PART 14 – Solal réapparaît avec une proposition inattendue et conduit Maëlle jusqu’à l’homme qui a réellement ordonné la mort de Mathieu

La nouvelle circula rapidement entre les enquêteurs sans atteindre le reste du service. Aux yeux des patients, Sainte-Anne n’avait connu qu’un contrôle de sécurité supplémentaire. Maëlle continua pourtant à voir le moindre technicien comme une silhouette possible du passé.

Hugo fit placer un gendarme près de l’entrée du service.

Adrien trouva la mesure excessive.

Maëlle répondit :

— Pour une fois, nous sommes d’accord.

— Sur quoi ?

— Le fait que tu trouves quelque chose excessif ne signifie rien.

Il leva les yeux au ciel.

Claire arriva peu après midi.

Elle trouva son frère dans le couloir.

— Tu devais être dans ta chambre.

— C’est devenu une phrase collective.

Claire regarda Maëlle.

— Il va vraiment mieux ?

— Physiquement, oui.

— Et le reste ?

Adrien protesta :

— Je suis là.

Claire l’ignora.

Maëlle répondit :

— Il a accepté l’évaluation.

Claire se tourna vers lui.

— Vraiment ?

Adrien soupira.

— Je vais finir par regretter d’avoir fait un choix raisonnable.

Claire le prit dans ses bras sans prévenir.

Il resta raide une seconde.

Puis ses épaules descendirent.

Maëlle détourna légèrement le regard.

Certaines choses ne nécessitaient aucun témoin.

Son téléphone vibra.

Hugo.

Elle s’éloigna.

— Oui ?

— Solal vient de se présenter.

Maëlle s’arrêta.

— Où ?

— Commissariat de Toulon.

— Seul ?

— Oui.

— Avec avocat ?

— Non.

— Pourquoi ?

Hugo répondit :

— Il dit vouloir parler uniquement si tu es présente.

Maëlle sentit Adrien apparaître derrière elle.

Il avait entendu suffisamment.

— Non.

Elle se tourna.

— Ce n’est pas à toi de décider.

— Ce type a photographié ton appartement.

— Justement.

Hugo demanda au téléphone :

— Tu viens ?

Maëlle regarda Adrien.

— Oui.

— Accompagnée.

— Oui.

Adrien hocha la tête.

— Bien.

— Je parlais à Hugo.

— Je sais.

Une heure plus tard, Maëlle se trouvait dans une salle d’audition.

Solal était assis de l’autre côté de la table.

Il avait vieilli depuis le Sahel mais restait reconnaissable. Front dégagé, nez légèrement cassé, démarche effectivement irrégulière. Ses mains étaient posées devant lui.

Hugo resta debout près de la porte.

Un enquêteur enregistrait.

— Vous vouliez me voir, dit Maëlle.

Solal la regarda longuement.

— Je voulais voir si vous étiez encore la même.

— Et ?

— Non.

— Tant mieux.

Il esquissa un sourire.

— Mathieu aurait aimé cette réponse.

Maëlle sentit la colère monter.

— Ne prononcez pas son nom comme si vous aviez le droit.

Solal baissa les yeux.

— D’accord.

Hugo intervint :

— Pourquoi avoir surveillé son immeuble ?

Solal répondit sans regarder Maëlle.

— Je devais savoir si Delmas l’avait contactée.

— Pour Maréchal ?

— Au début.

Maëlle fronça les sourcils.

— Au début ?

— Puis j’ai décidé de voir jusqu’où vous iriez.

— Pourquoi ?

Solal releva les yeux.

— Parce que j’attendais depuis des années que quelqu’un remette les pièces ensemble.

Hugo eut un rire froid.

— Vous auriez pu venir plus tôt.

— Et finir comme Delmas aurait dû finir ?

Thomas n’était pas dans la pièce, mais la phrase tomba lourdement.

Maëlle demanda :

— Vous avez saboté sa voiture.

Solal resta silencieux.

— Répondez.

— Oui.

Maëlle sentit une vague de dégoût.

— Et vous osez dire que vous attendiez quelqu’un ?

— Je n’étais pas le même homme.

— C’est pratique.

— Je n’attends pas que vous me pardonniez.

— Vous pouvez attendre longtemps.

Solal acquiesça.

— Je sais.

Hugo posa plusieurs photographies devant lui.

— Vautrin. Maréchal. Vous.

Solal regarda.

— Oui.

— Qui a ordonné l’attaque ?

Solal ne répondit pas.

Maëlle se pencha.

— Vous m’avez dit que nous cherchions le mauvais homme.

— Oui.

— Alors donnez le bon.

Solal fixa la table.

— Il n’est pas sur ces photos.

— Qui ?

— Colonel Armand Veyrac.

Le nom ne produisit rien chez Maëlle.

Thomas, interrogé dans une salle voisine, fut appelé.

Lorsqu’il entra et entendit le nom, son visage changea.

— Veyrac ?

Solal acquiesça.

Thomas regarda Hugo.

— Chef des opérations régionales à l’époque.

Karim, également présent derrière la vitre, fut autorisé à entrer.

— Je ne l’ai presque jamais vu, dit-il.

Solal répondit :

— C’était le but.

Maëlle croisa les bras.

— Pourquoi aurait-il fait tuer Mathieu ?

Solal inspira.

— Parce que la fuite n’était pas une fuite classique.

— Expliquez.

— Veyrac autorisait des échanges avec un intermédiaire local pour obtenir des informations.

Hugo demanda :

— Paiements ?

— Oui.

— Illégaux ?

— Non au départ.

— Et ensuite ?

Solal baissa la voix.

— L’intermédiaire a commencé à vendre aussi des informations françaises.

Maëlle comprit.

— Et Veyrac l’a appris.

— Oui.

— Alors pourquoi ne pas couper le contact ?

— Parce qu’il avait déjà trop engagé sa responsabilité. Argent hors procédure. Missions non déclarées. Sources non enregistrées.

Thomas murmura :

— Il a couvert son propre système.

— Exactement.

Solal regarda Maëlle.

— Maréchal avait été envoyé pour évaluer l’existence d’une fuite. Vautrin faisait la liaison locale. Moi, je gérais les mouvements.

— Vous travailliez tous pour Veyrac ?

— Oui.

— Et Mathieu ?

— Rien à voir avec nous.

Solal serra les mains.

— Jusqu’à Orion.

Maëlle sentit son souffle ralentir.

— Le chien a détecté quelque chose sur Vautrin.

— Résidus de matériel venant de l’intermédiaire.

— Puis sur Karim.

— Parce que Vautrin lui avait fait déplacer le sac.

Karim détourna le regard.

Solal continua :

— Mathieu a commencé à poser des questions. Trop vite.

— Alors vous avez décidé de le tuer.

— Pas moi.

Maëlle se pencha davantage.

— Mais vous avez aidé.

Solal releva les yeux.

— Oui.

Le mot tomba sans défense.

— J’ai modifié un horaire de mouvement.

Maëlle sentit Thomas se figer.

— Pour exposer Mathieu et Orion ?

— Pour placer leur patrouille sur le trajet prévu.

— Et l’explosion ?

— Notre intermédiaire devait créer un incident limité.

Karim éclata :

— Limité ?

Solal tourna la tête.

— C’était ce qu’on nous avait dit.

— Deux morts !

— Je sais.

— Non, vous ne savez rien.

Hugo intervint.

— Karim.

Solal resta immobile.

— L’explosion était plus puissante que prévu.

Maëlle demanda :

— Veyrac savait ?

— Je crois que oui.

— Vous croyez ?

— Il avait parlé de supprimer la menace.

— Mathieu.

— Mathieu et Orion.

Maëlle sentit ses doigts devenir froids.

— Vous auriez pu prévenir.

Solal ne répondit pas.

— Même cinq minutes avant.

Toujours rien.

— Vous auriez pu appeler.

— Oui.

— Vous auriez pu faire n’importe quoi.

Solal leva enfin les yeux.

— Oui.

Il n’y avait aucune excuse.

C’était presque insupportable.

Hugo demanda :

— Maréchal ?

Solal répondit :

— Il savait qu’une opération de couverture était préparée. Je ne pense pas qu’il savait qu’il y aurait une explosion.

— Après ?

— Il a compris.

— Et il a falsifié l’enquête.

— Pour protéger Veyrac et se protéger lui-même.

Thomas secoua la tête.

— Et Vautrin ?

— Il a paniqué.

— Il est toujours vivant.

— Oui.

— Il parlera ?

Solal eut un sourire triste.

— Pas tant qu’il pense que Veyrac peut encore l’atteindre.

Hugo consulta une note.

— Veyrac est retraité.

— Officiellement.

— Où est-il ?

Solal regarda Maëlle.

— C’est là que ça devient compliqué.

— Dites.

— Veyrac a quitté la France hier soir.

Hugo se redressa.

— Comment vous savez ?

— Parce qu’il m’a demandé de détruire le reste.

— Quel reste ?

Solal sortit lentement une clé de sa poche.

Les gendarmes se tendirent.

— Doucement.

Il posa la clé sur la table.

— Une copie complète des communications.

Hugo la prit avec un gant.

— Pourquoi ne pas l’avoir détruite ?

Solal regarda Maëlle.

— Parce que j’en avais assez.

Elle répondit froidement :

— Six ans trop tard.

— Oui.

— Et le dispositif à Sainte-Anne ?

Solal ferma les yeux.

— Moi.

Sophie, Nox, Thomas blessé.

Maëlle sentit sa colère revenir.

— Pourquoi ?

— Je voulais récupérer l’ancien badge et les traces de livraison avant que quelqu’un ne relie l’hôpital à ma société précédente.

— Vous avez créé une panique dans un hôpital.

— Je n’avais pas prévu que Thomas serait blessé.

— Vous n’aviez pas prévu beaucoup de choses.

Solal hocha lentement la tête.

Hugo demanda :

— Pourquoi photographier l’immeuble ?

— Pour savoir si Delmas venait.

— Et le message ?

Solal regarda Maëlle.

— Moi aussi.

— Menace ?

— Avertissement.

— Ça ressemblait beaucoup à une menace.

— Je voulais que vous arrêtiez.

— Pour nous protéger ou pour vous protéger ?

Solal répondit :

— Les deux.

Maëlle se leva.

Elle avait entendu suffisamment.

Solal dit :

— Maëlle.

Elle s’arrêta.

— Quoi ?

— Mathieu n’a pas ignoré Orion.

Elle se retourna.

Solal poursuivit :

— Il avait compris.

— Je sais.

— Et vous non plus, vous n’avez rien raté.

La phrase pénétra exactement là où elle avait vécu pendant six ans.

Maëlle le fixa.

— Ne faites pas ça.

— Quoi ?

— N’essayez pas de me donner une absolution.

Solal baissa les yeux.

— D’accord.

— Ce n’est pas vous qui décidez ce que je dois ressentir.

— Non.

— Mais vous pouvez faire une chose.

Il attendit.

— Dites toute la vérité.

Solal acquiesça.

— Je le ferai.

Lorsque Maëlle sortit, Adrien était dans le couloir.

Il se leva.

— Alors ?

Elle s’assit sur un banc.

— C’était Veyrac.

Adrien prit place près d’elle.

— Tu es sûre ?

— Solal dit que oui. Les communications devraient confirmer.

— Et Maréchal ?

— Couverture après coup.

— Vautrin ?

— Complice.

Adrien resta silencieux.

Maëlle regarda le sol.

— Pendant six ans, je voulais savoir ce que j’avais raté.

— Maintenant tu sais.

— Oui.

— Et ?

Elle releva les yeux.

— J’aurais préféré avoir tort d’une façon plus simple.

Adrien comprit.

La culpabilité était plus facile à contenir qu’une trahison organisée.

On pouvait se battre contre soi-même.

On ne pouvait pas remonter le temps pour corriger la lâcheté de plusieurs hommes.

Hugo sortit à son tour.

— La clé contient assez pour demander des mandats.

— Veyrac ?

— Signalement international.

— Maréchal ?

— Convocation immédiate.

— Vautrin ?

— Aussi.

Maëlle acquiesça.

— Solal ?

— Garde à vue.

— Bien.

Hugo s’assit en face d’elle.

— Il y a encore quelque chose.

Maëlle eut un rire fatigué.

— Évidemment.

— Dans la première vérification de la clé, on a retrouvé une communication directe de Veyrac.

Elle ne répondit pas.

Hugo poursuivit :

— Il donne l’ordre de « neutraliser le conducteur et l’animal avant le déplacement ».

Adrien ferma les yeux.

Maëlle resta parfaitement immobile.

Il n’y avait plus d’hypothèse.

Plus de peut-être.

Plus de trou à remplir.

Quelqu’un avait choisi Mathieu et Orion.

Quelqu’un avait donné un ordre.

Et des hommes avaient obéi.

Hugo ajouta :

— Il y a aussi un message de Vautrin envoyé douze minutes avant l’explosion.

— À qui ?

— Veyrac.

Maëlle attendit.

— « Lenoir insiste. Roussel commence à regarder aussi. »

Son cœur s’arrêta presque.

Adrien tourna la tête.

— Toi ?

Maëlle n’arrivait plus à parler.

Hugo continua :

— Réponse de Veyrac : « Elle n’est pas la cible. Écartez-la. »

La pièce sembla vaciller.

Maëlle comprit soudain quelque chose qu’elle n’avait jamais envisagé.

Elle n’avait pas survécu par hasard.

Quelqu’un avait décidé qu’elle pouvait survivre.

Parce qu’elle ne représentait pas encore une menace suffisante.

Ce choix l’avait enfermée pendant six ans avec la culpabilité des morts.

Et maintenant que la vérité existait enfin, elle n’avait plus aucune raison de porter à leur place la faute de ceux qui les avaient sacrifiés.


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