Le trajet jusqu’à l’hôpital dura vingt-trois minutes.
Pour Gabriel, il sembla durer plusieurs heures.
Claire était assise près de lui.
Elle parlait parfois au téléphone avec sa mère.
Léo était conscient.
Il avait pleuré.
Il avait vomi une fois après la chute, raison pour laquelle les médecins avaient décidé de le surveiller et d’effectuer des examens complémentaires.
Chaque information aurait dû rassurer Gabriel.
Au lieu de cela, son corps réagissait comme s’il avait de nouveau seize ans.
Ses mains étaient froides.
Sa respiration trop courte.
Il voyait déjà les couloirs.
Les lumières blanches.
Les portes battantes.
Il entendait des sons qui n’existaient pas encore.
Un moniteur.
Un chariot.
Une voix disant le mot opération.
Claire raccrocha.
« Ma mère dit qu’il demande après moi. »
Gabriel hocha la tête.
« Bien. »
Elle le regarda.
« Vous pouvez rester dans la voiture. »
« Non. »
« Ce n’est pas une épreuve. »
« Je sais. »
« Vous n’avez rien à prouver. »
« Je sais aussi. »
Elle posa une main sur la sienne.
« Alors pourquoi vous forcez-vous ? »
Gabriel regarda par la fenêtre.
« Parce que Léo est là-dedans. »
Claire sentit ses yeux se remplir.
« Et parce que si je reste dehors aujourd’hui, je vais continuer à croire que l’hôpital est plus puissant que moi. »
Il inspira lentement.
« J’ai besoin de savoir que ce n’est plus vrai. »
La voiture s’arrêta devant l’entrée des urgences.
Gabriel fixa les portes automatiques.
Des gens entraient.
Sortaient.
Une femme poussait un homme âgé en fauteuil.
Un enfant tenait une poche de glace contre son menton.
Un infirmier fumait quelques mètres plus loin.
Rien ne ressemblait à son souvenir.
Et pourtant tout y ressemblait.
Claire descendit.
Gabriel resta immobile.
Son chauffeur ouvrit la porte adaptée.
« Monsieur ? »
Gabriel ne répondit pas immédiatement.
Puis il posa les mains sur ses roues.
Sortit.
L’air froid le frappa.
Claire vint à côté de lui.
« Une étape à la fois. »
Il eut un faible sourire.
« Vous avez développé un vocabulaire thérapeutique très inquiétant. »
« Et vous faites des blagues. C’est bon signe. »
Ils avancèrent.
À deux mètres des portes, Gabriel s’arrêta.
Claire ne parla pas.
Il regarda son reflet dans la vitre.
Un homme de trente-six ans.
Pas un garçon de seize ans.
Une cicatrice discrète près de la tempe.
Un fauteuil qu’il connaissait comme une partie de son corps.
Une vie qu’il n’avait plus envie de réduire à ce qui lui avait été retiré.
Les portes s’ouvrirent.
Une odeur de désinfectant atteignit immédiatement son nez.
Son cœur accéléra brutalement.
Il revit une lumière au-dessus d’un lit.
Des médecins.
Sa mère pleurant derrière une vitre.
Ses jambes immobiles sous un drap.
Gabriel ferma les yeux.
Claire posa doucement sa main sur son avant-bras.
« On peut sortir. »
Il secoua la tête.
« Non. »
Il rouvrit les yeux.
Puis franchit le seuil.
Rien n’arriva.
Le plafond ne s’effondra pas.
Le passé ne l’engloutit pas.
Il avait peur.
Mais il avançait.
À l’accueil, Claire donna le nom de Léo.
Une infirmière leur indiqua une zone d’attente.
Gabriel suivit.
Chaque porte provoquait un sursaut intérieur.
Il ne chercha pas à le cacher.
Claire non plus ne fit semblant de ne pas voir.
« Respirez », murmura-t-elle parfois.
Il obéissait.
Ils trouvèrent la mère de Claire devant une salle d’examen.
Elle se leva immédiatement.
« Claire ! »
Elles s’embrassèrent.
« Comment il va ? »
« Ils disent que ça a l’air rassurant. Il a quatre points de suture. Ils veulent le garder encore un peu parce qu’il a vomi. »
Claire ferma les yeux de soulagement.
« Je peux le voir ? »
« Oui. »
Sa mère regarda Gabriel.
« Vous êtes venu. »
Il hocha la tête.
Elle connaissait désormais une partie de son histoire.
Claire lui avait raconté suffisamment pour qu’elle comprenne le poids de ces mots.
« Oui. »
Elle serra brièvement son épaule.
« Il va être content. »
Gabriel regarda la porte.
« Il demande après moi ? »
La mère de Claire sourit.
« Après sa maman d’abord. »
Claire leva les yeux au ciel.
« Heureusement. »
« Puis après son camion. Puis après vous. »
Gabriel sourit.
« Je suis derrière le camion. »
« Ne soyez pas vexé. C’est un excellent camion. »
Ils entrèrent.
Léo était assis sur le lit.
Un petit pansement couvrait une partie de son front.
Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré.
Lorsqu’il vit Claire, il tendit immédiatement les bras.
« Maman ! »
Elle le prit contre elle.
« Mon cœur. »
Léo se blottit.
Puis il vit Gabriel.
Son visage changea.
« Papa Gabiel ! »
Gabriel sentit quelque chose céder en lui.
Pas une blessure.
Une résistance.
Il s’approcha.
« Salut, champion. »
Léo tendit une main vers lui.
Gabriel la prit.
« Bobo. »
« Je vois. »
« Tombé. »
« Oui. »
« Mal. »
Gabriel avala difficilement.
« Mais tu es courageux. »
Claire le regarda.
Léo secoua la tête avec sérieux.
« Non. Pleuré. »
Gabriel eut un rire.
« On peut être courageux et pleurer. »
La phrase sortit naturellement.
Puis il se figea.
Claire la sentit aussi.
Gabriel regarda Léo.
Puis ses propres mains.
On peut être courageux et pleurer.
Personne ne lui avait dit cela à seize ans.
Ou peut-être que si.
Peut-être qu’il ne l’avait pas entendu.
Il avait confondu courage et silence.
Courage et contrôle.
Courage et absence de peur.
Léo venait, sans le savoir, de lui offrir une définition différente.
« Moi aussi, j’ai eu peur », dit Gabriel.
L’enfant le regarda.
« Hôpital ? »
Gabriel hocha la tête.
« Oui. »
« Papa peur ? »
« Oui. »
Léo réfléchit.
Puis il lui tendit son camion rouge.
« Tiens. »
Gabriel éclata de rire.
Claire aussi.
Le garçon insista.
« Pour peur. »
Gabriel prit le camion.
« Merci. Ça aide beaucoup. »
Un médecin entra quelques minutes plus tard.
Les examens étaient rassurants.
Pas de lésion grave.
Ils devaient surveiller Léo pendant la nuit, le réveiller régulièrement et revenir si certains symptômes apparaissaient.
Claire posa beaucoup de questions.
Gabriel en posa davantage.
Le médecin répondit patiemment.
À aucun moment Gabriel ne quitta la pièce.
Il remarqua ce détail après coup.
Pendant presque deux heures, il avait été dans un hôpital sans chercher la sortie.
Sa peur n’avait pas disparu.
Mais elle avait cessé de décider.
Lorsque Léo fut autorisé à partir, Julien arriva.
Claire l’avait prévenu.
Il entra essoufflé dans la zone d’attente.
Son visage était pâle.
« Il va bien ? »
Claire acquiesça.
« Oui. »
Julien ferma les yeux.
Le soulagement fut visible.
Puis il aperçut Gabriel.
Le camion rouge était encore posé sur les genoux de celui-ci.
Leurs regards se croisèrent.
Julien s’approcha.
« Merci d’être venu. »
Gabriel fut surpris.
« Pourquoi vous me remerciez ? »
Julien regarda Léo, endormi contre Claire.
« Parce que j’étais à quarante minutes. Vous étiez là. »
Gabriel hocha simplement la tête.
« Il n’était pas seul. »
Julien regarda le sol.
« Je sais. »
Ils sortirent ensemble.
Devant l’hôpital, Claire installa Léo dans la voiture avec sa mère.
Julien resta près de Gabriel.
« Il vous appelle papa. »
Gabriel sentit la tension revenir légèrement.
« Oui. »
Julien regarda les portes des urgences.
« J’ai pensé que ça me rendrait fou. »
Gabriel resta silencieux.
« Mais quand Claire m’a dit qu’il était à l’hôpital, ma première pensée a été qu’il fallait quelqu’un avec lui. »
Julien inspira.
« Et vous étiez déjà là. »
Gabriel le regarda.
« Vous n’avez pas besoin d’aimer ça. »
Julien eut un faible sourire.
« Je n’aime pas. »
« Moi non plus, je n’aimerais probablement pas à votre place. »
Ils restèrent silencieux.
Puis Julien dit :
« Je vais continuer à essayer. »
« Bien. »
« Même si un jour il vous appelle papa et moi Julien. »
Gabriel observa son visage.
« Ne faites pas les choses pour obtenir un titre. »
Julien hocha lentement la tête.
« Vous avez raison. »
« Faites-les pour être là. »
Cette fois, Julien sourit.
« C’est ce que vous lui avez dit, non ? »
Gabriel pensa à la scène dans le jardin.
Je suis là.
« Oui. »
Julien tendit la main.
Gabriel la serra.
La rivalité n’avait pas disparu.
Mais elle venait de perdre une partie de son pouvoir.
Quand Gabriel revint vers Claire, elle l’attendait près de la voiture.
« Vous êtes resté. »
Il regarda l’hôpital derrière lui.
« Oui. »
« Comment vous vous sentez ? »
Il réfléchit.
« Épuisé. »
« Normal. »
« Fier. »
Claire sourit.
« Normal aussi. »
Gabriel secoua la tête.
« J’ai peur de dire ça. »
« Pourquoi ? »
« Parce que pendant longtemps, être fier de survivre me semblait presque indécent. »
Claire s’approcha.
« Et maintenant ? »
Il regarda les portes automatiques.
« Maintenant, je crois que mon père serait probablement furieux de voir tout ce temps que j’ai perdu à croire que mourir avec lui aurait été plus loyal que vivre. »
Claire sentit ses yeux se remplir.
« Peut-être. »
Gabriel eut un sourire.
« Il aurait probablement utilisé un mot beaucoup moins élégant. »
« Ça, je veux bien le croire. »
Ils rirent.
Puis Claire l’embrassa doucement.
Devant l’hôpital.
Sans se cacher.
Sur le chemin du retour, Léo dormit.
Sa mère aussi finit par fermer les yeux.
Gabriel resta près de Claire.
Elle posa sa tête contre son épaule.
« Gabriel ? »
« Oui ? »
« Je crois qu’on devrait commencer à parler sérieusement de nous. »
Son cœur accéléra.
« C’est-à-dire ? »
Claire regarda Léo endormi.
Puis lui.
« Pas ce soir. »
Il sourit.
« Vous aimez vraiment créer du suspense. »
« Je veux juste qu’on parle quand on sera reposés. »
« D’accord. »
Elle ferma les yeux.
« Mais ne paniquez pas. »
Gabriel regarda le plafond de la voiture.
« Cette phrase produit exactement l’effet inverse. »
Claire rit faiblement.
« Je veux parler de l’avenir. »
Cette fois, Gabriel ne plaisanta pas.
Il regarda sa main.
Puis celle de Claire.
Il pensa à une maison silencieuse devenue pleine de voix.
À un enfant qui avait transformé son bureau.
À une femme entrée chez lui avec un chiffon, des questions et aucune peur de lui répondre.
À un père mort.
À une mère imparfaite.
À vingt ans de culpabilité.
À un hôpital qu’il venait de quitter debout intérieurement, même assis physiquement.
L’avenir.
Pendant longtemps, ce mot ne lui avait rien évoqué d’autre que des contrats.
Maintenant, il lui faisait peur.
Mais d’une manière entièrement nouvelle.
Parce qu’il contenait enfin quelque chose qu’il pouvait perdre.
Et surtout, quelque chose qu’il pouvait choisir.