Karim resta à distance.
— Orion ne m’a pas reconnu comme une menace.
Maëlle répondit immédiatement :
— Thomas vient de me dire qu’il a réagi à un produit sur vous.
— C’est vrai.
— Un produit lié à des systèmes de mise à feu.
— Oui.
— Vous voulez jouer sur les mots ?
— Non.
Karim leva légèrement les mains.
— Je veux seulement être précis.
Maëlle sentit son irritation monter.
— Alors soyez-le.
Karim regarda Thomas.
— Tu lui as tout raconté ?
Thomas répondit :
— Jusqu’à ton appel d’il y a huit mois.
— Donc pas le reste.
— C’était à toi de le faire.
Maëlle coupa :
— Arrêtez de parler de moi comme si je n’étais pas là.
Karim se tourna vers elle.
— La veille de l’attaque, on m’a demandé de déplacer un sac provenant d’un dépôt saisi.
— Qui vous l’a demandé ?
— Vautrin.
Le nom produisit à nouveau ce sentiment de déplacement sous les pieds de Maëlle.
— Pourquoi ?
— Il disait que le matériel devait être transféré avant inspection.
— Ce n’était pas votre travail.
— Je sais.
— Et vous l’avez fait quand même.
Karim serra les lèvres.
— À l’époque, on exécutait beaucoup de choses sans exiger une réunion administrative avant chaque ordre.
— Ce n’est pas une réponse.
— J’ai obéi.
Maëlle ne dit rien.
Karim poursuivit :
— Le sac contenait plusieurs éléments électroniques et des rouleaux de fil.
— Le produit venait de là ?
— Je le croyais.
— Mais Thomas dit que les caisses saisies n’avaient jamais contenu ce produit.
— Les caisses officielles, non.
Maëlle fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Karim regarda Thomas.
— Le sac n’apparaissait sur aucun inventaire.
Thomas ferma les yeux.
— Ça, je ne le savais pas.
— Personne ne le savait.
Maëlle sentit l’affaire changer encore de forme.
— Pourquoi Vautrin vous a confié du matériel non inventorié ?
— C’est exactement la question que j’ai commencé à me poser après l’explosion.
— Après.
— Oui.
— Et avant, rien ne vous semblait étrange ?
Karim eut un rire bref.
— Tout semblait étrange là-bas.
La réponse irrita Maëlle parce qu’elle contenait une part de vérité.
Karim poursuivit :
— Le lendemain de l’attaque, quand Thomas m’a parlé du comportement d’Orion, j’ai compris que le chien avait senti le produit sur mes vêtements.
— Alors vous avez dit quoi ?
— La vérité.
— À qui ?
— À Vautrin.
Maëlle attendit.
Karim regarda la mer.
— Il m’a dit que je me trompais.
— Et vous l’avez cru ?
— Non.
— Alors ?
— Je lui ai demandé pourquoi le sac n’apparaissait pas dans les registres.
— Il a répondu ?
— Il m’a dit de me concentrer sur ma récupération.
Thomas intervint :
— Il faisait ça tout le temps.
Maëlle tourna la tête vers lui.
— Quoi ?
— Il fermait les conversations dès qu’elles sortaient du cadre qu’il contrôlait.
Karim acquiesça.
— Deux jours plus tard, j’ai essayé d’accéder au registre logistique.
— Et ?
— Mon accès avait été suspendu.
— Par qui ?
— L’ordre remontait à Vautrin.
Maëlle resta silencieuse.
Les souvenirs du lieutenant revenaient par petits morceaux : ses chemises toujours propres malgré la poussière, son impatience, sa manie de vérifier deux fois certaines informations et d’en ignorer d’autres.
— Vous pensez qu’il a organisé l’attaque ? demanda-t-elle.
Karim secoua la tête.
— Je ne sais pas.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
— Et je ne vais pas inventer une certitude parce que vous avez besoin d’un coupable.
La phrase la frappa.
Maëlle fit un pas vers lui.
— Faites attention.
Karim ne bougea pas.
— Vous avez raison.
Sa voix s’adoucit.
— Pardon.
Maëlle le fixa encore quelques secondes.
— Continuez.
— Après mon évacuation, j’ai été interrogé de façon informelle.
— Par qui ?
— Deux personnes du renseignement et Vautrin.
— Informelle ?
— Rien enregistré.
— Qu’est-ce qu’ils voulaient savoir ?
— Si j’avais parlé à des civils locaux. Si j’avais utilisé mon téléphone personnel. Si j’avais transmis notre itinéraire.
— Vous aviez fait quelque chose de tout ça ?
— Non.
— Ils vous ont cru ?
Karim regarda Thomas.
— Apparemment assez pour ne pas m’arrêter.
— Ce n’est pas une réponse.
— Je ne sais pas ce qu’ils croyaient.
Thomas reprit :
— Trois semaines plus tard, la piste interne avait disparu de tous les documents auxquels j’avais accès.
Maëlle toucha instinctivement la clé USB dans sa poche.
— Et les archives que vous avez copiées ?
— C’était avant.
— Pourquoi ?
Thomas haussa légèrement les épaules.
— Parce que quelque chose sentait mauvais.
Maëlle eut presque un rire.
— Vous auriez dû écouter votre propre instinct plus tôt.
— Oui.
Karim reprit :
— Quelques mois après notre retour, Vautrin a été muté.
— Où ?
— À Paris.
— Et ensuite ?
— Promotion.
Maëlle resta immobile.
— Vous êtes sérieux ?
— Oui.
— Après une attaque avec deux morts ?
— Les morts au combat n’empêchent pas toujours une carrière.
Thomas ajouta :
— Surtout quand le rapport conclut que toutes les procédures ont été respectées.
Maëlle sentit sa mâchoire se serrer.
— Et Mathieu ?
Personne ne répondit immédiatement.
— Quoi, Mathieu ?
Karim inspira.
— Le rapport le rendait partiellement responsable de la position d’Orion.
Maëlle sentit la colère lui monter jusqu’au visage.
— Quoi ?
Thomas baissa les yeux.
— Il indiquait qu’Orion avait quitté sa zone opérationnelle quelques minutes avant l’explosion.
— C’est faux.
— Je sais.
— Mathieu était avec lui.
— Oui.
— Et l’animal réagissait à Karim.
— Oui.
— Donc le rapport a transformé ça en erreur du conducteur mort.
Thomas acquiesça.
Maëlle recula d’un pas.
Elle pensa aux mois qui avaient suivi.
Aux conversations évitées.
Aux réponses administratives.
À la manière dont on lui avait fait comprendre qu’il était préférable de tourner la page.
— Vous avez vu ce rapport ?
— Une version préparatoire, dit Thomas.
— Et vous n’avez rien fait.
Thomas ne se défendit pas.
Karim regarda Maëlle.
— Il a essayé.
Elle tourna brusquement la tête.
— Quoi ?
— Thomas a contesté plusieurs lignes.
Thomas resta silencieux.
Karim poursuivit :
— Trois jours plus tard, il a été retiré de la suite de l’enquête.
— Pourquoi vous ne m’avez pas dit ça ? demanda Maëlle.
Thomas regarda ses mains.
— Parce que ça ne change pas le fait que j’ai fini par me taire.
Maëlle ne trouva rien à répondre.
Karim s’approcha d’un pas.
— On s’est tous tus.
— Pas tous pour les mêmes raisons.
— Non.
— Certains ont eu peur. D’autres protégeaient leur carrière.
— Oui.
— Et Mathieu ne pouvait plus rien dire.
Karim ferma les yeux.
— Oui.
Le téléphone de Maëlle vibra.
8 h 30.
Adrien.
Elle décrocha immédiatement.
— Je vais bien.
— Tu réponds, donc c’est déjà positif.
— Adrien.
— Tu es avec Delmas ?
Maëlle regarda Karim.
— Et Karim.
Un silence.
— Karim qui ?
— Celui de la photo.
— Celui qu’Orion avait détecté ?
— Oui.
La voix d’Adrien changea.
— Je viens.
— Non.
— Maëlle—
— Reste où tu es.
— Je suis déjà dehors.
Elle ferma les yeux.
— Bien sûr.
— Hugo est avec moi.
Maëlle regarda Thomas.
— Vous aviez appelé Hugo ?
— Non.
Adrien répondit :
— Moi.
Maëlle pinça l’arête de son nez.
— Vous êtes tous insupportables.
— On arrive dans dix minutes.
— Quinze, probablement.
— Douze.
Il raccrocha.
Karim eut un très léger sourire.
— C’est lui ?
Maëlle le regarda sèchement.
— Qui ?
— Celui qui vous force à ne plus tout porter seule.
— Vous parlez trop.
Le sourire disparut.
Thomas prit la parole :
— Karim, dis-lui pour la nuit.
Karim se raidit.
Maëlle le vit immédiatement.
— Quelle nuit ?
Thomas insista :
— La veille de l’attaque.
Karim ne répondit pas.
— Quelle nuit ? répéta Maëlle.
Karim regarda le fort derrière eux.
— J’ai vu Vautrin sortir après minuit.
— Et ?
— Il a quitté le périmètre sécurisé.
— Seul ?
— Non.
Thomas se figea.
— Tu ne m’as jamais dit ça.
Karim baissa les yeux.
— Je sais.
— Avec qui ?
Karim regarda Maëlle.
— Un civil.
— Vous l’avez reconnu ?
— Non.
— Local ?
— Probablement.
— Vous les avez suivis ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que Vautrin m’a vu.
Maëlle sentit son estomac se contracter.
— Il vous a vu le regarder.
— Oui.
— Et il a dit quoi ?
Karim se passa une main sur la joue.
— Rien.
— Rien ?
— Il est revenu une heure plus tard. Le lendemain matin, il m’a confié le sac.
Thomas murmura :
— Merde.
Maëlle sentit les éléments commencer à se relier.
Pas suffisamment pour former une preuve.
Mais assez pour devenir terrifiants.
— Vous pensez que le sac servait à vous compromettre.
Karim répondit :
— Oui.
— Pourquoi vous ?
— Parce que j’avais vu son rendez-vous.
— Alors pourquoi ne pas vous tuer dans l’explosion ?
— Peut-être que c’était prévu.
La phrase resta entre eux.
Maëlle regarda sa cicatrice.
— Vous avez été blessé.
— Un morceau de métal dans la cuisse et plusieurs côtes cassées.
— Et Mathieu est mort à la place.
Karim baissa les yeux.
— Oui.
Maëlle tourna le dos.
Elle marcha jusqu’au muret.
Sous elle, les vagues frappaient les rochers avec une régularité presque insultante.
— Vous savez ce qui me dérange ? dit-elle.
Personne ne répondit.
— Pendant six ans, j’ai pensé que j’avais manqué un signe.
Elle se retourna.
— Mais chaque fois qu’on avance, je découvre que plusieurs personnes ont vu des signes.
Thomas la regardait.
Karim aussi.
— Orion.
Elle désigna Karim.
— Votre sac.
Puis Thomas.
— Votre doute.
Elle pensa à elle-même.
— Mon observation.
Enfin, elle prononça :
— Le rendez-vous nocturne de Vautrin.
Le silence devint lourd.
— Personne n’a manqué le signe, dit-elle.
Thomas comprit avant Karim.
— Les signes ont été séparés.
Maëlle acquiesça.
— Chacun ne connaissait qu’un morceau.
Karim regarda la clé USB dans sa poche.
— Et maintenant ?
Maëlle allait répondre lorsqu’une voiture s’arrêta au bout du chemin.
Hugo en descendit le premier.
Adrien ouvrit la portière passager.
Maëlle secoua la tête.
— Évidemment.
Adrien s’approcha, encore légèrement raide à cause de sa blessure.
— Je t’avais dit douze minutes.
— Vous avez onze minutes de retard sur une conversation qui ne vous concernait pas.
— Alors je suis en avance sur la dispute.
Hugo ne sourit pas.
Son regard était fixé sur Karim.
— Karim Bensaïd ?
Karim acquiesça.
Hugo sortit quelque chose de sa poche.
Une impression papier.
— Je crois que vous devriez tous voir ça.
Il la tendit à Maëlle.
C’était une photographie prise depuis une caméra de surveillance militaire.
Noire et blanche.
Mauvaise définition.
Deux silhouettes près d’un véhicule.
La date affichée correspondait à la veille de l’attaque.
Maëlle reconnut Vautrin.
En face de lui, le civil restait partiellement tourné.
Karim s’approcha.
— C’est lui.
Hugo indiqua le bas du document.
— J’ai fait rechercher le visage.
— Et ?
Hugo regarda chacun d’eux.
— Ce n’était pas un civil local.
Maëlle sentit Adrien se rapprocher.
— Qui était-ce ?
Hugo posa son doigt sous le nom.
— Un officier français du renseignement.
Le nom imprimé dessous était CLAUDE MARECHAL.
Thomas pâlit.
— Je le connais.
Maëlle se tourna.
— D’où ?
Thomas fixa la photographie.
— C’est lui qui a mené notre enquête après l’explosion.