PART 1 – À Sainte-Anne, une infirmière habituée à disparaître dans les couloirs attire soudain l’attention d’un homme qui observe tout

Le dossier claqua sur le comptoir assez fort pour faire lever la tête à deux infirmières. Maëlle Roussel, elle, ne bougea pas. Elle termina d’inscrire une mesure sur sa feuille, referma son stylo et seulement alors regarda le docteur Fabien Leduc. Il avait cette façon de tenir les lèvres serrées qui annonçait rarement une conversation agréable. Autour d’eux, le poste de soins de l’Hôpital d’instruction des armées Sainte-Anne bourdonnait déjà comme chaque matin : téléphones, chariots, portes automatiques, voix étouffées derrière les chambres.

— Vos constantes ne tiennent pas debout, dit Leduc.

Maëlle baissa les yeux vers le dossier qu’il venait de pousser devant elle. Le patient concerné occupait une chambre trois portes plus loin. Elle lui avait pris la tension deux fois, vérifié sa saturation, observé la façon dont il protégeait son abdomen à chaque inspiration. Rien, dans ses chiffres, n’avait été saisi au hasard.

— Elles sont bonnes, répondit-elle. Et sa douleur augmente depuis environ une heure. Je vous l’ai signalé.

Leduc posa un doigt sur la feuille.

— Je ne vous demande pas une interprétation. Je vous demande des mesures fiables.

Maëlle sentit Sophie, à l’autre bout du comptoir, ralentir ce qu’elle faisait. Quelqu’un d’autre aurait peut-être défendu son travail avec plus de vigueur. Maëlle se contenta de reprendre le dossier, de contrôler une dernière fois les nombres et de le lui rendre.

— Ce sont les mesures que j’ai obtenues.

— Très bien.

Le ton signifiait exactement l’inverse. Leduc ramassa les feuilles et s’éloigna vers la chambre sans un mot supplémentaire. Maëlle posa sa main sur la poignée de son chariot. Ses doigts étaient parfaitement immobiles. Son visage aussi. Depuis son arrivée dans le service, elle avait appris qu’un conflit pouvait se prolonger uniquement parce qu’on lui donnait de l’air. Elle préférait fermer la porte avant qu’il commence.

Sophie la rejoignit dans le couloir.

— Il recommencera tant que tu le laisseras faire.

— Probablement.

— C’est tout ce que ça t’inspire ?

Maëlle vérifia le contenu d’un plateau avant de pousser son chariot.

— J’ai six patients à voir avant neuf heures. Ça m’inspire surtout que je vais être en retard.

Sophie souffla par le nez. Elle avait plus de vingt ans de service, des cheveux courts toujours impeccables et une incapacité presque professionnelle à laisser passer une injustice.

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

— Oui.

— Alors réponds-lui.

Maëlle tourna légèrement la tête.

— Ce n’est pas parce que je peux faire quelque chose que j’ai besoin de le faire.

La phrase arrêta Sophie un instant. Puis Maëlle repartit. Personne dans l’équipe n’aurait su expliquer pourquoi elle se déplaçait avec cette économie précise de gestes, pourquoi elle choisissait toujours la place depuis laquelle elle pouvait voir une porte, ni pourquoi aucun bruit soudain ne réussissait jamais à lui faire lâcher ce qu’elle tenait. Ses collègues avaient fini par ranger ces détails dans la catégorie des manies.

Elle travaillait vite, arrivait systématiquement avant l’heure et parlait rarement de sa vie privée. Une infirmière plus jeune avait un jour plaisanté en disant que Maëlle pouvait traverser un service complet sans produire davantage de bruit qu’une ombre. Le surnom de « fantôme » avait circulé quelques semaines. Maëlle n’en avait ni ri ni protesté.

Ce que personne ne savait, c’était qu’avant la blouse claire, les chaussures souples et les gardes de nuit, elle avait porté un uniforme pendant six ans. Elle avait servi dans l’armée de l’air au sein d’équipes travaillant avec des unités déployées loin de la France, dans des environnements où savoir où se trouvait une sortie n’était pas une habitude étrange mais une nécessité.

Elle n’en parlait jamais.

Elle ne parlait pas non plus de la raison pour laquelle elle avait abandonné cette vie-là.

À huit heures quarante, Sophie lui tendit un dossier d’admission.

— Chambre 214. Transfert de chirurgie. Il restera quelques jours en observation.

Maëlle parcourut les informations principales. Adrien Kerjean, quarante-deux ans. Ancien officier des commandos marine. Blessures relativement limitées après une chute dans un escalier, mais examens complémentaires décidés à cause d’un malaise inexpliqué et de plusieurs nuits de sommeil très perturbé.

Le mot « ancien » retint son regard une fraction de seconde.

— Quelque chose ? demanda Sophie.

— Non.

Maëlle referma le dossier.

Dans la chambre 214, Adrien Kerjean ne regardait pas la fenêtre sur Toulon. Il observait la porte. Plus exactement, il observait tout ce qui se trouvait entre son lit et cette porte : le fauteuil, la table roulante, la poignée, la distance jusqu’au couloir. Quand Maëlle entra, son regard passa rapidement sur son badge puis revint sur son visage.

— Bonjour. Maëlle Roussel. Je vais reprendre vos constantes et vérifier votre traitement.

— Je croyais qu’on l’avait déjà fait.

— On l’a fait. Je recommence.

— Voilà qui inspire confiance.

Elle ne réagit pas à l’ironie. Elle plaça le brassard autour de son bras, ajusta le capteur et attendit. Adrien resta silencieux quelques secondes. Puis ses yeux descendirent vers les pieds de Maëlle.

Elle se tenait sur le côté du lit, jamais coincée entre le patient et le mur.

— Vous faites toujours ça ? demanda-t-il.

— Prendre la tension ?

— Choisir votre position avant même de regarder le patient.

Maëlle leva les yeux du tensiomètre.

— C’est plus pratique.

— Non.

La réponse arriva sans agressivité, presque amusée.

— Quoi, non ?

— Ce n’est pas seulement pratique.

Le brassard se dégonfla. Maëlle nota la mesure.

— Cent vingt-six sur soixante-dix-huit.

— Vous venez d’entrer dans une chambre d’hôpital et vous avez repéré la sortie avant de me regarder.

Elle rangea le matériel.

— Vous aussi.

Un sourire bref apparut sur le visage d’Adrien.

— Touché.

Maëlle vérifia la perfusion, puis s’approcha de la table où se trouvaient les médicaments.

— Douleur ?

— Trois sur dix.

— Vertiges ?

— Pas depuis ce matin.

— Nausées ?

— Non.

Elle nota les réponses. Adrien l’observait toujours, mais sans l’insistance maladroite des gens qui cherchent une confidence. Son regard avait autre chose : une curiosité disciplinée. Cela la rendait plus méfiante.

— Vous êtes militaire ? demanda-t-il.

Le stylo de Maëlle s’arrêta.

Pas longtemps.

À peine assez pour qu’un homme moins attentif ne remarque rien.

— Je suis infirmière.

— Ce n’était pas ma question.

— C’est pourtant ma réponse.

Elle remit le stylo dans sa poche.

Adrien se redressa légèrement contre l’oreiller et grimaça lorsque son épaule protesta.

— Vous savez, je connais beaucoup d’infirmiers militaires.

— Tant mieux.

— Aucun ne fait semblant de ne pas comprendre une question aussi simple.

Maëlle ramassa l’emballage d’une compresse.

— Reposez-vous, monsieur Kerjean.

— Adrien.

— Reposez-vous, Adrien.

Elle atteignait déjà la porte lorsqu’il reprit :

— Votre mensonge n’est pas très convaincant.

Maëlle se retourna.

Il ne souriait plus. Il n’avait pourtant rien d’accusateur dans la voix.

— Je ne vous mens pas.

— Vous êtes infirmière, oui. Là-dessus, je vous crois.

Il inclina légèrement la tête.

— Mais ce n’est pas toute l’histoire.

Durant le reste de la matinée, Maëlle essaya de ne plus penser à la chambre 214. Elle réussit presque. Les prélèvements, les traitements, les transmissions et deux changements de pansement lui donnèrent suffisamment de travail pour occuper ses mains. Son esprit, en revanche, revenait malgré elle à la façon dont Adrien avait identifié en quelques secondes des habitudes que ses collègues côtoyaient depuis des années sans jamais les interroger.

Peu avant midi, elle passa devant la 214 pour vérifier une perfusion. Adrien était assis dans le fauteuil, habillé d’un pantalon de survêtement et d’un tee-shirt sombre. Son plateau-repas attendait encore intact.

— Vous devriez manger, dit-elle.

— J’attendais de voir si vous passiez.

Maëlle s’immobilisa.

— Pourquoi ?

— J’ai une question.

— Je commence à m’en douter.

Adrien posa ses avant-bras sur ses cuisses.

— Je peux m’asseoir avec vous à midi ?

Elle le fixa, persuadée pendant une seconde d’avoir mal entendu.

— Pour quoi faire ?

— Déjeuner.

— Ça, j’avais compris.

Il eut un léger sourire.

— Depuis quatre jours, on me demande si j’ai mal, si je dors, si j’ai des vertiges, si je bois suffisamment et si mes intestins fonctionnent normalement. J’aimerais passer vingt minutes à parler à quelqu’un sans être traité comme un dossier médical.

— Je suis justement l’une des personnes chargées de votre dossier médical.

— Pendant votre service.

— Je serai encore en service à midi.

— Pendant votre pause, alors.

Maëlle baissa les yeux vers sa montre.

Elle aurait pu dire non. Normalement, elle aurait dit non. Une réponse courte, polie, définitive. Puis elle aurait mangé avec Sophie ou, plus probablement, seule dans un coin tranquille de la cafétéria en consultant mentalement ce qui restait à faire.

Mais quelque chose dans la demande d’Adrien ne ressemblait ni à une tentative de séduction ni à une manière de fouiller dans son passé.

Il semblait simplement fatigué de rester seul avec ses propres pensées.

— Treize heures, dit-elle finalement.

Adrien cligna des yeux.

— Treize heures ?

— Ma pause. Si rien ne la décale.

— Cafétéria ?

Maëlle ouvrit la porte.

— Vous connaissez beaucoup d’autres endroits où déjeuner sans quitter l’hôpital ?

Elle sortit avant qu’il puisse répondre.

Dans le couloir, elle prit deux pas puis s’arrêta.

Elle venait d’accepter volontairement de s’asseoir en face d’un homme qui, en moins de dix minutes, avait déjà remarqué davantage sur elle que des collègues fréquentés depuis deux ans.

Et, contre toute logique, ce n’était pas cette idée qui l’inquiétait le plus.

Ce qui l’inquiétait, c’était qu’une partie d’elle voulait savoir ce qu’Adrien avait reconnu.


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