Claire attendit que Gabriel relâche son poignet avant de quitter la chambre.
Dans le couloir, elle composa malgré tout le numéro du service d’urgence.
Elle parla à voix basse, décrivit la température, l’état général de Gabriel, son handicap et surtout sa réaction lorsque l’hôpital avait été évoqué. Elle insista sur le fait qu’il refusait de s’y rendre, sans chercher à minimiser son état.
Après plusieurs questions précises, le médecin régulateur lui expliqua les signes qu’elle devait surveiller. Un médecin de garde passerait rapidement. Si la respiration de Gabriel devenait difficile, s’il perdait connaissance ou si son état se dégradait, il faudrait rappeler immédiatement.
Claire retourna dans la chambre.
Gabriel avait fermé les yeux.
« Vous avez appelé. »
Ce n’était pas une question.
« Oui. »
Il rouvrit les yeux.
« Je vous avais dit de ne pas le faire. »
« Vous m’avez dit que vous ne vouliez pas aller à l’hôpital. Vous ne m’avez pas demandé de faire semblant de ne pas voir que vous êtes malade. »
« C’est ma décision. »
« D’accord. Et moi, ma décision, c’est de ne pas vous retrouver inconscient dans deux heures en me disant que j’aurais dû agir. Un médecin va venir ici. »
Gabriel la fixa.
« Vous faites toujours ce que vous voulez ? »
« Seulement quand quelqu’un avec presque quarante de fièvre essaie de négocier comme s’il était dans une réunion du conseil d’administration. »
Il détourna les yeux.
Claire observa son profil.
La colère avait disparu aussi vite qu’elle était apparue. Ce qui restait ressemblait à de l’épuisement.
Le médecin arriva moins d’une heure plus tard. Il examina Gabriel longuement, l’écouta respirer, vérifia plusieurs paramètres et conclut qu’il s’agissait vraisemblablement d’une infection virale sans signe immédiat de complication grave. Il donna des consignes précises et recommanda une surveillance rapprochée.
Après son départ, Claire remit une carafe d’eau sur la table de nuit.
« Madeleine est partie ? » demanda Gabriel.
« Elle avait un rendez-vous familial. La cuisinière aussi est rentrée. »
« Vous pouvez partir. »
Claire consulta l’heure.
« Et vous laisser seul ? »
« Je suis adulte. »
« Avec 39 degrés de fièvre et un caractère épouvantable. Ça fait beaucoup pour un seul homme. »
Il ferma les yeux.
« Claire. »
C’était la première fois qu’il utilisait son prénom.
Elle remarqua le détail sans le commenter.
« Je dois d’abord aller chercher Léo en bas. »
Gabriel ouvrit aussitôt les yeux.
« Il est ici ? »
« La crèche est toujours fermée, vous vous souvenez ? »
Il passa une main sur son visage.
« J’avais oublié. »
« La fièvre confirme donc que vous êtes humain. »
Elle descendit.
Léo était réveillé dans la buanderie, assis au milieu de ses cubes avec une expression scandalisée. Dès qu’il aperçut sa mère, il leva les bras.
« Maman ! »
Claire le prit contre elle.
« Je sais. Journée bizarre. »
Elle remonta avec lui quelques minutes plus tard, une couverture jaune sur l’épaule et un petit sac rempli de couches, de biscuits et de jouets.
Gabriel regarda le garçon depuis son lit.
Léo le regarda également.
Ils restèrent ainsi deux secondes.
Puis l’enfant montra le fauteuil roulant posé près du lit.
« Roues. »
Claire ferma les yeux.
« Oui, mon cœur. Des roues. Très bonne observation. »
Gabriel eut presque l’air amusé.
« Il est toujours aussi direct ? »
« Malheureusement, il tient de sa mère. »
Elle installa Léo dans un coin de la chambre avec son camion.
Gabriel leva un sourcil.
« Vous comptez vraiment rester ? »
Claire arrangea un coussin derrière son dos.
« Jusqu’à ce que votre température baisse suffisamment et que je sois certaine que vous n’allez pas essayer de ramper jusqu’à votre bureau pour signer des contrats. »
« Je ne rampe pas. »
« Tant mieux. Ça compliquerait le ménage. »
Le soir tomba.
La pluie recommença contre les fenêtres.
Léo mangea une compote et s’endormit finalement sur un petit canapé, roulé dans sa couverture jaune. Claire resta près de Gabriel avec les consignes laissées par le médecin.
Il supportait mal qu’elle s’occupe de lui.
Chaque verre d’eau semblait être une atteinte à sa dignité.
Chaque question provoquait un soupir.
Pourtant, il ne lui demanda plus de partir.
Vers minuit, la fièvre diminua légèrement.
Claire s’installa dans un fauteuil et tenta de lire sur son téléphone. À une heure, Gabriel dormait profondément. À deux heures passées, elle l’entendit parler.
D’abord, elle ne distingua rien.
Puis un mot.
« Papa… »
Claire leva les yeux.
Le visage de Gabriel s’était contracté.
« Attends. »
Sa main bougea sur le drap comme s’il cherchait quelque chose.
« Gabriel ? »
Il ne se réveilla pas.
« J’ai touché… »
Claire se pencha légèrement.
« Quoi ? »
Ses paupières tremblaient.
« La radio… je voulais juste changer… »
Il inspira brusquement.
« Il s’est tourné… une seconde… »
Claire ne bougea plus.
« C’était ma faute. »
Les derniers mots sortirent comme s’ils avaient attendu vingt ans derrière ses dents.
Sa main se leva encore, aveugle, dans le vide.
Sans réfléchir, Claire la prit.
« Reposez-vous. »
Ses doigts se refermèrent faiblement sur les siens.
Quelques minutes plus tard, sa respiration retrouva un rythme régulier.
Claire resta assise longtemps.
Elle connaissait les grandes lignes de l’accident. Tout le monde les connaissait. Gabriel Delorme, seize ans, accident de voiture, paraplégie, décès de son père.
Elle n’avait jamais imaginé qu’il se considérait responsable.
Soudain, certaines choses prenaient une forme différente.
Sa froideur.
Son besoin de contrôler chaque détail.
Son refus de l’hôpital.
La maison où personne ne riait.
Ce n’était peut-être pas seulement un homme difficile.
C’était peut-être quelqu’un qui vivait encore dans une nuit vieille de vingt ans.
Au petit matin, la fièvre était presque tombée.
Claire vérifia sa température une dernière fois, puis s’assit dans le fauteuil en tenant Léo contre elle. L’enfant s’était réveillé brièvement avant de s’endormir sur sa poitrine.
Elle ne se rendit pas compte qu’elle fermait les yeux.
Gabriel se réveilla un peu après sept heures.
Le jour gris pénétrait à travers les rideaux.
Pendant plusieurs secondes, il ne comprit pas pourquoi une carafe, un thermomètre et des médicaments se trouvaient sur la table.
Puis les souvenirs revinrent.
Le médecin.
Claire.
La fièvre.
Il tourna la tête.
Elle dormait dans le fauteuil.
Léo reposait contre elle, une main ouverte sur son manteau. La couverture jaune couvrait leurs jambes.
Gabriel les regarda longtemps.
Il n’avait pas demandé à Claire de rester.
Elle n’avait rien à gagner à le faire.
Elle n’était ni associée à son entreprise, ni membre de sa famille, ni quelqu’un obligé par des intérêts financiers à veiller sur lui.
Elle était simplement restée parce qu’il était malade.
Cette idée le troubla d’une manière qu’il n’aurait su expliquer.
Il se souvenait vaguement de sa mère restant au pied de son lit lorsqu’il était enfant. Il se souvenait de son père entrant avec un verre d’eau après un cauchemar.
Après l’accident, tout s’était mélangé aux médecins, aux opérations et aux visages qui essayaient de ne pas montrer leur pitié.
Puis il avait appris à ne plus avoir besoin de personne.
Ou plutôt à faire croire qu’il n’en avait pas besoin.
Claire bougea.
Ses yeux s’ouvrirent.
Elle regarda immédiatement vers lui.
« Vous êtes réveillé. »
« Apparemment. »
Elle se leva avec précaution pour ne pas réveiller Léo, le déposa sur le canapé, puis saisit le thermomètre.
« Ouvrez. »
Gabriel la regarda.
« Bonjour à vous aussi. »
« Le malade devient poli. C’est inquiétant. »
Quelques instants plus tard, elle vérifia l’écran.
« 37,1. Beaucoup mieux. »
Gabriel hocha la tête.
Claire rangeait déjà le thermomètre lorsqu’il dit :
« Merci. »
Elle s’arrêta.
« Pardon ? »
« Vous avez très bien entendu. »
Claire posa une main sur sa poitrine.
« Je vais noter la date. »
Le coin de sa bouche se releva malgré lui.
« N’en profitez pas. »
Elle le regarda attentivement.
Ce n’était pas encore le sourire qu’un homme adresse naturellement à quelqu’un.
Mais ce n’était plus tout à fait le visage fermé qu’elle avait rencontré le premier jour.
Au moment où elle quittait la chambre, Gabriel parla de nouveau.
« Claire. »
Elle se retourna.
« Si la crèche ferme encore, vous pouvez amener Léo ici. »
Elle cligna des yeux.
« Sérieusement ? »
« Prévenez Madeleine. Et évitez seulement qu’il démonte la maison. »
Claire regarda son fils endormi.
« Je ne promets rien. Il a déjà un passé compliqué avec les cubes. »
Après son départ, Gabriel resta seul.
Puis son regard tomba sur sa main.
Un souvenir vague revint de la nuit.
Quelqu’un l’avait tenue.
Avec ce souvenir arriva une autre sensation, beaucoup moins claire.
La peur d’avoir parlé.
Il essaya de retrouver ses mots.
Un fragment surgit.
Papa.
La radio.
Son ventre se noua.
Lorsque Claire revint travailler deux jours plus tard, Gabriel l’observa depuis son bureau.
Elle se comportait exactement comme avant.
Elle ne posa aucune question.
Elle ne mentionna ni l’accident ni ce qu’il avait pu dire pendant son sommeil.
Pendant toute la matinée, Gabriel attendit presque qu’elle le fasse.
Rien.
À midi, il finit par comprendre que son silence était volontaire.
Claire avait entendu quelque chose.
Et elle avait décidé que cette information lui appartenait encore.
Pour un homme habitué à protéger chaque faiblesse comme un secret stratégique, cette discrétion comptait plus que toutes les promesses.
Quelques jours plus tard, Léo revint à Saint-Cloud.
Cette fois, personne ne le cacha dans la buanderie.
Il entra dans le bureau de Gabriel par accident, un cube bleu à la main.
Claire le cherchait ailleurs.
Léo s’assit sur le tapis.
Puis il fixa l’une des roues du fauteuil.
Gabriel baissa les yeux.
« Non. »
Léo tapota la roue avec son cube.
Tac.
Gabriel soupira.
Tac.
« Ce n’est pas un tambour. »
Tac.
Le garçon sourit.
Cinq minutes plus tard, Claire apparut dans l’encadrement de la porte, essoufflée.
« Léo ! »
Elle traversa la pièce.
« Pardon, je le cherchais. Viens avec maman. »
« Ça fait cinq minutes qu’il est là », dit Gabriel.
« Pourquoi vous ne m’avez pas appelée ? »
Il regarda l’enfant qui s’accrochait maintenant à l’accoudoir.
« Je ne sais pas. »
Claire voulut reprendre Léo.
Gabriel ajouta :
« Laissez-le. »
Elle se figea.
« Vous êtes sûr ? »
« Oui. »
Léo recommença à tapoter la roue.
Gabriel observa le petit garçon avec une curiosité presque embarrassée.
Pour Léo, il n’y avait rien d’étrange.
Pas de tragédie.
Pas d’héritier Delorme.
Pas de fauteuil synonyme d’une route, d’un mort et de vingt ans de culpabilité.
Seulement une roue brillante qui faisait un son amusant.
Gabriel sentit quelque chose se desserrer en lui.
Très peu.
Mais assez pour qu’en fin d’après-midi, lorsque Léo s’endormit sur le tapis, Gabriel prenne un biscuit dans un tiroir et le pose à côté de lui pour son réveil.
Claire découvrit le biscuit quelques minutes plus tard.
Elle regarda Gabriel.
« Vous êtes en train de devenir fréquentable. »
Il reprit son dossier.
« N’exagérons rien. »
Claire sourit.
Ni l’un ni l’autre ne savait encore que l’enfant endormi entre eux venait de déplacer une frontière que Gabriel avait protégée pendant vingt ans.