PART 8 – La photographie oubliée ramène un survivant au centre de l’affaire et Maëlle découvre que sa mémoire du jour de l’explosion comporte un vide

Hugo arriva chez Maëlle moins de quarante minutes après son appel. Elle aurait préféré le rencontrer ailleurs, mais la photographie et les documents étaient étalés sur sa table et elle ne voulait plus les remettre dans la boîte. Il entra seul. Nox n’était pas avec lui.

— Vous êtes sûr que vous ne connaissiez pas cet homme ? demanda Hugo.

— Je n’ai pas dit ça.

Maëlle lui tendit la photo.

— J’ai dit que je ne me souvenais pas de lui.

Hugo observa l’image.

— Nuance importante.

— Très.

Il s’assit.

Maëlle resta debout.

— Cette photo date de quand ?

— Trois jours avant l’attaque.

— Vous êtes sûre ?

— La date est enregistrée dans les métadonnées d’une copie numérique que j’avais envoyée à ma sœur.

— Et vous ne vous souvenez pas de Delmas ?

— Non.

Hugo posa l’image.

— Il faisait partie de votre unité ?

— Pas de la mienne.

— Renfort ?

— Peut-être.

Elle détestait ce mot maintenant.

Hugo examina les papiers.

— Pourquoi son prénom est écrit derrière ?

— Je ne sais pas.

— C’est votre écriture ?

Maëlle regarda.

Les trois premiers noms étaient clairement de sa main.

Le quatrième aussi.

— Oui.

Elle s’assit enfin.

— Donc je savais qui il était.

— À ce moment-là.

— Oui.

Un silence pesant remplit l’appartement.

Hugo posa doucement les documents.

— Les traumatismes peuvent faire des choses étranges à la mémoire.

Maëlle leva immédiatement les yeux.

— Ne me faites pas ce coup-là.

— Lequel ?

— Celui où tout devient une explication psychologique pratique.

— Je ne dis pas que votre mémoire est fausse.

— Bien.

— Je dis qu’il est possible qu’elle soit incomplète.

Maëlle regarda la photo.

Incomplète.

Le mot lui déplaisait précisément parce qu’il semblait plausible.

Elle se souvenait de la chaleur.

Du bruit du générateur.

De Mathieu qui vérifiait quelque chose sur le harnais d’Orion.

Du chien qui revenait vers la gauche.

Puis de la radio.

Puis d’une détonation.

Entre les deux, il existait peut-être des minutes entières auxquelles elle n’avait jamais essayé de revenir.

— Vous pouvez retrouver Delmas ? demanda-t-elle.

— Peut-être.

— Vous l’avez déjà cherché.

Hugo ne nia pas.

— Oui.

— Et ?

— Il vit dans le Var.

Maëlle sentit un frisson.

— Ici ?

— À moins de quarante kilomètres de Toulon.

— Depuis quand ?

— Plusieurs années.

Elle se leva brusquement.

— Il était à quarante kilomètres de moi pendant tout ce temps ?

— Vous ne saviez même pas son nom hier.

La phrase était rationnelle.

Elle ne calma rien.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— Il a quitté l’armée.

— Quand ?

— Je n’ai pas encore tout.

— Hugo.

Il leva les mains.

— Deux ans après l’incident, d’après ce que j’ai trouvé.

Maëlle marcha jusqu’à la fenêtre.

La ville brillait au loin sous un ciel presque noir.

— Pourquoi vous m’aidez ?

Hugo répondit après un instant.

— Parce que mon père était militaire.

Elle se tourna.

— Et ?

— Il est rentré d’une mission avec une version officielle de ce qui était arrivé à l’un de ses hommes.

Hugo regarda la photographie.

— Douze ans plus tard, il a appris que cette version était fausse.

Maëlle attendit.

— Ça l’a détruit plus sûrement que la mission.

Elle comprit alors que la curiosité d’Hugo n’était pas seulement professionnelle.

— Qu’est-ce qu’on lui avait caché ?

— Une erreur de commandement.

Maëlle ne dit rien.

— Alors quand je vois un dossier dans lequel un chien a deux conducteurs différents le même jour, je regarde deux fois.

La porte sonna.

Maëlle fronça les sourcils.

— Vous attendez quelqu’un ? demanda Hugo.

— Non.

Elle s’approcha prudemment.

Dans l’œilleton, elle vit Adrien.

Maëlle ouvrit.

— Comment vous avez mon adresse ?

Adrien leva un sac en papier.

— Sophie.

— Je vais la tuer.

— Elle m’a donné le quartier. J’ai trouvé l’immeuble grâce à votre nom sur l’interphone.

— C’est encore pire.

Adrien aperçut Hugo derrière elle.

— Mauvais moment ?

Maëlle allait répondre oui.

Puis elle vit le sac.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Votre dîner.

— Mon quoi ?

— Sophie a dit que quand vous êtes contrariée, vous oubliez de manger.

Maëlle ferma les yeux.

— Je vais vraiment la tuer.

Hugo sourit.

— Je peux partir.

— Non.

Elle ouvrit davantage la porte.

— Puisque tout le monde semble avoir décidé que ma vie privée était un espace public, entrez.

Adrien entra.

Son regard se posa immédiatement sur la table.

La photographie.

Les documents.

Il comprit.

— Vous avez trouvé quelque chose.

Maëlle lui montra l’image.

Adrien la prit.

— Delmas ?

— À droite.

Il observa longuement.

— Vous ne vous souvenez vraiment pas de lui ?

— Non.

— Mais vous avez écrit son prénom.

— Merci de me rappeler le problème.

Adrien posa la photo.

— Désolé.

Hugo se leva.

— Je vais continuer de mon côté.

Maëlle se tourna vers lui.

— Pas de contact avec Delmas sans moi.

— Je ne peux pas vous promettre ça s’il y a un aspect officiel.

— Il y en a un ?

— Pas encore.

— Alors pas de contact.

Hugo réfléchit.

— D’accord.

Il prit son manteau.

Avant de partir, il s’arrêta.

— Une chose.

— Quoi ?

— Si votre mémoire comporte un vide, ne cherchez pas à le remplir en forçant.

Maëlle croisa les bras.

— Je ne suis pas en verre.

— Je n’ai pas dit ça.

Hugo ouvrit la porte.

— Mais les gens solides cassent aussi.

Il partit.

Adrien resta silencieux jusqu’à ce que la porte se referme.

— Il a raison.

— Vous êtes venu apporter à manger, pas faire équipe avec lui.

Adrien posa le sac sur la table.

— J’ai apporté des pâtes. Ça m’autorise à une opinion.

— Non.

— Essayez quand même.

Maëlle ouvrit le sac.

— Vous êtes sorti de l’hôpital ?

— Permission de deux heures.

— Vous êtes censé marcher aussi loin ?

— Taxi.

Elle le regarda.

— Et l’évaluation ?

Adrien eut l’air presque vexé.

— Je l’ai acceptée.

Maëlle s’immobilisa.

— Vraiment ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Vous allez être insupportable si je réponds.

— Répondez.

Adrien tira une chaise.

— Parce que vous aviez raison.

Maëlle ne put empêcher un sourire.

— Répétez.

— Certainement pas.

Il s’assit.

— Et parce que Claire aussi avait raison.

Cette partie semblait lui coûter davantage.

— Je ne peux pas continuer à dormir deux heures, boire pour en obtenir trois de plus et prétendre que tout va bien.

Maëlle posa deux assiettes sur la table.

— C’est déjà quelque chose.

— Maintenant votre tour.

— Mon tour de quoi ?

— D’accepter que cette histoire mérite autre chose qu’une enquête improvisée dans votre salon.

Maëlle s’assit.

— Je veux des réponses.

— Je comprends.

— Non.

Elle le regarda.

— Je ne crois pas que vous compreniez.

Adrien ne recula pas.

— Alors expliquez.

Maëlle prit la photographie.

— Pendant six ans, j’ai construit toute la suite de ma vie sur une idée très simple : j’ai raté quelque chose.

Elle posa son doigt près d’Orion.

— Si cette idée est fausse, je ne sais même plus pourquoi j’ai quitté l’armée.

Adrien secoua légèrement la tête.

— Vous êtes partie parce que vous souffriez.

— Ce n’est pas la même chose.

— Si.

— Non.

Sa voix devint plus basse.

— Parce que si quelqu’un savait ce qu’Orion avait détecté, si quelqu’un avait changé son conducteur sur les documents, si quelqu’un m’a laissé croire que Mathieu était seul responsable du chien ce jour-là, alors ce n’est plus seulement un souvenir.

Adrien comprit.

— C’est une dissimulation.

— Peut-être.

Il désigna le téléphone.

— Encore ce mot.

Maëlle ne répondit pas.

Ils mangèrent presque sans parler.

Puis, vers vingt-deux heures, le téléphone d’Hugo vibra dans la main de Maëlle.

Un message.

J’ai retrouvé Delmas. Il accepte de vous rencontrer.

Maëlle sentit son estomac se nouer.

Un deuxième message arriva immédiatement.

Mais il a posé une condition.

Elle tapa :

Laquelle ?

La réponse prit moins de dix secondes.

Il veut que vous veniez seule.

Adrien observa son visage.

— Quoi ?

Maëlle releva les yeux.

— Thomas Delmas veut me voir.

— Quand ?

Le troisième message apparut.

Demain. 07 h 30. Ancien fort du Cap Brun.

Maëlle lut l’adresse.

Elle connaissait l’endroit.

Adrien vit son expression.

— Vous allez y aller.

Ce n’était pas une question.

— Oui.

— Seule ?

Elle verrouilla son téléphone.

— C’est sa condition.

Adrien se leva.

— Mauvaise idée.

— Probablement.

— Et vous allez quand même le faire.

Maëlle prit la photo où Delmas se tenait derrière Mathieu et Orion.

— Pendant six ans, cet homme était absent de ma mémoire.

Elle regarda encore son visage.

— Demain matin, je veux savoir pourquoi.


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