PART 7 – Un nom inconnu dans un ancien rapport pousse Maëlle à rouvrir le dossier qu’elle s’était juré de ne jamais consulter de nouveau

Maëlle resta debout devant le poste de soins avec le téléphone d’Hugo entre les mains. Autour d’elle, l’hôpital continuait comme si rien d’important ne venait de se produire. Une sonnette retentit. Un chariot passa. Sophie échangea quelques mots avec un interne. Tous ces gestes ordinaires semblaient appartenir à un autre monde.

— Envoie-moi ça, dit Maëlle.

Hugo hésita.

— Vous êtes sûre ?

— Vous avez déjà cherché. Maintenant, envoyez.

Il lui demanda son numéro.

Quelques secondes plus tard, l’image du bulletin apparut sur son téléphone.

Elle l’agrandit jusqu’à voir les lettres devenir floues.

Thomas Delmas.

Conducteur d’Orion.

Survivant.

— Je vais voir si j’obtiens autre chose, dit Hugo.

— Non.

— Maëlle—

— Pas sans me prévenir.

Hugo acquiesça.

— D’accord.

Elle rangea son téléphone.

Ses mains ne tremblaient pas.

Cela l’inquiétait presque davantage.

Sophie l’observait depuis plusieurs minutes.

— Tu veux sortir cinq minutes ?

— Non.

— Tu as la tête de quelqu’un qui devrait sortir cinq minutes.

— J’ai encore trois traitements.

— Je les prends.

— Sophie—

— Je les prends.

Le ton n’autorisait pas la discussion.

Maëlle retira son badge du lecteur et quitta le service.

Elle descendit un étage par l’escalier plutôt que d’attendre l’ascenseur. Dans le hall latéral, elle trouva un endroit presque vide près d’une baie vitrée donnant sur une cour intérieure.

Elle regarda encore le document.

Six années de certitude venaient de se fissurer en une ligne administrative.

Elle connaissait pourtant la facilité avec laquelle une erreur pouvait apparaître dans un registre.

Un nom mal saisi.

Une affectation ancienne non corrigée.

Un chien transféré administrativement mais pas physiquement.

Il existait vingt explications simples.

Son corps n’en croyait aucune.

— Je peux m’asseoir ?

Adrien.

Maëlle ne leva pas immédiatement les yeux.

— Cette phrase vous a déjà causé beaucoup de problèmes.

— Je prends le risque.

Elle lui indiqua le banc.

Il s’assit avec suffisamment de distance pour ne pas l’envahir.

— Sophie m’a dit que vous étiez descendue.

Maëlle tourna la tête.

— Sophie vous raconte où je vais maintenant ?

— Elle m’a demandé de vérifier que vous ne partiez pas rejoindre la Légion étrangère.

Malgré elle, Maëlle expira un rire bref.

Adrien attendit.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Elle regarda le téléphone.

Cette fois, elle ne trouva pas l’énergie de construire une réponse vague.

Elle lui montra l’image.

Adrien lut lentement.

— Thomas Delmas.

— Ce nom ne devrait pas être là.

— Qui devrait y être ?

— Mathieu Lenoir.

Adrien rendit le téléphone.

— Vous l’avez vu travailler avec Orion ?

— Pendant des mois.

— Vous les avez vus le jour de l’incident ?

Maëlle ferma les yeux une seconde.

— Oui.

— Ensemble ?

— Oui.

Adrien réfléchit.

— Alors le papier est peut-être simplement mauvais.

— Peut-être.

— Mais vous ne le pensez pas.

— Non.

Il ne demanda pas pourquoi.

Maëlle le lui expliqua tout de même.

— Après l’attaque, notre unité a été dispersée très vite. Des blessés ont été évacués. Les rapports sont passés par plusieurs niveaux. On nous a dit que certaines informations resteraient classifiées.

— Normal selon l’opération.

— Oui.

Elle fixa la cour.

— Mais je n’ai jamais vu le rapport final.

Adrien se tourna vers elle.

— Jamais ?

— J’ai demandé.

— Et ?

— On m’a répondu que je n’étais pas habilitée à recevoir tous les détails.

— Vous étiez présente.

— Ça ne change rien à une habilitation.

Adrien resta silencieux.

— Pourquoi avez-vous quitté l’armée ? demanda-t-il finalement.

La question aurait normalement fermé la conversation.

Cette fois, Maëlle répondit.

— Trois mois après.

— À cause de l’attaque ?

— Je croyais que oui.

Elle joignit ses mains.

— Mathieu est mort à moins de quarante mètres de moi. Orion aussi. Deux autres personnes ont été blessées. J’ai continué à travailler quelques semaines, mais quelque chose s’était cassé.

Adrien hocha doucement la tête.

— Vous vous sentiez responsable.

— Oui.

— Pourquoi ?

Maëlle regarda droit devant elle.

— Parce que j’avais remarqué quelque chose avant.

Adrien ne bougea plus.

— Quoi ?

— Orion était agité.

Le souvenir revenait avec une précision insupportable.

— Pas paniqué. Pas agressif. Mais il revenait sans cesse vers un point sur notre gauche. Je l’ai vu.

— Et Mathieu ?

— Il l’a vu aussi.

— Alors pourquoi—

— Parce qu’on avait un départ programmé. Parce qu’une alerte avait déjà été contrôlée. Parce que tout le monde était fatigué.

Sa voix resta calme malgré la pression dans sa poitrine.

— Et parce que j’ai pensé que ce n’était rien.

Adrien baissa les yeux.

— L’explosion est venue de cet endroit ?

— Pas exactement.

Elle prit une respiration.

— Elle est venue derrière.

— Donc l’agitation d’Orion n’était peut-être pas liée.

— Peut-être.

— Vous dites beaucoup ce mot.

— Parce qu’il existe beaucoup de choses qu’on ne saura jamais.

Adrien regarda le document.

— Sauf peut-être celle-ci.

Maëlle comprit.

Le nom de Delmas.

La première chose vérifiable.

— Je dois savoir qui il est.

— Oui.

— Et pourquoi il apparaît comme conducteur d’Orion.

— Oui.

— Même si c’est une erreur.

— Surtout si c’est une erreur.

Elle regarda Adrien.

— Pourquoi surtout ?

— Parce qu’une erreur administrative simple se corrige vite. Quelqu’un sait d’où elle vient.

La logique était implacable.

Ils restèrent silencieux.

Puis Adrien se pencha contre le dossier du banc.

— Vous savez ce qui est ironique ?

— Quoi ?

— Il y a trois heures, vous me disiez d’accepter une évaluation.

— Je n’ai pas oublié.

— Et maintenant, vous êtes sur le point de rouvrir le pire jour de votre vie.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non.

Il acquiesça.

— Mais dans les deux cas, on parle d’arrêter de laisser le passé décider à votre place.

Maëlle tourna le téléphone entre ses doigts.

— Faites votre évaluation.

Adrien sourit faiblement.

— Vous d’abord.

— Ce n’est pas négociable.

— C’est exactement ce que disait mon ancien commandant.

Elle lui lança un regard.

— Vous aviez raison sur un point.

— Un seul ?

— Vous devriez travailler votre sympathie.

Ils remontèrent ensemble.

Dans le service, Sophie fit semblant de ne pas les avoir attendus.

— Ça va ?

— Oui.

— Mensonge.

Maëlle posa son téléphone devant elle.

— J’aurai peut-être besoin que tu me remplaces demain matin.

Sophie cessa immédiatement de plaisanter.

— Pourquoi ?

— J’ai un rendez-vous à prendre.

— Quel genre ?

Maëlle hésita.

— Militaire.

Sophie resta bouche entrouverte.

— Toi ?

— Oui.

— Tu étais—

Maëlle leva une main.

— Pas maintenant.

Sophie hocha lentement la tête.

— D’accord.

Ce simple accord lui fit plus de bien que Maëlle ne voulait l’admettre.

À la fin de son service, elle rentra chez elle sans allumer la radio.

Son appartement était petit, sobre, presque trop ordonné. Elle posa ses clés, enleva ses chaussures et resta debout dans l’entrée.

Puis elle ouvrit le placard du couloir.

Tout en haut, derrière deux couvertures, se trouvait une boîte en carton qu’elle n’avait pas touchée depuis son déménagement.

Elle la posa au sol.

À l’intérieur reposaient quelques photographies, des documents administratifs, une ancienne montre, un insigne et une enveloppe kraft.

Sur l’enveloppe, son écriture indiquait simplement : SAHEL.

Maëlle s’assit.

Ses doigts restèrent longtemps sur le rabat.

Puis elle l’ouvrit.

Les premiers documents étaient ceux qu’elle connaissait déjà.

Ordres de mission.

Compte rendu médical.

Attestation.

Avis de mutation qu’elle avait refusé.

Puis une photographie glissa sur le sol.

Maëlle la ramassa.

Mathieu se tenait devant un véhicule avec Orion assis près de lui.

Il souriait.

Derrière eux, trois autres militaires regardaient l’objectif.

Maëlle reconnut immédiatement deux visages.

Le troisième lui était inconnu.

Elle retourna la photographie.

Quatre prénoms avaient été écrits au stylo.

Maëlle.

Mathieu.

Karim.

Et Thomas.

Elle sentit sa gorge se fermer.

Elle retourna de nouveau l’image.

L’homme inconnu se tenait presque derrière Orion.

Sur son uniforme, malgré la mauvaise qualité de la photo, on distinguait un écusson.

DELMAS.

Maëlle resta immobile.

Elle ne se souvenait pas de cet homme.

Pas du tout.

Pourtant elle possédait depuis six ans une photographie prouvant qu’elle avait été à quelques mètres de lui.

Elle prit immédiatement son téléphone et appela Hugo.

Il répondit à la troisième sonnerie.

— Perez.

— J’ai trouvé Thomas Delmas.

— Où ?

Maëlle regarda la photo.

— Dans mes propres affaires.


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