La femme ne bougea plus. Elle avait une quarantaine d’années, un manteau sombre jeté sur une tenue de ville et des cernes suffisamment marqués pour suggérer que la fatigue n’était pas récente. Son regard passa d’Adrien à Maëlle puis revint immédiatement vers lui.
— Claire, dit Adrien.
Il ne semblait ni heureux ni franchement contrarié de la voir.
Il semblait surtout sur ses gardes.
Maëlle fit un pas en arrière.
— Je vous laisse.
Claire la regarda.
— Vous êtes son infirmière ?
— Oui.
Adrien répondit en même temps :
— Non.
Maëlle leva les yeux vers lui.
— Pardon ?
Il expira.
— Je veux dire… oui, elle travaille ici. Ce n’est pas—
— Adrien, coupa Claire, je ne suis pas venue demander qui déjeune avec qui.
Le silence qui suivit rendit la situation immédiatement plus inconfortable.
Maëlle recula davantage.
— Je repasserai plus tard pour votre traitement.
— Maëlle—
— Plus tard.
Elle s’éloigna avant de se retrouver au milieu d’une conversation qui ne la concernait pas.
Pourtant, elle entendit Claire dire derrière elle :
— Tu avais promis que tu accepterais l’évaluation.
Puis la porte de la chambre se referma.
Sophie attendait au poste avec une expression beaucoup trop intéressée.
— Je suppose que tu ne vas rien me raconter.
— Bonne supposition.
— Elle est qui ?
— Aucune idée.
Sophie regarda vers la chambre 214.
— Ex-femme ?
— Je travaille dans un service hospitalier, pas dans une agence matrimoniale.
— Donc ex-femme.
Maëlle lui lança un regard.
Sophie sourit.
— J’arrête.
La matinée reprit, mais l’incident de sécurité avait laissé une nervosité dans le service. Les policiers continuaient d’interroger le personnel. Selon les premières informations, l’homme responsable du dispositif artisanal avait été identifié : un ancien sous-traitant mécontent qui cherchait surtout à interrompre le fonctionnement de plusieurs services. Il n’avait apparemment prévu aucune attaque majeure.
La perspective aurait dû rassurer Maëlle.
Elle n’y parvenait qu’à moitié.
Son esprit revenait à Mathieu.
Puis à Orion.
Puis, contre sa volonté, à Adrien.
À midi vingt, Claire sortit de la chambre 214.
Elle avait les yeux rougis mais ne pleurait pas.
Maëlle se trouvait près du chariot de médicaments.
Claire s’arrêta.
— Vous êtes Maëlle ?
— Oui.
— Il parle de vous.
La phrase tomba avec une simplicité déconcertante.
— Nous avons eu quelques conversations.
— C’est déjà beaucoup pour lui.
Maëlle ne savait pas quoi répondre.
Claire serra davantage la sangle de son sac.
— Je suis sa sœur.
Une tension que Maëlle n’avait pas identifié jusque-là disparut.
— D’accord.
Claire eut un petit sourire fatigué.
— Vous pensiez que j’étais son ex ?
— Je n’avais aucune raison de penser quoi que ce soit.
— C’est exactement le genre de phrase qu’Adrien utiliserait.
Maëlle regarda vers la chambre.
— Il va bien ?
Le sourire de Claire disparut.
— Physiquement ? Probablement.
Elle hésita.
— Pour le reste, c’est plus compliqué.
Maëlle n’interrogea pas.
Claire sembla lui en être reconnaissante.
— Merci de le traiter normalement.
— C’est mon travail.
— Non.
Elle secoua la tête.
— Son médecin fait son travail. Les psychologues font leur travail. Moi, je suis sa sœur et je passe mon temps à essayer de l’empêcher de tout casser.
Maëlle sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine.
— Qu’est-ce qu’il casse ?
Claire regarda encore la porte.
— Surtout lui-même.
Puis elle partit.
Maëlle resta un moment immobile.
Lorsqu’elle entra ensuite dans la chambre 214 avec le traitement, Adrien se tenait près de la fenêtre.
— Vous pouvez faire une remarque, dit-il.
— Sur quoi ?
— Sur le fait que ma sœur est entrée dans ma chambre sans demander et qu’elle a probablement fouillé dans mes affaires.
— Je n’ai pas encore vu de protocole interdisant aux sœurs d’être agaçantes.
Adrien se retourna.
— Elle vous a parlé ?
— Très peu.
— C’est déjà trop.
Maëlle posa les comprimés sur la table.
— Elle s’inquiète.
— C’est son activité principale.
— Vous lui donnez beaucoup de travail.
Il s’assit.
— Touché.
Maëlle lui tendit le verre d’eau.
— Quelle évaluation ?
Adrien prit le verre sans boire.
— Vous écoutez derrière les portes maintenant ?
— J’étais dans le couloir.
— Évaluation psychologique.
— Obligatoire ?
— Recommandée avec suffisamment d’insistance pour que la nuance soit décorative.
Maëlle attendit.
Adrien comprit qu’elle ne partirait pas immédiatement.
— J’ai fait quelques erreurs ces derniers mois.
— L’alcool.
— Entre autres.
— Quoi d’autre ?
Il regarda ses mains.
— Une bagarre.
Maëlle fronça les sourcils.
— Avec qui ?
— Un type dans un bar.
— Pourquoi ?
Adrien eut un sourire sans humour.
— Il a eu le mauvais réflexe au mauvais moment.
— Ça ne veut rien dire.
— Il m’a attrapé par l’épaule par derrière.
Maëlle comprit.
Adrien poursuivit :
— Quand j’ai réalisé où j’étais, il était au sol.
— Gravement blessé ?
— Non.
— Et après ?
— Après, j’ai passé une nuit à expliquer à la police pourquoi un ancien militaire entraîné avait cassé le nez d’un comptable de cinquante-sept ans qui essayait seulement de m’empêcher de tomber.
Maëlle baissa les yeux.
— Vous aviez bu.
— Oui.
— Et pas dormi.
— Deux nuits.
Il finit par avaler les médicaments.
— Claire pense que je vais finir par tuer quelqu’un, ou me tuer sans le vouloir.
La phrase fut dite trop légèrement.
Maëlle releva aussitôt le regard.
— Et vous ?
Adrien soutint ses yeux.
— Je pense qu’elle a peur.
— Ce n’était pas ma question.
Il resta silencieux.
— Adrien.
Son visage se durcit.
— Non.
— Non quoi ?
— Non, je n’ai pas l’intention de me tuer.
Maëlle ne détourna pas les yeux.
— Et je ne joue pas avec cette réponse, ajouta-t-il.
Elle acquiesça.
— D’accord.
— Vous me croyez ?
— Oui.
Il parut surpris.
— Pourquoi ?
— Parce que je vous ai demandé clairement. Vous avez répondu clairement.
Adrien se pencha vers elle.
— Vous faites toujours confiance aussi facilement ?
— Absolument pas.
Il eut presque un sourire.
— Là, je vous reconnais.
Maëlle reprit les emballages.
— Faites l’évaluation.
— Claire vous a recrutée ?
— Non.
— Alors pourquoi vous vous en mêlez ?
Elle s’arrêta à la porte.
— Parce qu’il y a une différence entre survivre à quelque chose et continuer à organiser sa vie autour.
Adrien ne bougea plus.
Maëlle comprit qu’elle venait encore une fois de parler autant d’elle que de lui.
— Et vous ? demanda-t-il.
— Quoi, moi ?
— Vous avez fait l’évaluation ?
Elle resta silencieuse.
Adrien hocha lentement la tête.
— C’est bien ce que je pensais.
— Nous ne parlons pas de moi.
— Vous venez de me dire d’arrêter d’organiser ma vie autour de mon passé alors que vous cachez six ans de la vôtre à tous ceux qui vous connaissent.
Maëlle sentit la colère arriver plus vite qu’elle ne l’aurait voulu.
— Vous ne savez rien de ma vie.
— Exact.
Il se leva.
— Parce que vous ne laissez personne en savoir quoi que ce soit.
— Ce n’est pas votre problème.
— Non.
Sa voix resta calme.
— Mais ne me demandez pas de faire quelque chose que vous refusez pour vous-même.
Maëlle ouvrit la porte.
— Vous avez raison.
Adrien parut surpris.
— Je sais.
Elle sortit.
Pendant plusieurs heures, ils ne se parlèrent plus.
En fin d’après-midi, Hugo réapparut pour récupérer une copie de sa déposition. Nox n’était pas avec lui cette fois.
— Il est où ? demanda Maëlle avant de réfléchir.
Hugo sourit légèrement.
— Avec mon collègue.
Elle regretta aussitôt la question.
— Pourquoi ?
— Rien.
— Vous avez demandé.
— J’ai demandé où il était. Pas pourquoi il n’était pas là.
— Très précis.
— Vieille habitude.
Hugo s’appuya contre le comptoir.
— J’ai vérifié quelque chose.
Maëlle sentit une tension immédiate.
— Quoi ?
— Orion.
Son visage se ferma.
— Je vous avais dit—
— Je sais. Écoutez juste une seconde.
Il sortit son téléphone sans lui tendre.
— J’ai trouvé une mention dans un ancien bulletin militaire accessible à mon unité. Un malinois, Orion, mort avec son conducteur lors d’une opération au Sahel.
Maëlle regarda l’écran de loin.
— Pourquoi vous avez cherché ?
— Parce que votre réaction m’a intrigué.
— Ce n’est pas une raison.
— Non. La vraie raison, c’est que le nom de la personne citée à côté d’Orion n’était pas Mathieu Lenoir.
Maëlle cessa de respirer.
— Quoi ?
Hugo tourna l’écran.
Sur la reproduction du document apparaissait une ligne courte.
CHIEN ORION — CONDUCTEUR : ADJUDANT THOMAS DELMAS.
Maëlle prit le téléphone.
Elle relut.
Une fois.
Deux fois.
— C’est impossible.
Hugo la regarda.
— Vous êtes sûre ?
Maëlle releva les yeux.
— Mathieu était son maître.
— Alors soit ce document est faux, soit quelqu’un a changé l’affectation du chien avant l’opération.
Elle sentit le couloir se rétrécir autour d’elle.
— Quand date ce bulletin ?
— Deux semaines après l’incident.
Maëlle fixa encore le nom.
Thomas Delmas.
Elle ne l’avait jamais entendu.
— Il y a une autre chose, dit Hugo.
Elle releva la tête.
— Quoi ?
— La fiche dit que Delmas a survécu.
Le téléphone devint soudain très lourd dans sa main.
Pendant six ans, Maëlle avait cru connaître les faits.
Mathieu était mort.
Orion était mort.
Elle les avait vus disparaître dans une explosion à quelques dizaines de mètres.
Mais si les registres affirmaient qu’Orion appartenait ce jour-là à un autre conducteur vivant, alors quelqu’un avait réécrit quelque chose.
Et, pour la première fois depuis six ans, Maëlle ne se demanda plus ce qu’elle aurait dû remarquer avant l’explosion.
Elle se demanda ce qu’on lui avait volontairement caché après.