprit immédiatement en voyant son visage que quelque chose n’allait pas.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Gabriel regarda Léo.
« On peut parler une minute ? »
Son expression changea.
Elle demanda à Madeleine de garder un œil sur l’enfant et suivit Gabriel dans la bibliothèque.
Il ferma la porte.
« Julien m’a appelé. »
Claire devint parfaitement immobile.
Pas surprise.
Gabriel le vit tout de suite.
« Vous saviez. »
Elle détourna les yeux.
« Depuis trois jours. »
« Pourquoi vous ne m’avez rien dit ? »
Elle se raidit.
« Parce que je ne suis pas obligée de vous raconter chaque chose qui m’arrive. »
Il sentit la réponse comme une gifle légère.
Puis il se rappela ce qu’il apprenait encore.
« Non. Vous n’êtes pas obligée. »
Claire le regarda, étonnée qu’il ne se défende pas.
« Il vous a dit quoi ? »
« Qu’il voulait voir Léo. »
Elle ferma les yeux.
« Évidemment. »
« Il a essayé de vous joindre ? »
« Six messages. Deux appels. »
« Et vous ne voulez pas répondre. »
« Non. »
Gabriel prit une respiration.
« Vous voulez me dire pourquoi maintenant ? »
Claire marcha jusqu’à la fenêtre.
« Parce qu’il ne revient jamais pour de bonnes raisons. »
Gabriel attendit.
« La première fois, j’étais enceinte de cinq mois. Il a disparu. Puis, quand Léo avait six mois, il m’a écrit pour savoir si je comptais demander une pension. »
Sa voix resta calme, mais ses doigts se crispèrent.
« La deuxième fois, Léo avait un an et demi. Julien venait de se séparer de quelqu’un. Il m’a envoyé un message à minuit pour dire qu’il “pensait à nous”. »
Gabriel sentit sa mâchoire se contracter.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, il dit qu’il a changé. Qu’il veut connaître son fils. »
Gabriel observa son profil.
« Vous le croyez ? »
Claire eut un rire sec.
« Je ne sais pas. »
« Vous avez peur ? »
Cette fois, elle se retourna.
« Oui. »
Le mot sortit sans détour.
« Pas qu’il me fasse quelque chose. Julien n’est pas violent. Mais qu’il entre dans la vie de Léo, qu’il se sente père pendant trois mois, puis qu’il disparaisse encore. »
Gabriel hocha lentement la tête.
« Je comprends. »
Claire le fixa.
« Vous allez me dire d’appeler Antoine ? »
La question était presque un défi.
Gabriel sentit combien elle l’attendait.
Il secoua la tête.
« Non. »
Elle resta silencieuse.
« Je vais vous demander ce que vous voulez faire. »
Son visage se détendit légèrement.
« Je ne sais pas encore. »
« D’accord. »
« C’est tout ? »
« Oui. »
Claire le regarda comme s’il venait de réussir un examen invisible.
« Vous voulez vraiment savoir ce que j’aurais fait avant ? »
« Oui. »
« J’aurais déjà demandé à Antoine de vérifier sa situation. »
« Je m’en doutais. »
« Peut-être même avant de vous en parler. »
Claire leva un sourcil.
« Ça, je m’en doutais encore plus. »
Gabriel soupira.
« Mais je ne vais pas le faire. »
Elle s’approcha.
« Merci. »
Il haussa légèrement les épaules.
« Ce n’est pas facile. »
Claire sourit.
« Je sais. »
« Vous profitez vraiment beaucoup de cette phrase. »
Elle posa une main contre sa joue.
« Parce que vous apprenez. »
Le soir même, après avoir couché Léo chez sa mère, Claire relut les messages de Julien.
Il ne suppliait pas.
Il ne menaçait pas.
Il écrivait presque calmement.
Je sais que je n’ai aucun droit de te demander de me faire confiance.
Je veux seulement parler.
Puis :
Je ne te demande pas de me laisser prendre Léo. Je veux te voir d’abord.
Le troisième message était différent.
J’ai eu peur pendant longtemps de devenir comme mon père. Alors j’ai fait quelque chose d’encore pire : je suis parti.
Claire resta devant l’écran.
Elle connaissait très peu le père de Julien.
Un homme absent.
Instable.
Toujours entre deux emplois et deux villes.
Julien avait passé son adolescence à dire qu’il ne lui ressemblerait jamais.
Puis, devant la peur de devenir père, il avait fui exactement comme lui.
Claire posa le téléphone.
Sa mère entra dans la cuisine.
« Tu vas finir par brûler un trou dans la table à force de regarder ce téléphone. »
Claire soupira.
« Julien veut voir Léo. »
Sa mère s’arrêta.
« Julien ? »
« Oui. »
Le visage de sa mère se durcit.
« Après deux ans ? »
« Presque trois. »
« Il peut continuer à attendre. »
Claire eut un faible sourire.
« Tu vois, c’est pour ça que je ne t’en ai pas parlé tout de suite non plus. »
« Parce que j’ai raison ? »
« Parce que tu choisis déjà. »
Sa mère s’assit.
« Et Gabriel ? »
Claire hésita.
« Il m’a demandé ce que je voulais. »
Sa mère leva les sourcils.
« Le millionnaire apprend vite. »
Claire sourit malgré elle.
Puis son expression retomba.
« Je ne sais pas ce qui est juste pour Léo. »
Sa mère regarda vers la chambre.
« Ce qui est juste, c’est quelqu’un qui reste. »
Claire sentit la phrase la frapper.
Elle pensa à Gabriel.
À Julien.
À elle-même.
« Et si Julien reste cette fois ? »
« Alors il devra le prouver. »
Cette phrase resta avec Claire toute la nuit.
Le lendemain, elle répondit enfin.
Je peux te voir seule. Pas avec Léo. Pas encore.
Julien répondit presque immédiatement.
Merci.
Ils fixèrent un rendez-vous dans un café près de son hôtel.
Claire n’en parla à Gabriel qu’après.
« Je le vois demain. »
Il eut un mouvement presque imperceptible.
« D’accord. »
Elle observa son visage.
« Vous n’aimez pas ça. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne lui fais pas confiance. »
« Vous ne le connaissez pas. »
« Justement. »
Claire croisa les bras.
« Gabriel. »
Il leva une main.
« Je sais. Ce n’est pas ma décision. »
Elle se détendit.
« Je voulais juste vous le dire. »
« Merci. »
Il hésita.
« Vous voulez que je sois près de vous ? Pas dans le café. Quelque part dans le quartier. »
Claire réfléchit.
« Non. »
Le mot sembla lui coûter.
Mais il hocha la tête.
« D’accord. »
Elle sourit.
« Vous progressez énormément. »
« Je déteste ça. »
« Je sais. »
Le lendemain, Julien arriva en avance.
Claire le reconnut immédiatement.
Il avait changé.
Plus mince.
Les cheveux plus courts.
Une barbe légère.
Mais la même manière de frotter son pouce contre son index lorsqu’il était nerveux.
Il se leva en la voyant.
« Salut. »
« Bonjour. »
Elle ne l’embrassa pas.
Il ne tenta pas de s’approcher.
Ils s’assirent.
Julien regarda sa tasse.
« Tu vas bien ? »
« Oui. »
« Léo ? »
Claire sentit son corps se tendre.
« Très bien. »
« J’ai vu des photos. »
Elle releva brusquement les yeux.
« Où ? »
« Sur le compte de ta mère. Elle en avait mis une publique il y a quelques mois. »
Claire nota mentalement qu’il faudrait lui parler des paramètres de confidentialité.
« Qu’est-ce que tu veux, Julien ? »
Il inspira.
« Je veux arrêter d’être lâche. »
Claire le regarda sans expression.
« Ça ne répond pas. »
« Je veux connaître mon fils. »
« Pourquoi maintenant ? »
Julien serra ses mains.
« Parce que j’ai commencé une thérapie il y a huit mois. »
Claire resta silencieuse.
« Je sais que ça sonne comme une phrase préparée. »
« Ça sonne surtout comme quelque chose qui arrive très tard. »
« Oui. »
Il ne protesta pas.
« J’ai passé des années à me raconter que je n’étais pas fait pour être père. Que Léo était mieux sans moi. »
Claire eut un rire amer.
« Très généreux. »
« Je sais. »
Cette absence de défense la déstabilisa.
Julien poursuivit.
« Mon thérapeute m’a demandé si je savais vraiment ce qui était mieux pour lui ou si je cherchais une façon acceptable de justifier ma fuite. »
Claire le fixa.
« Et ? »
« J’ai compris que c’était la deuxième chose. »
Le serveur apporta leurs boissons.
Aucun des deux n’y toucha.
« Je ne te demande pas de me pardonner », dit Julien. « Je ne te demande pas de me faire confiance maintenant. »
« Alors quoi ? »
« De me laisser faire les choses correctement à partir d’aujourd’hui. »
Claire regarda la rue.
« Tu ne peux pas rattraper trois ans. »
« Je sais. »
« Tu ne peux pas entrer dans sa vie et repartir quand tu auras peur. »
« Je sais. »
Elle tourna les yeux vers lui.
« Arrête de dire que tu sais. »
Julien se tut.
Claire inspira profondément.
« Léo a presque trois ans. Il est heureux. Il a des habitudes. Des gens qu’il aime. Je ne vais pas bouleverser sa vie parce que tu as décidé que tu étais enfin prêt. »
« Je comprends. »
Elle lui lança un regard.
« Pardon. »
Julien baissa les yeux.
« Alors dis-moi ce que je peux faire. »
Claire réfléchit.
« Rien avec lui pour l’instant. »
Julien pâlit légèrement mais acquiesça.
« On peut se revoir. Toi et moi. »
« D’accord. »
« Et si je pense un jour que tu peux rencontrer Léo, ce sera progressivement. »
« D’accord. »
« Pas de promesse à lui. Pas de “papa” imposé. Pas de cadeau énorme. Pas d’apparition surprise. »
Un sourire triste passa sur le visage de Julien.
« Tu me connais encore bien. »
« Malheureusement. »
Ils restèrent là presque une heure.
Julien parla de son travail.
De sa thérapie.
De son propre père.
Claire écouta.
Elle ne le crut pas entièrement.
Mais elle ne le crut pas non plus totalement faux.
C’était plus inconfortable.
Elle aurait préféré un homme clairement égoïste.
Plus facile à rejeter.
À la fin, Julien demanda :
« Il y a quelqu’un dans ta vie ? »
Claire hésita.
« Oui. »
Il baissa les yeux.
« Sérieux ? »
« Ça devient sérieux. »
« Il connaît Léo ? »
« Oui. »
Julien absorba l’information.
« Il s’occupe de lui ? »
Claire se raidit.
« Ne commence pas. »
« Je ne critique pas. »
« Alors quoi ? »
« Je demande parce que je veux comprendre la place que j’essaie de trouver. »
Claire le regarda.
« Tu n’essaies pas de prendre une place. Tu essaies de construire la tienne. »
Julien acquiesça.
« D’accord. »
Quand Claire revint à Saint-Cloud le soir, Gabriel ne posa aucune question.
Elle le remarqua immédiatement.
« Vous n’allez pas demander ? »
Il leva les yeux de son dossier.
« J’attendais que vous me racontiez si vous vouliez. »
Claire resta quelques secondes silencieuse.
Puis elle s’assit face à lui.
« Il a l’air différent. »
Gabriel sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Il ne le montra presque pas.
« Différent comment ? »
« Moins… défensif. »
« Vous le croyez ? »
« Je ne sais pas. »
Elle raconta la thérapie.
Les excuses.
La demande de rencontrer Léo.
Gabriel écouta sans interrompre.
À la fin, il demanda :
« Et vous avez décidé quoi ? »
« Que je vais le revoir seule avant tout. »
Gabriel acquiesça.
« Ça vous dérange. »
« Oui. »
Claire attendit.
« Mais je respecte votre décision. »
Elle eut un sourire.
« Vous savez que vous avez le droit d’avoir des émotions même quand vous ne contrôlez pas la situation ? »
« Je découvre. »
Elle se leva et contourna le bureau.
Gabriel la regarda s’approcher.
« Vous êtes jaloux ? »
Il hésita.
« Oui. »
Claire sourit doucement.
« De Julien ? »
« Pas seulement. »
« De quoi alors ? »
Gabriel regarda vers le salon où Léo jouait avec Madeleine.
« Du fait qu’il a une place dans la vie de Léo que je n’aurai jamais biologiquement. »
Claire resta silencieuse.
Il ajouta :
« Et je déteste penser comme ça parce que ça transforme Léo en territoire. »
Elle posa ses mains sur ses épaules.
« Vous savez ce qui compte pour lui ? »
Gabriel leva les yeux.
« Qui vient quand il appelle. Qui reste quand il pleure. Qui connaît son camion préféré. Qui sait qu’il refuse les carottes si elles sont coupées en rondelles. »
Gabriel sourit légèrement.
« Il les mange en bâtonnets. »
« Exactement. »
Claire se pencha.
« La biologie compte. Mais la présence aussi. »
Il resta silencieux.
Puis il demanda :
« Et moi, j’ai une place ? »
Claire regarda vers Léo.
Puis revint à lui.
« Oui. »
Le mot était simple.
Gabriel sentit son souffle changer.
Mais avant qu’il puisse répondre, Léo entra en courant.
« Gabiel ! »
Il brandissait son camion rouge.
Gabriel ouvrit les bras.
L’enfant grimpa contre lui.
Claire les regarda.
Et pour la première fois, le retour de Julien ne lui donna pas seulement peur de perdre quelque chose.
Il lui fit comprendre plus clairement encore ce qui existait déjà.