PARTIE 5 – Sous la pluie, Claire impose une distance que Gabriel accepte enfin, mais une visite inattendue menace déjà leur fragile équilibre

Claire resta devant Gabriel, Léo contre elle, tandis que la pluie dessinait de fines traces sombres sur les épaules de son manteau.

Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla. Le chauffeur de Gabriel s’était éloigné vers la voiture, suffisamment pour leur laisser l’illusion d’être seuls. Dans la cour, un vélo d’enfant était appuyé contre un mur couvert de mousse. Une fenêtre claqua quelque part au-dessus d’eux.

« Vous ne devriez pas être ici », dit Claire enfin.

Gabriel eut un sourire faible.

« C’est exactement ce que je pensais en arrivant devant les marches. »

Claire baissa les yeux vers son fauteuil, puis vers l’entrée de l’immeuble.

« Je ne parlais pas des marches. »

« Je sais. »

Léo, lui, ne semblait nullement impressionné par la tension. Il tendit une main vers Gabriel.

« Gabiel. »

Gabriel leva les yeux.

Claire aussi.

« Il vient de dire votre prénom », murmura-t-elle.

« Presque. »

« Ne soyez pas difficile. Il a deux ans. »

Léo insista.

« Gabiel. »

Gabriel tendit la main. Le petit garçon agrippa son index avec une familiarité tranquille.

Claire ferma les yeux une seconde.

C’était précisément ce qu’elle avait voulu éviter.

Cette facilité.

Ce lien.

La manière dont Gabriel regardait Léo comme s’il représentait quelque chose qu’il n’avait jamais osé espérer.

Elle resserra son fils contre elle.

« Vous avez dit que vous essayiez d’arrêter d’avoir peur. Très bien. Mais ça ne veut pas dire que nous devons sauter toutes les étapes. »

Gabriel hocha lentement la tête.

« D’accord. »

Elle sembla surprise.

« D’accord ? »

« Oui. »

« Vous ne discutez pas ? »

« Vous vous plaignez quand je discute. Maintenant vous vous plaignez quand je ne discute pas. »

Malgré elle, Claire eut un rire bref.

Gabriel le remarqua immédiatement.

« Voilà. C’est déjà mieux. »

Elle redevint sérieuse.

« Gabriel. »

« Je sais. »

Sa voix changea.

« Je ne suis pas venu pour vous convaincre de reprendre votre travail. »

« Alors pourquoi ? »

Il prit le temps de répondre.

« Parce que la dernière fois, vous êtes partie en pensant que la seule manière de rendre cette situation juste était de disparaître. »

Claire baissa légèrement le menton.

« Et ce n’est pas juste ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que vous perdez quelque chose alors que nous sommes deux à avoir créé le problème. »

Claire fronça les sourcils.

« Vous appelez ça un problème ? »

Gabriel soutint son regard.

« Le fait que je vous aime n’est pas le problème. Le fait que vous travailliez pour moi l’est. »

Elle ne répondit pas.

« Alors je veux supprimer cette partie-là. »

Claire secoua aussitôt la tête.

« Je ne veux pas de votre argent. »

« Je ne vous propose pas mon argent. »

« Vous alliez le faire. »

« J’allais vous proposer une solution professionnelle correcte. »

« Qui viendrait de vous. »

Il se tut.

Elle avait raison, encore.

Claire descendit la dernière marche et s’approcha.

« Vous voyez ? C’est exactement ce que j’essaie de vous expliquer. Vous avez passé votre vie à résoudre les problèmes avec des structures, des contrats, des arrangements. »

« Ça fonctionne souvent. »

« Pas ici. »

Il baissa les yeux.

« Alors dites-moi quoi faire. »

La phrase la déstabilisa.

Gabriel Delorme demandant à quelqu’un quoi faire semblait presque contre nature.

Claire regarda la pluie derrière lui.

« Rien. »

Il releva les yeux.

« Rien ? »

« Pour l’instant. »

Elle ajusta Léo sur sa hanche.

« Je dois savoir qui je suis en dehors de votre maison. Et vous devez savoir si vous m’aimez vraiment ou si je suis simplement la première personne depuis longtemps à ne pas avoir peur de vous. »

Gabriel eut un mouvement imperceptible.

« C’est dur. »

« Peut-être. »

« Et injuste. »

« Peut-être aussi. »

« Et vous ? »

Claire soupira.

« Moi, je dois vérifier si je vous aime, vous, ou si j’aime l’homme que j’ai vu commencer à revenir à la vie. »

La pluie s’intensifia.

Gabriel regarda Léo, puis elle.

« Combien de temps ? »

« Je n’en sais rien. »

« Une semaine ? Un mois ? »

« Vous recommencez. »

Il expira.

« Je déteste l’incertitude. »

« Je sais. »

Elle eut un sourire triste.

« C’est peut-être pour ça que vous devez apprendre à vivre avec un peu. »

Gabriel resta silencieux.

Puis il acquiesça.

« Très bien. »

Claire cligna des yeux.

« Vraiment ? »

« Je vais essayer. »

Elle hocha la tête à son tour.

« Alors rentrez avant d’attraper encore quarante de fièvre. »

« Vous prendriez soin de moi ? »

Elle lui lança un regard.

« N’abusez pas. »

Léo agita la main.

« Bye Gabiel. »

Gabriel leva la sienne.

« Au revoir, Léo. »

Claire remonta les marches.

À la porte de l’immeuble, elle se retourna.

Gabriel était toujours là.

Elle ne sut pas lequel des deux céda le premier, mais ils échangèrent un sourire.

Pas une promesse.

Pas encore.

Seulement la reconnaissance d’une possibilité.

Les jours suivants furent étranges pour Gabriel.

Le silence revint dans la maison.

Cette fois, il ne le supportait plus.

Le camion rouge de Léo était encore sous un fauteuil du petit salon. Gabriel le découvrit un matin et resta à le regarder beaucoup trop longtemps.

Madeleine entra derrière lui.

« Je peux le ranger. »

« Non. »

Elle attendit.

Gabriel finit par ajouter :

« Laissez-le. »

Madeleine se contenta de hocher la tête.

La semaine suivante, Gabriel tenta de reprendre son rythme habituel.

Réunions.

Appels.

Visites de chantier.

Rapports financiers.

Il travaillait davantage, comme autrefois.

Mais les journées n’avaient plus la même texture.

À midi, il se demandait si Claire avait mangé.

Quand il passait devant la bibliothèque, il revoyait son visage pendant leur conversation sur l’accident.

Lorsqu’il entendait rire dans une autre pièce, il levait la tête, avant de se souvenir qu’elle n’était plus là.

Antoine remarqua rapidement son humeur.

« Tu respectes sa demande ? »

Gabriel signa un document.

« Oui. »

« Tu ne l’appelles pas ? »

« Non. »

Antoine plissa les yeux.

« Tu as engagé quelqu’un pour la suivre ? »

Gabriel releva la tête avec indignation.

« Bien sûr que non. »

« Je vérifie. Tu as parfois une conception très personnelle du respect des distances. »

« Merci. »

Antoine s’assit.

« Tu vas tenir combien de temps ? »

Gabriel posa son stylo.

« Je ne sais pas. »

Cette réponse sembla amuser son ami.

« Tu progresses. »

Gabriel lui lança un regard sombre.

De son côté, Claire trouva rapidement un emploi temporaire dans un petit hôtel près de Boulogne.

Le salaire était inférieur à ce qu’elle recevait chez Gabriel.

Les horaires étaient moins souples.

Mais le poste avait un avantage essentiel : personne n’y connaissait Gabriel Delorme.

Elle commença à la réception, d’abord pour remplacer une employée malade.

À la fin de la troisième journée, la directrice lui demanda si elle avait déjà travaillé dans l’hôtellerie.

« J’ai commencé une formation il y a quelques années. »

« Vous auriez dû continuer. »

La remarque resta dans son esprit.

Pour la première fois depuis longtemps, Claire se demanda si le chemin interrompu avant la naissance de Léo pouvait encore reprendre.

Le soir, elle racontait ses journées à sa mère.

Elle évitait de parler de Gabriel.

Sa mère attendit quatre jours avant de céder.

« Il ne t’a pas appelée ? »

Claire secoua la tête.

« Non. »

« Ça te déçoit. »

« Non. »

Sa mère leva un sourcil.

« D’accord. Un peu. »

« Donc il respecte exactement ce que tu lui as demandé, et ça t’énerve. »

Claire posa sa fourchette.

« Quand tu le dis comme ça, j’ai l’air complètement illogique. »

« Tu es amoureuse. C’est rarement une discipline académique. »

Claire sourit malgré elle.

Cette nuit-là, après avoir couché Léo, elle ouvrit son téléphone.

Aucun message de Gabriel.

Elle resta plusieurs secondes devant son nom dans ses contacts.

Puis elle posa le téléphone écran contre la table.

Au même moment, à Saint-Cloud, Gabriel faisait exactement la même chose.

Trois semaines passèrent.

Puis un événement changea le rythme de cette distance fragile.

Un jeudi matin, Madeleine appela Gabriel dans son bureau.

« Monsieur Delorme, une dame souhaite vous voir. »

« Elle a rendez-vous ? »

Madeleine hésita.

« Non. »

« Alors dites-lui de contacter mon assistante. »

« Elle dit qu’elle s’appelle Hélène Vasseur. »

Gabriel se figea.

Le nom n’avait pas été prononcé dans cette maison depuis des années.

« Faites-la entrer. »

Quelques minutes plus tard, une femme d’une soixantaine d’années entra dans le bureau.

Ses cheveux gris étaient coupés courts. Elle portait un manteau sombre et tenait un vieux sac en cuir contre elle.

Gabriel la reconnut immédiatement.

Hélène avait été l’infirmière principale de son père après un premier problème cardiaque, quelques mois avant l’accident.

Elle avait aussi été présente à l’hôpital la nuit où Gabriel s’était réveillé.

« Hélène. »

Elle s’arrêta.

« Bonjour, Gabriel. »

Il n’aimait pas la manière dont elle prononçait son prénom.

Trop doucement.

Comme autrefois.

« Pourquoi êtes-vous ici ? »

Elle s’assit sans attendre qu’il le propose.

« Parce que j’aurais dû venir il y a longtemps. »

Gabriel sentit immédiatement une tension froide remonter le long de sa nuque.

« Pour quoi ? »

Hélène regarda autour d’elle.

« Ton père gardait certains papiers avec moi. »

« Quels papiers ? »

« Des résultats médicaux. Des lettres. Des choses qu’il ne voulait pas que ta mère voie à l’époque. »

Gabriel se raidit.

« Ma mère est morte depuis huit ans. »

« Je sais. »

Hélène posa le sac sur ses genoux.

« J’ai retrouvé une enveloppe en vidant une armoire après mon déménagement. Ton nom était dessus. »

Gabriel regarda le sac.

« Donnez-la-moi. »

Hélène ne bougea pas.

« Il faut que je t’explique d’abord. »

« Non. »

Sa voix devint dure.

« Si quelque chose m’est destiné, vous me le donnez. »

Elle soutint son regard.

« C’est précisément cette attitude que j’avais peur de retrouver. »

Gabriel serra la mâchoire.

« Vous ne me connaissez plus. »

« Peut-être. »

Hélène inspira.

« Mais je connaissais très bien ton père. »

Le cœur de Gabriel se mit à battre plus vite.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Elle ouvrit lentement son sac.

En sortit une enveloppe jaunie.

Puis une seconde.

Sur la première, une écriture que Gabriel reconnut aussitôt.

Celle d’Étienne.

Son père.

Sur l’enveloppe, cinq mots.

Pour Gabriel, quand il sera prêt.

Gabriel ne tendit pas tout de suite la main.

Il regardait l’écriture comme si elle pouvait disparaître.

« Quand a-t-il écrit ça ? »

Hélène répondit doucement.

« Deux semaines avant l’accident. »

La pièce sembla soudain manquer d’air.

Gabriel prit l’enveloppe.

Elle était légère.

Presque rien.

Et pourtant ses doigts tremblaient.

« Pourquoi vous l’aviez ? »

Hélène baissa les yeux.

« Parce que ton père me l’avait confiée. »

« Pourquoi ? »

Elle hésita.

« Parce qu’il savait qu’il était malade. »

Gabriel releva brusquement la tête.

« Malade comment ? »

Hélène ferma les yeux un instant.

« Gabriel… ton père avait fait plusieurs malaises avant l’accident. »

Il ne bougea plus.

« Quels malaises ? »

« Des pertes de connaissance très brèves. Des troubles du rythme cardiaque. Son cardiologue lui avait formellement déconseillé de conduire jusqu’à ce qu’on comprenne exactement ce qui se passait. »

Gabriel fixa l’enveloppe.

« Non. »

« C’est la vérité. »

« Non. »

Sa voix se brisa.

« Cette nuit-là, il conduisait. »

Hélène acquiesça.

« Oui. »

« Il conduisait alors qu’il savait qu’il pouvait perdre connaissance ? »

Hélène ne répondit pas immédiatement.

Et ce silence suffit.

Gabriel sentit quelque chose céder en lui.

Pendant vingt ans, il avait revu la même seconde.

Sa main sur la radio.

Son père tournant la tête.

La voiture quittant sa trajectoire.

Il avait construit toute sa culpabilité autour de cet enchaînement.

« Vous êtes en train de me dire que l’accident n’est peut-être pas arrivé parce qu’il s’est tourné vers moi. »

Hélène avait les yeux brillants.

« Je suis en train de te dire que personne n’a jamais su avec certitude ce qui s’était passé dans les secondes avant la sortie de route. »

Gabriel la regarda.

« Mais vous, vous saviez qu’il pouvait avoir un malaise. »

Elle acquiesça.

La colère arriva brutalement.

« Pourquoi personne ne me l’a dit ? »

Hélène se crispa.

« Ta mère ne voulait pas. »

« Ma mère savait ? »

« Oui. »

Gabriel recula comme si elle l’avait frappé.

Toutes les années de silence.

Toutes les années où sa mère l’avait vu se détruire.

Elle savait.

La porte du bureau s’ouvrit à cet instant.

Madeleine passa la tête.

« Monsieur Delorme ? Tout va bien ? »

Gabriel ne répondit pas.

Il regardait encore l’enveloppe.

Sa voix sortit finalement, presque inaudible.

« Appelez Claire. »

Madeleine resta immobile.

« Maintenant ? »

Gabriel leva les yeux.

Son visage n’avait plus rien de contrôlé.

« Maintenant. »


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