PART 5 – Hugo exige enfin la vérité sur Nox, tandis qu’Adrien comprend que le silence de Maëlle protège bien plus qu’un simple souvenir militaire

Maëlle resta immobile devant Nox jusqu’à ce que le chien détourne enfin le regard. Le couloir retrouvait lentement sa respiration après l’intervention autour de Thomas, mais elle n’entendait plus que le battement régulier de son propre cœur. Hugo attendait toujours, une main posée sur le harnais du malinois. Adrien, quelques mètres derrière, eut la prudence de ne pas interrompre ce silence.

— Pas ici, dit finalement Maëlle.

Hugo hocha la tête comme s’il s’attendait à cette réponse.

— D’accord. Quand le confinement sera levé.

— Si vous avez des questions sur votre chien, posez-les à son dresseur.

— Je suis son maître-chien.

— Alors vous connaissez déjà vos réponses.

Hugo ne se vexa pas. Son regard glissa vers Nox.

— Pas celle-ci.

Le malinois s’était assis contre sa jambe. Malgré les radios, les portes et les gens qui passaient, son attention revenait par intermittence vers Maëlle avec une précision troublante.

Adrien observa le phénomène sans intervenir.

Leduc arriva depuis le poste de soins.

— Le dispositif était surtout destiné à créer de la fumée et de la panique. La sécurité dit qu’il n’y a pas de charge explosive importante.

Sophie expira.

— Donc tout ça pour quoi ?

— Ils essaient encore de comprendre.

Leduc regarda Maëlle.

— Et Thomas est stable.

Elle hocha la tête.

— Bien.

Il resta devant elle un instant.

— Vous avez très bien réagi.

Le compliment semblait presque lui coûter.

Maëlle n’en profita pas.

— Toute l’équipe a réagi.

Leduc eut l’air de vouloir ajouter quelque chose puis renonça. Après les frictions du matin, il ne savait manifestement plus quelle place occuper devant elle.

Le confinement fut partiellement levé quarante minutes plus tard. Les patients pouvaient à nouveau circuler dans certaines zones, mais les accès techniques restaient fermés. Deux policiers prenaient encore des dépositions lorsqu’Hugo revint trouver Maëlle.

— Vous avez dix minutes ?

Elle regarda Sophie.

— Va, dit celle-ci. Je couvre tes chambres.

Maëlle faillit refuser par réflexe.

Puis elle vit Nox.

— Dix minutes.

Ils s’installèrent dans une petite salle de réunion vide. Adrien n’était pas invité, et Maëlle en fut presque reconnaissante. Pourtant, au moment de fermer la porte, elle aperçut sa silhouette au bout du couloir. Il ne chercha pas à s’approcher.

Hugo détacha le harnais de Nox sans retirer sa laisse.

— Je vais être direct. Quand il vous a vue, il a changé de comportement.

— Je l’ai remarqué.

— Il ne vous connaissait pas.

— Non.

— Mais il vous a reconnue comme quelqu’un de familier.

Maëlle croisa les bras.

— Ce n’est pas la même chose.

— Exactement.

Hugo s’assit en face d’elle.

— Alors je vais vous demander une seule fois comment c’est possible.

Maëlle observa Nox.

Le chien s’était couché près de la chaise, mais ses oreilles bougeaient à chaque son.

— Les chiens opérationnels apprennent à lire davantage que les ordres, dit-elle. Une façon de se tenir. De donner de l’espace. D’éviter de les fixer. Certains gestes deviennent presque un langage.

Hugo attendit.

— Vous avez été maître-chien ?

— Non.

— Conductrice ?

— Non plus.

— Alors quoi ?

Maëlle regarda la porte.

— J’ai travaillé régulièrement avec une équipe cynophile.

— Où ?

— Sur des opérations extérieures.

La formulation était volontairement large.

Hugo le comprit.

— Armée de l’air ?

Elle le regarda.

— Vous avez vu mon dossier ?

— Non. Votre nom me disait quelque chose, alors j’ai demandé à un collègue s’il le connaissait. C’est tout.

Une irritation sèche la traversa.

— Vous enquêtez sur moi ?

— Non.

Hugo posa les deux mains à plat sur la table.

— Mais un chien dressé pour rechercher des personnes et détecter des comportements inhabituels s’est tourné vers vous comme s’il attendait une instruction. Je dois comprendre pourquoi.

Maëlle fixa la laisse de Nox.

— Parce que j’ai passé assez de temps avec un chien comme lui pour savoir comment ne pas interférer.

— Son nom ?

La question frappa exactement là où Hugo n’aurait pas dû toucher.

Maëlle ne répondit pas.

Nox releva la tête.

Hugo vit le changement sur son visage.

— Ce chien avait un nom.

— Tous les chiens en ont un.

— Et vous ne voulez pas me donner le sien.

— Ce n’est pas pertinent.

Hugo se recula légèrement.

— D’accord.

Il prit une seconde.

— Je ne vous demande pas ça par curiosité. Nox ne réagit pas seulement à vos gestes. Il réagit à une combinaison d’odeurs et de comportements. Vous avez manipulé quelque chose aujourd’hui qui pouvait lui rappeler un environnement opérationnel ?

Maëlle pensa au sang de Thomas, aux produits médicaux, au tissu de sa blouse.

— Je travaille dans un hôpital. Il y a cent odeurs sur moi.

— Ça n’explique pas tout.

Elle regarda Nox.

Et malgré elle, un souvenir se forma.

Orion couché sous une table métallique, haletant dans une chaleur écrasante. Mathieu lui tendant une bouteille d’eau. Maëlle agenouillée à quelques mètres, réparant une sangle déchirée pendant que la radio crachait des coordonnées.

Elle revint à la pièce.

— Le chien s’appelait Orion.

Hugo ne bougea pas.

— Merci.

Maëlle sentit qu’elle regrettait déjà d’avoir prononcé le nom.

— C’est tout.

— D’accord.

Il se leva.

Elle fronça les sourcils.

— Vous n’avez pas d’autres questions ?

— Vous m’avez déjà donné davantage que ce que vous vouliez.

Cette réponse la surprit.

Hugo remit le harnais de Nox.

— Et parfois, quand quelqu’un s’arrête à un nom, c’est que le reste ne doit pas être forcé.

Maëlle baissa légèrement les yeux.

— Votre chien a de bons réflexes.

— Vous aussi.

Elle ouvrit la porte.

Adrien était encore dans le couloir.

— Vous attendiez vraiment ici ?

— J’attendais qu’on m’autorise à retourner prendre un café.

— La cafétéria est de l’autre côté.

— J’ai une très mauvaise orientation.

Maëlle passa devant lui.

— Ancien commando avec une mauvaise orientation. Ça inspire confiance.

Il sourit.

— Vous voyez ? Vous allez mieux.

La phrase la fit ralentir.

— Je n’allais pas mal.

— Non. Vous étiez juste à deux secondes de traverser un mur quand Hugo a demandé le nom du chien.

Maëlle se retourna.

Adrien leva une main.

— Je ne vous demande rien.

Elle attendit.

— Je voulais seulement vérifier que vous alliez bien.

— Pourquoi ?

— Parce que je sais à quoi ressemble quelqu’un qui vient de revoir une partie de sa vie qu’il avait soigneusement enterrée.

Maëlle sentit sa méfiance revenir.

— Vous parlez d’expérience ?

— Oui.

Il ne développa pas.

Cette fois, ce fut elle qui remarqua ce qu’il ne disait pas.

Adrien regarda brièvement vers les fenêtres au bout du couloir.

— On croit souvent qu’on quitte une unité le jour où on signe les papiers. C’est faux.

— Alors quand ?

— Je n’en sais rien.

Son sourire avait disparu.

— Je cherche encore.

Maëlle pensa à ses propres nuits. Aux réveils sans raison apparente. À l’odeur imaginaire de poussière qui venait parfois se glisser entre les draps propres de son appartement.

— Vous dormez mal à cause de ça ?

Adrien releva les yeux.

Elle venait de poser la première vraie question personnelle depuis leur rencontre.

— Entre autres.

— Les autres, c’est quoi ?

Il hésita.

— Je suis tombé dans un escalier parce que je n’avais presque pas dormi depuis trois jours.

Maëlle attendit.

— Et parce que j’avais bu.

La franchise ne contenait aucune tentative d’excuse.

— Beaucoup ?

— Assez pour que la réponse soit oui avant même que vous précisiez.

Elle regarda le dossier qu’elle tenait.

— Et vous comptez continuer ?

Adrien eut un rire bref sans joie.

— Vous voyez ? Là, vous redevenez infirmière.

— C’est pratique.

— Vous voulez la vérité ?

— Je ne pose généralement pas une question pour obtenir autre chose.

Adrien passa une main sur sa nuque.

— Je ne sais pas.

Maëlle ne répondit pas tout de suite.

— Alors commencez par savoir ça.

Il la regarda.

— C’est un ordre ?

— Une observation.

— Vous apprenez vite.

Elle allait partir lorsqu’il dit :

— Orion est mort en opération ?

Maëlle s’immobilisa.

Il ajouta immédiatement :

— Vous n’êtes pas obligée de répondre.

Le couloir semblait plus calme maintenant. À quelques mètres, Nox suivait Hugo vers l’ascenseur.

Maëlle regarda le chien disparaître.

— Oui.

Adrien resta silencieux.

— Et son maître aussi, dit-elle.

Elle sentit les mots devenir plus lourds une fois prononcés.

— Mathieu.

Elle n’avait pas prévu de donner son prénom.

Adrien ne fit aucun commentaire inutile.

— J’étais là, ajouta Maëlle.

Cette fois, la douleur ne surgit pas avec violence. Elle arriva plus doucement, comme une porte ancienne qui s’ouvre dans une maison vide.

Adrien acquiesça.

— Et depuis, vous vous demandez ce que vous auriez pu voir plus tôt.

Maëlle tourna brusquement la tête vers lui.

— Comment vous savez ça ?

Son visage resta calme.

— Parce que ceux qui reviennent cherchent toujours le détail qu’ils auraient dû remarquer.

Elle le fixa.

— Même quand ce détail n’existait peut-être pas.

Adrien baissa les yeux.

La phrase avait changé de propriétaire.

Maëlle le comprit immédiatement.

Ce n’était plus seulement d’Orion, de Mathieu ou d’elle qu’ils parlaient.

— Qui ? demanda-t-elle.

Adrien releva lentement le regard.

Avant qu’il puisse répondre, une alarme de chambre sonna.

Maëlle regarda le numéro.

214.

Sa chambre.

Ils se tournèrent ensemble.

Une femme en civil sortait justement de la pièce d’Adrien, un téléphone serré contre sa poitrine.

Elle aperçut Adrien.

Son visage se décomposa.

— Tu n’étais pas censé être dans le couloir.

Adrien se figea.

Et pour la première fois depuis que Maëlle le connaissait, il eut l’air réellement pris au dépourvu.


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