PARTIE 12 – Une phrase impossible dans les papiers d’Étienne révèle qu’un détail essentiel de la nuit de l’accident a été oublié par tout le monde

Antoine arriva moins de quarante minutes plus tard.

Gabriel avait posé le billet sous une lampe, à côté du carnet de sa mère et des documents médicaux.

Il n’avait cessé de le regarder.

« Montre-moi. »

Gabriel lui tendit le papier.

Antoine lut.

Puis une seconde fois.

« Tu es sûr que tu n’avais pas le permis ? »

Gabriel leva un sourcil.

« J’avais seize ans. En France. »

« La conduite accompagnée ? »

Gabriel s’arrêta.

Antoine le vit.

« Tu en faisais ? »

« Oui. »

« Avec qui ? »

Gabriel fronça les sourcils.

« Mon père. »

Le souvenir revint lentement.

Pas la nuit.

D’autres jours.

Étienne assis côté passager.

Gabriel au volant d’une berline plus petite.

Des remarques sèches sur les rétroviseurs.

Des plaisanteries lorsqu’il calait.

« On faisait de la conduite accompagnée depuis six mois. »

Antoine posa le billet.

« Donc la phrase devient possible. »

Gabriel réfléchit.

« Mais je n’ai pas conduit cette nuit-là. »

« Tu en es certain ? »

« Oui. »

Antoine ne répondit pas.

Gabriel se raidit.

« Quoi ? »

« Tu te souviens de tout le trajet ? »

La question le frappa.

Il ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Depuis vingt ans, sa mémoire commençait toujours au même endroit.

La pluie.

La radio.

Son père au volant.

Puis l’impact.

Il n’avait presque jamais essayé de reconstruire les heures précédentes.

« On revenait d’Annecy. »

« Je sais. »

« Papa conduisait. »

« Au moment de l’accident, oui. »

Gabriel regarda le billet.

« Tu penses que j’ai conduit avant ? »

« Je ne pense rien. J’essaie de comprendre pourquoi ton père écrivait explicitement à ta mère de ne pas te laisser le ramener. »

Gabriel sentit un malaise.

« Peut-être parce qu’il craignait d’être malade pendant un trajet. »

« Probablement. »

Antoine réfléchit.

« Mais ça signifie qu’ils avaient envisagé que tu puisses prendre le volant s’il ne se sentait pas bien. »

Gabriel passa une main sur son visage.

« Pourquoi ça compte ? »

« Je ne sais pas encore. »

Il appela Sophie.

Elle répondit après quelques sonneries.

« Antoine ? »

« Oui. Tu es avec quelqu’un ? »

« Non. Pourquoi ? »

« Est-ce que Gabriel faisait de la conduite accompagnée avant l’accident ? »

Un silence.

« Oui. »

Gabriel se pencha vers le téléphone.

« Tu t’en souviens ? »

« Bien sûr. Étienne était très fier. Pourquoi ? »

Antoine regarda Gabriel.

« Est-ce que Gabriel a déjà conduit avec toi ? »

« Une fois ou deux. »

« Et le soir de l’accident ? »

Sophie ne répondit pas immédiatement.

« Je n’étais pas là. »

« Mais est-ce que tu te souviens d’une conversation à ce sujet ? »

Long silence.

Puis :

« Marianne m’a appelée ce soir-là. »

Gabriel se redressa.

« Avant ou après l’accident ? »

« Avant. »

Il sentit son cœur accélérer.

« Pourquoi ? »

« Elle était furieuse contre Étienne. »

« À cause de sa maladie ? »

« Oui. »

Sophie soupira.

« Elle m’a dit qu’il avait renvoyé le chauffeur. Je lui ai demandé comment ils comptaient rentrer si Étienne se sentait mal. »

Antoine prit des notes.

« Et qu’est-ce qu’elle a répondu ? »

« Qu’Étienne disait que Gabriel pouvait conduire une partie du trajet. »

Gabriel ferma les yeux.

« Je n’ai aucun souvenir de ça. »

Sophie l’entendit.

« Tu es là ? »

« Oui. »

Sa voix était sèche.

« Sophie, est-ce que tu sais si j’ai conduit ? »

« Non. »

Elle hésita.

« Mais je me souviens que Marianne trouvait ça insensé. Elle disait que tu n’avais pas assez d’expérience pour conduire sous la pluie sur autoroute. »

Gabriel regarda Antoine.

« Et pourtant on est partis. »

« Oui. »

Sophie ajouta :

« Gabriel, il y a peut-être quelque chose que tu devrais savoir. »

Il sentit immédiatement une nouvelle tension.

« Quoi encore ? »

« Après l’accident, quand tu t’es réveillé, tu as demandé plusieurs fois si tu conduisais. »

Le silence fut total.

Gabriel fixa le téléphone.

« Non. »

« Si. »

« Je ne m’en souviens pas. »

« Tu étais sous médicaments. Tu avais subi plusieurs opérations. Tu étais très confus. »

« Qu’est-ce qu’on m’a répondu ? »

« Marianne disait toujours que non. Qu’Étienne conduisait. »

Gabriel passa les deux mains sur son visage.

« Pourquoi je demandais ça ? »

Sophie avait la voix fragile.

« On pensait que tu mélangeais les souvenirs de votre conduite accompagnée avec l’accident. »

Antoine se pencha.

« Sophie, est-ce que quelqu’un a vérifié qui conduisait au moment de l’impact ? »

« Bien sûr. »

« Comment ? »

« Le rapport de police. »

Antoine saisit immédiatement le dossier.

Il chercha la page sur la position des occupants.

Conducteur : Étienne Delorme.

Passager avant : Gabriel Delorme.

« Donc il conduisait bien au moment de l’accident », dit Gabriel.

« Oui », répondit Antoine. « Ça, ça semble clair. »

Gabriel se leva légèrement dans son fauteuil.

« Alors pourquoi tout ça ? »

Antoine ne répondit pas.

Il relut la partie technique.

Puis il s’arrêta.

« Attends. »

Gabriel le regarda.

« Quoi ? »

« Le rapport note que le siège conducteur était réglé très en avant. »

« Mon père était plus petit que moi. »

« Pas de beaucoup. »

Antoine tourna une autre page.

« Et le siège passager était fortement reculé. »

Gabriel fronça les sourcils.

« Je ne comprends pas. »

Antoine réfléchit.

« Il est possible que vous ayez changé de place peu avant l’accident. »

Gabriel devint immobile.

« Pourquoi ? »

« Si tu conduisais une partie du trajet, puis ton père a repris le volant. »

Le souvenir ne venait pas.

Seulement un vide.

Une sensation.

Une aire de repos.

Des lumières jaunes.

La pluie.

Gabriel ferma les yeux.

« J’ai quelque chose. »

Antoine se tut.

Gabriel essaya de ne pas forcer.

Une image.

Son père debout sous un auvent, une main contre sa poitrine.

Gabriel tenant des clés.

« On s’est arrêtés. »

« Où ? »

« Je ne sais pas. Une station-service. Peut-être. »

Sa respiration accéléra.

« Papa n’allait pas bien. »

Antoine se rapprocha.

« Ne pousse pas trop. »

Gabriel l’ignora.

« Il m’a dit qu’il était fatigué. »

Une autre image.

Étienne assis côté passager.

Gabriel au volant.

Le bruit des essuie-glaces.

Ses mains crispées sur le volant.

« J’ai conduit. »

Antoine resta silencieux.

« J’ai conduit une partie du trajet. »

Gabriel ouvrit les yeux.

« Je m’en souviens. »

« Et après ? »

« Il m’a demandé de m’arrêter. »

« Pourquoi ? »

Gabriel secoua la tête.

« Je ne sais pas. »

Il ferma les yeux de nouveau.

Une aire sombre.

Son père sortant de la voiture.

Gabriel lui demandant s’il va bien.

Étienne répondant oui.

Puis échange de places.

« Il a repris le volant. »

Antoine acquiesça lentement.

« Ça correspond au rapport. »

Gabriel sentit la panique monter.

« Et s’il avait déjà fait un malaise ? »

« On ne sait pas. »

« Si j’avais continué à conduire… »

Antoine frappa la table du plat de la main.

« Non. »

Gabriel sursauta.

« Quoi ? »

« Tu ne vas pas recommencer avec une nouvelle version. »

« Mais si j’avais conduit jusqu’au bout, il serait peut-être vivant. »

« Et si tu avais conduit sous une pluie torrentielle avec six mois d’expérience et provoqué toi-même un accident ? »

Gabriel se tut.

Antoine poursuivit.

« Tu peux fabriquer mille scénarios. Aucun ne changera ce qui s’est passé. »

Gabriel détourna les yeux.

« Je veux retrouver cette station. »

Antoine soupira.

« Pourquoi ? »

« Parce que quelqu’un nous a peut-être vus. »

« Vingt ans après ? »

« Peut-être qu’il y a des archives. »

« Gabriel… »

« Je veux savoir pourquoi il a repris le volant. »

Antoine savait qu’il ne gagnerait pas.

« D’accord. On cherchera. Mais pas aujourd’hui. »

Gabriel prit son téléphone.

« Je vais appeler Claire. »

Antoine leva un sourcil.

« Là, je suis d’accord. »

Claire arriva après son service.

Léo était avec sa mère.

Gabriel lui raconta tout.

Elle écouta.

Puis elle posa une question simple.

« Qu’est-ce que vous vous rappelez exactement de votre père à cette station ? »

Gabriel ferma les yeux.

« Il était pâle. »

« Autre chose ? »

« Il avait une main sur la poitrine. »

« Vous lui avez demandé s’il allait bien ? »

« Oui. »

« Et il a dit ? »

« Que c’était seulement de la fatigue. »

Claire réfléchit.

« Pourquoi a-t-il repris le volant alors ? »

« Je ne sais pas. »

Gabriel serra les mains.

« Peut-être que je conduisais mal. »

« Peut-être. »

Il la regarda.

Elle continua :

« Ou peut-être qu’il voulait reprendre le contrôle parce que c’était le genre d’homme qui détestait paraître faible. »

Gabriel pensa au carnet.

Au refus d’hospitalisation.

Au chauffeur renvoyé.

« Oui. »

Claire s’approcha.

« Vous n’avez pas à résoudre tout ça ce soir. »

« J’ai l’impression que ma mémoire me trahit. »

« Votre cerveau a traversé un accident terrible, plusieurs opérations et la mort de votre père à seize ans. Ce n’est pas surprenant qu’il manque des morceaux. »

Gabriel leva les yeux.

« Et si le morceau manquant change tout ? »

Claire s’accroupit légèrement devant lui.

« Alors vous le découvrirez. Mais il ne changera pas une chose. »

« Laquelle ? »

« Vous étiez un adolescent avec un adulte malade qui cachait son état. Vous n’aviez pas la responsabilité de sauver tout le monde. »

Gabriel resta silencieux.

Puis il prit sa main.

« Restez dîner. »

Claire sourit.

« Vous me demandez ou vous négociez ? »

« Je demande. »

« Alors oui. »

Le dîner fut simple.

Pour une fois, ils ne parlèrent ni de l’accident ni des Delorme.

Claire raconta une dispute absurde à l’hôtel concernant un sèche-cheveux.

Gabriel lui parla d’un projet de bâtiment qu’il trouvait laid mais rentable.

Ils rirent.

Après le repas, Madeleine leur apporta du thé.

Elle regarda Gabriel sourire.

Puis Claire.

Elle ne dit rien.

Mais son propre visage changea.

Plus tard, quand Claire se leva pour partir, Gabriel l’accompagna jusqu’à l’entrée.

« Vous avez peur ? » demanda-t-il.

Elle remit son manteau.

« De quoi ? »

« De tout ça. »

Il désigna vaguement la maison, les dossiers, lui-même.

Claire réfléchit.

« Oui. »

Gabriel sembla surpris.

« Vous auriez pu mentir. »

« Vous aussi, vous avez peur. »

« Oui. »

« Alors on est deux. »

Il sourit.

Claire se pencha et l’embrassa doucement.

« Bonne nuit. »

« Bonne nuit. »

Elle était déjà près de la porte lorsque Gabriel parla.

« Claire. »

Elle se retourna.

« Je crois que je me rappelle pourquoi mon père a repris le volant. »

Elle revint immédiatement.

« Pourquoi ? »

Gabriel avait pâli.

« J’ai commencé à avoir peur. La pluie était trop forte. J’ai dit que je ne voulais plus conduire. »

Claire resta silencieuse.

« C’est moi qui lui ai demandé de reprendre le volant. »

Il ferma les yeux.

« Donc maintenant, je sais exactement comment mon cerveau va essayer de transformer ça en faute. »

Claire revint vers lui.

« Alors cette fois, ne le laissez pas faire seul. »

Gabriel ouvrit les yeux.

Elle posa une main contre sa joue.

« Vous aviez peur. Vous aviez seize ans. Vous avez demandé à votre père de conduire. Ce n’est pas un crime. »

Il hocha lentement la tête.

« Je sais. »

Cette fois, il le disait comme quelqu’un qui essayait véritablement de le croire.

Puis son téléphone sonna.

Antoine.

Gabriel décrocha.

« Quoi encore ? »

Antoine avait la voix tendue.

« J’ai trouvé la station-service. »

Gabriel se redressa.

« Comment ? »

« Grâce aux relevés de carte bancaire de ton père. Il a payé du carburant quarante-cinq minutes avant l’accident. »

Gabriel sentit son cœur accélérer.

« Et ? »

« La station existe toujours. Elle a changé de propriétaire, mais l’ancien gérant habite encore dans le village. »

Claire retint son souffle.

« Il se souvient de nous ? » demanda Gabriel.

« Je l’ai appelé. »

Antoine marqua une pause.

« Il se souvient surtout de ton père. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il s’est effondré près de la caisse avant de reprendre la route. »


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