PART 9 – Au fort du Cap Brun, Delmas révèle enfin pourquoi son nom a remplacé celui de Mathieu dans les rapports militaires

À 7 h 18, Maëlle gara sa voiture à plusieurs centaines de mètres de l’ancien fort du Cap Brun. Le ciel était encore pâle au-dessus de Toulon, lavé d’un bleu froid qui annonçait une journée claire. Elle resta assise quelques secondes, les deux mains posées sur le volant, sans couper le moteur.

Adrien lui avait envoyé trois messages depuis six heures.

Le premier lui demandait simplement si elle maintenait le rendez-vous.

Le deuxième disait qu’il jugeait toujours l’idée mauvaise.

Le troisième : Si tu n’écris pas avant 8 h 30, j’appelle Hugo.

Maëlle avait répondu : Tu n’es plus mon commandant.

Adrien : Je n’ai jamais été ton commandant.

Maëlle : Alors arrête de donner des ordres.

Adrien : J’appellerai quand même à 8 h 30.

Elle avait rangé son téléphone sans répondre.

À 7 h 25, elle quitta la voiture et emprunta le chemin qui longeait les murs de pierre du fort. Elle connaissait l’endroit de réputation, comme beaucoup de gens de la région. Des promeneurs passaient parfois plus loin le long du littoral, mais à cette heure la zone était presque vide.

Un homme attendait près d’un muret.

Il avait une cinquantaine d’années, peut-être davantage. Cheveux gris coupés court, épaules encore larges, visage marqué par une vieille brûlure qui descendait de la tempe gauche jusqu’à la mâchoire.

Maëlle sut immédiatement que c’était lui.

Pas parce qu’elle le reconnaissait.

Parce qu’il la reconnut.

Thomas Delmas ferma les yeux une seconde.

— Vous n’avez presque pas changé.

Maëlle s’arrêta à quatre mètres.

— Moi, je ne me souvenais même pas de vous.

Il encaissa la phrase sans protester.

— Je sais.

— Comment ?

— Parce que c’était prévu.

Elle sentit son corps se durcir.

— Qu’est-ce qui était prévu ?

Thomas regarda le chemin derrière elle.

— Vous êtes seule ?

— Oui.

— Téléphone ?

— Sur moi.

— Quelqu’un sait où vous êtes ?

Maëlle soutint son regard.

— Bien sûr.

Une ombre de soulagement passa sur le visage de Thomas.

— Tant mieux.

— Vous aviez demandé que je vienne seule.

— Je voulais pouvoir parler sans uniforme autour de nous.

— Hugo n’est pas militaire.

— Ça ne change pas grand-chose pour moi.

Il lui indiqua un banc de pierre.

Maëlle resta debout.

— Commencez.

Thomas soupira.

— Toujours pareil.

Elle fronça les sourcils.

— Quoi ?

— Vous n’aimiez pas perdre du temps.

La phrase produisit une sensation étrange. Quelqu’un venait de lui parler comme s’il connaissait une version d’elle-même à laquelle elle n’avait plus accès.

— Expliquez-moi pourquoi je ne me souviens pas de vous.

— Je ne peux pas expliquer votre mémoire.

— Alors expliquez le reste.

Thomas s’assit seul sur le banc.

— Orion n’était pas officiellement affecté à Mathieu pendant cette mission.

Maëlle ne bougea pas.

— Pourtant Mathieu travaillait avec lui.

— Oui.

— Donc ?

— L’affectation administrative était la mienne.

— Pourquoi ?

Thomas regarda la mer au-delà des arbres.

— Parce que nous avions commencé un transfert.

— Un transfert de chien ?

— Un changement de conducteur principal.

Maëlle sentit la colère monter.

— Mathieu ne m’a jamais parlé de ça.

— Il n’en avait pas encore le droit.

— Je travaillais avec lui.

— Pas dans notre chaîne de commandement.

— Et vous étiez censé reprendre Orion ?

Thomas secoua la tête.

— L’inverse.

Maëlle attendit.

— Orion avait d’abord été mon chien.

Pour la première fois depuis son arrivée, elle sentit réellement le sol se dérober sous elle.

— Quoi ?

— Pendant près de trois ans.

Maëlle revit la photographie. Delmas derrière Orion. Le nom écrit de sa propre main.

— Alors Mathieu—

— Mathieu reprenait Orion après moi.

Thomas passa une main sur son visage.

— J’avais eu une blessure quelques mois plus tôt. Une jambe. Rien de spectaculaire, mais suffisamment pour rendre certaines missions compliquées. On avait décidé de préparer Orion avec Mathieu avant de rendre le transfert définitif.

— Pourquoi votre nom apparaît-il encore dans le rapport de l’attaque ?

— Parce qu’administrativement, je restais son conducteur ce jour-là.

— Et pourquoi votre fiche dit que vous avez survécu ?

Thomas la regarda.

— Parce que j’ai survécu.

Maëlle fit un pas vers lui.

— J’ai vu Orion et Mathieu disparaître dans l’explosion.

— Oui.

— Alors où étiez-vous ?

Thomas baissa les yeux.

— À trente mètres.

Le silence dura.

— J’étais là.

Maëlle sentit son souffle raccourcir.

— Je ne vous ai jamais vu.

— Si.

— Non.

— Vous m’avez parlé dix minutes avant.

Maëlle recula d’un pas.

Une image vague apparut.

Un homme penché sur une caisse.

Un bras bandé.

Un rire.

Puis rien.

Elle pressa les doigts contre sa tempe.

— Qu’est-ce que vous m’avez dit ?

— Vous m’avez demandé si Orion était nerveux.

Elle cessa de respirer.

Thomas poursuivit lentement :

— J’ai répondu qu’il l’était depuis le matin.

— Et ensuite ?

— Vous avez demandé pourquoi.

Maëlle ferma les yeux.

Cette fois, le souvenir revint par fragments.

La chaleur.

Mathieu qui attachait son casque.

Orion revenant vers un mur.

Un homme derrière eux.

Thomas.

— Vous avez dit qu’il n’aimait pas une odeur.

Thomas acquiesça.

— Du carburant.

Maëlle rouvrit les yeux.

— Non.

— Si.

— L’explosion n’était pas un stock de carburant.

— Non.

— Alors pourquoi—

— Parce qu’Orion ne réagissait pas à l’explosif.

Thomas se leva.

— Il réagissait à quelqu’un.

Maëlle le fixa.

— Qui ?

— À l’époque, je ne savais pas.

— Et maintenant ?

Thomas regarda la mer une nouvelle fois.

— Maintenant, oui.

Maëlle sentit quelque chose d’ancien se tendre dans son dos.

— Dites-moi son nom.

Thomas ne répondit pas immédiatement.

— Je dois vous expliquer avant.

— Non. Le nom d’abord.

Il inspira.

— Karim Bensaïd.

La violence du choc fut silencieuse.

Karim.

Un des trois noms au dos de la photographie.

Un homme que Maëlle se rappelait très bien.

Pas un inconnu.

Un camarade.

Quelqu’un qui avait mangé avec eux.

Quelqu’un qui avait aidé Mathieu à préparer du matériel.

— C’est impossible.

Thomas eut un sourire triste.

— C’est ce que j’ai pensé.

— Karim a été blessé dans l’explosion.

— Oui.

— Il aurait pu mourir.

— Oui.

— Alors pourquoi Orion aurait—

— Parce que Karim transportait une odeur qui ne devait pas se trouver sur lui.

Maëlle sentit une nausée monter.

— Quelle odeur ?

— Celle d’un produit utilisé pour traiter certains fils de mise à feu.

Elle secoua la tête.

— Non.

Thomas poursuivit :

— Orion avait travaillé dessus auparavant. Mathieu ne le savait pas. Moi, oui.

— Vous l’avez signalé ?

— J’ai essayé.

— À qui ?

— Au lieutenant Vautrin.

Ce nom aussi appartenait au passé.

Maëlle le revit : petit, nerveux, toujours pressé, obsédé par les horaires.

— Et ?

— Il a dit que Karim venait de manipuler du matériel saisi deux jours plus tôt.

— Donc l’odeur avait une explication.

— Voilà ce qu’on a accepté.

— Vous aussi ?

Thomas baissa les yeux.

La réponse était déjà là.

— Oui.

Maëlle sentit une colère glaciale la traverser.

— Et dix minutes plus tard, Mathieu est mort.

— Oui.

— Orion aussi.

Thomas ferma les yeux.

— Oui.

— Et après ?

Il mit plusieurs secondes à répondre.

— Après, on a découvert que l’odeur n’avait rien à voir avec le matériel saisi.

Maëlle resta immobile.

— Comment ?

— Les caisses n’avaient jamais contenu ce produit.

— Qui l’a découvert ?

— Moi.

— Quand ?

— Le lendemain.

— Et vous avez signalé ça ?

— Oui.

— À qui ?

— Vautrin.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

Thomas la regarda enfin.

— Il m’a ordonné de ne plus en parler.

Maëlle sentit ses doigts se refermer.

— Pourquoi ?

— Parce que l’enquête avait déjà commencé à conclure à une attaque extérieure.

— C’était une attaque extérieure.

— L’explosion, oui.

— Alors qu’est-ce que Karim—

Thomas l’interrompit.

— Quelqu’un avait fourni des informations sur nos mouvements.

Maëlle ne bougea plus.

Le vent souleva légèrement ses cheveux.

— Non.

— L’explosion n’aurait pas pu être placée aussi précisément sans information interne.

— Vous êtes en train de dire que Karim—

— Je dis qu’il est devenu suspect.

— Suspect ou coupable ?

Thomas resta silencieux.

— Répondez.

— Suspect.

Maëlle détourna le regard.

Elle ne voulait pas entendre la suite.

Pourtant elle resta.

— Il a été interrogé ?

— Pas officiellement.

— Pourquoi ?

Thomas eut un rire amer.

— Parce qu’il était blessé. Parce qu’on n’avait pas de preuve suffisante. Parce que reconnaître une possible fuite interne aurait bloqué toute l’opération et déclenché une enquête beaucoup plus large.

— Alors ils ont enterré ça.

— Oui.

— Et vous ?

Le mot était presque une accusation.

Thomas l’accepta.

— Moi aussi.

Maëlle s’approcha.

— Vous saviez que j’avais quitté l’armée en me croyant responsable.

Thomas baissa la tête.

— Oui.

— Vous saviez que je pensais avoir ignoré Orion.

— Oui.

— Et vous ne m’avez jamais contactée.

— On me l’avait interdit.

— Pendant six ans ?

Thomas serra la mâchoire.

— Les premières années, oui.

— Et après ?

Il ne répondit pas.

Maëlle sentit la colère dépasser toute prudence.

— Après ?

— Après, j’ai eu honte.

Elle recula.

La réponse était trop simple.

Trop humaine.

Et presque pire.

— Vous avez eu honte.

— Oui.

— Mathieu est mort. Orion est mort. J’ai quitté ma carrière. Et vous avez eu honte.

Thomas encaissa chaque mot.

— Je n’ai aucune défense.

— Non.

— Je sais.

Maëlle regarda sa montre.

7 h 58.

Adrien attendrait encore trente-deux minutes avant d’appeler Hugo.

Elle avait l’impression d’être là depuis des heures.

— Karim est vivant ?

Thomas resta immobile.

— Oui.

— Où ?

— Je ne sais pas exactement.

— Vous mentez.

— Non.

— Vous avez retrouvé mon numéro après six ans mais pas le sien ?

Thomas baissa la voix.

— Je sais seulement qu’il vit encore en France.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il m’a contacté il y a huit mois.

Maëlle sentit une nouvelle fracture s’ouvrir.

— Pourquoi ?

— Il savait que je cherchais à récupérer les archives.

— Quelles archives ?

Thomas sortit de sa poche une petite clé USB.

Il la tint sans avancer.

— Les copies de l’enquête interne.

Maëlle ne la prit pas.

— Vous les avez volées ?

— Sauvegardées avant qu’elles disparaissent.

— Elles ont disparu ?

— Du dossier officiel, oui.

Maëlle regarda la clé.

— Qu’est-ce qu’il y a dessus ?

— Des comptes rendus. Des relevés. Des entretiens. Une photo.

— De quoi ?

Thomas hésita.

— De Karim près d’un véhicule, la nuit avant l’attaque.

— Ça ne prouve rien.

— Non.

— Quoi d’autre ?

— Une communication interceptée.

— Entre qui et qui ?

— On ne sait pas.

— Alors encore une fois, ça ne prouve rien.

Thomas acquiesça.

— C’est justement le problème.

Maëlle prit enfin la clé.

— Pourquoi me la donner maintenant ?

— Parce que je n’ai plus confiance dans la manière dont cette affaire a été traitée.

— Vous auriez dû vous réveiller avant.

— Oui.

Elle glissa la clé dans sa poche.

— Et Karim vous a dit quoi il y a huit mois ?

Thomas regarda derrière elle.

Son visage changea.

Maëlle se retourna immédiatement.

Un homme marchait vers eux sur le chemin.

Casquette sombre.

Veste beige.

Cinquantenaire.

Thomas murmura :

— Justement.

Maëlle regarda l’inconnu.

Il s’arrêta à une vingtaine de mètres.

Puis leva les mains pour montrer qu’elles étaient vides.

— Maëlle.

Elle reconnut la voix avant le visage.

Son estomac se contracta.

Karim Bensaïd ôta sa casquette.

Plus vieux.

Plus maigre.

Une cicatrice sur la joue.

Mais c’était lui.

— Thomas, dit Maëlle sans quitter Karim des yeux, vous m’avez tendu un piège ?

— Non.

— Alors pourquoi il est là ?

Karim répondit lui-même.

— Parce que je savais qu’il finirait par vous parler.

Maëlle fit un pas en arrière.

— Ne bougez pas.

Karim s’arrêta.

— D’accord.

— Vous saviez qu’Orion vous avait signalé ?

Le visage de Karim se ferma.

— Oui.

— Vous saviez pourquoi ?

— Oui.

— Et Mathieu est mort dix minutes plus tard.

Karim baissa les yeux.

Maëlle sentit sa main descendre instinctivement vers la poche où se trouvait son téléphone.

Karim le remarqua.

— Appelez qui vous voulez.

— Vous allez répondre avant.

— Je suis venu pour ça.

Maëlle le fixa.

— Alors commencez par me dire une chose.

Karim attendit.

— Est-ce que vous les avez trahis ?

Le vent sembla s’arrêter autour d’eux.

Karim regarda Thomas.

Puis Maëlle.

— Non.

Elle ne cligna pas.

— Alors pourquoi Orion vous a-t-il reconnu comme une menace ?


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