Ils quittèrent le fort trente minutes plus tard.
Hugo insista pour qu’ils ne consultent pas les fichiers de la clé USB sur un ordinateur connecté à internet. Thomas connaissait un ancien local associatif utilisé par des vétérans à quelques kilomètres de là. Le bâtiment possédait une petite salle équipée d’un ordinateur isolé destiné à archiver des documents.
Adrien monta avec Maëlle.
Elle démarra sans parler.
— Tu vas bien ? demanda-t-il après plusieurs minutes.
— Non.
La réponse le surprit.
Maëlle garda les yeux sur la route.
— Mais merci de ne pas faire semblant que je devrais aller bien.
Adrien hocha la tête.
— D’accord.
Un feu passa au rouge.
Maëlle s’arrêta.
— Tu avais raison de venir.
Adrien tourna lentement la tête.
— Pardon ?
— N’en profite pas.
— Je voudrais juste vérifier que je n’ai pas halluciné.
— Continue et je te laisse ici.
Il sourit.
— Voilà. Là, je suis rassuré.
Lorsqu’ils arrivèrent, Hugo avait déjà demandé à Thomas de placer la clé dans une pochette de protection. Karim restait près de la porte, tendu depuis l’arrivée de la police.
— Je ne suis pas en état d’arrestation ? demanda-t-il.
Hugo secoua la tête.
— Pas à ma connaissance.
— Formulation rassurante.
— Je ne suis pas chargé de cette affaire.
— Il n’y a pas encore d’affaire.
Hugo regarda la clé.
— Ça pourrait changer.
Thomas alluma l’ordinateur.
Le système prit plusieurs minutes.
Maëlle s’assit devant l’écran.
Les dossiers contenus dans la clé USB étaient classés par dates. Certains noms étaient explicites : ENTREVUES, LOGISTIQUE, INCIDENT, K9. D’autres étaient numérotés.
Thomas désigna un dossier.
— Commencez par là.
Maëlle ouvrit K9.
Plusieurs rapports apparurent.
Le premier concernait Orion.
Conducteur administratif : Thomas Delmas.
Conducteur en phase de transfert : Mathieu Lenoir.
Elle relut plusieurs fois.
— Donc ça confirme.
Thomas acquiesça.
— Oui.
Maëlle ouvrit le rapport suivant.
Il décrivait un comportement inhabituel du chien avant l’attaque.
Son cœur accéléra.
— Qui a rédigé ça ?
— Moi.
Elle lut.
Le texte précisait qu’Orion avait montré plusieurs réactions répétées à proximité du sergent Karim Bensaïd.
Maëlle leva les yeux.
Karim ne détourna pas le regard.
— Continuez, dit-il.
Le paragraphe suivant indiquait que cette réaction pouvait provenir d’une contamination olfactive liée à du matériel manipulé.
Puis venait une note ajoutée en rouge.
ÉLÉMENT NON PERTINENT À L’INCIDENT.
Signée C. Maréchal.
Maëlle sentit ses doigts se crisper.
— Il a retiré ça.
Thomas corrigea :
— Il ne l’a pas retiré de ma copie.
Hugo se pencha.
— Mais probablement du dossier officiel.
Maëlle ouvrit LOGISTIQUE.
La liste du matériel saisi apparaissait.
Aucune trace du sac mentionné par Karim.
Un autre fichier présentait les accès numériques au registre.
Elle parcourut les dates.
Le compte de Karim avait été suspendu le lendemain de l’explosion.
Ordre validé par L. Vautrin.
— C’est là, dit Karim.
Maëlle ne répondit pas.
Elle ouvrit ensuite ENTREVUES.
Plusieurs comptes rendus étaient incomplets.
Thomas avait visiblement copié des versions provisoires.
Dans l’une d’elles, Karim déclarait avoir vu Vautrin quitter le camp après minuit.
Un trait rouge traversait le paragraphe.
Annotation : INFORMATION NON CORROBORÉE.
Hugo murmura :
— Quelqu’un a vraiment nettoyé ça.
Maëlle ouvrit la version finale.
Le passage avait disparu.
Elle sentit une colère froide s’installer.
— Ils n’ont pas enquêté.
Adrien, debout derrière elle, répondit :
— Ils ont enquêté.
Maëlle se tourna.
— Quoi ?
— C’est pire.
Il indiqua les deux versions.
— Ils ont trouvé les éléments puis décidé lesquels survivraient au rapport.
Personne ne répondit.
Thomas ouvrit un autre dossier.
— Maintenant celui-là.
Il portait un simple numéro : 0317-A.
À l’intérieur se trouvait un fichier audio.
Maëlle sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
— C’est quoi ?
Thomas secoua la tête.
— Je n’ai jamais pu l’écouter jusqu’au bout.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est Mathieu.
Maëlle resta immobile.
Adrien posa discrètement une main sur le dossier de sa chaise, sans la toucher.
— D’où vient cet enregistrement ? demanda Hugo.
— Une radio secondaire de l’unité.
Thomas fixa l’écran.
— Mathieu avait apparemment laissé son canal ouvert pendant quelques minutes.
Maëlle sentit son souffle devenir plus court.
— Lancez-le.
Personne ne bougea.
— Lancez-le.
Thomas appuya.
Un souffle statique remplit les haut-parleurs.
Puis des bruits de pas.
Une voix lointaine.
Maëlle reconnut Mathieu immédiatement.
Pas parce que le son était clair.
Parce qu’elle avait entendu cette voix pendant des mois.
— Arrête de tourner, mon grand.
Un halètement.
Orion.
Maëlle ferma les yeux.
L’enregistrement continua.
Mathieu parlait probablement au chien.
— Oui, je sais. Je le vois.
Une autre voix apparut.
Maëlle.
Très faible.
— Tu as encore un problème avec lui ?
Mathieu répondit :
— Pas avec lui. Avec ce qu’il porte.
Maëlle ouvrit brutalement les yeux.
Karim pâlit.
L’enregistrement poursuivit.
Sa propre voix :
— Thomas disait carburant.
Mathieu :
— Thomas se trompe.
Maëlle sentit son cœur cogner.
Elle ne se souvenait pas de cette conversation.
Sur l’enregistrement, elle demanda :
— Alors quoi ?
Mathieu parla plus bas.
— Orion connaît cette odeur.
Puis des parasites.
Une phrase presque inaudible.
Hugo augmenta le volume.
Mathieu :
— On l’a vue pendant la formation EOD.
Thomas se tourna.
— Explosifs.
Maëlle ne quittait plus l’écran.
Sa propre voix :
— Tu veux qu’on le signale ?
Puis Mathieu :
— J’ai déjà parlé à Vautrin.
Un silence.
Sa voix à elle :
— Et ?
Mathieu eut un petit rire.
— Il m’a dit de laisser les grands réfléchir.
Adrien serra la mâchoire.
L’enregistrement continua.
Mathieu dit ensuite :
— Je vais vérifier le sac moi-même.
Karim murmura :
— Non.
Maëlle se retourna.
— Quoi ?
Karim regardait le haut-parleur.
— Il n’est jamais venu me voir.
Sur l’enregistrement, des pas.
Puis une nouvelle voix.
Vautrin.
— Lenoir.
Mathieu :
— Mon lieutenant.
— Vous avez un problème ?
— Orion en a un.
— Encore ?
— Avec Bensaïd.
Un silence.
Vautrin répondit :
— J’ai déjà expliqué.
Mathieu :
— Votre explication ne me plaît pas.
Cette version de Mathieu, ferme et presque provocatrice, remplit la petite pièce.
Maëlle sentit les souvenirs se réorganiser.
Vautrin :
— Ce n’est pas votre rôle de questionner chaque mouvement logistique.
Mathieu :
— Quand mon chien réagit à un produit d’amorçage, ça devient mon rôle.
Nouveau silence.
Puis Vautrin :
— Laissez tomber.
Mathieu :
— Non.
Le mot était simple.
Définitif.
Ensuite des pas.
Puis une voix que personne ne reconnut immédiatement.
Plus basse.
Plus âgée.
— Lieutenant, nous devons partir.
Thomas s’approcha du haut-parleur.
— Maréchal.
Hugo le regarda.
— Vous êtes sûr ?
— Oui.
L’enregistrement poursuivit.
Mathieu :
— Qu’est-ce qu’il fait ici ?
Vautrin :
— Pas votre problème.
Mathieu :
— Il n’est pas censé être sur cette base.
Maréchal répondit :
— Adjudant, vous avez déjà suffisamment de travail.
Mathieu :
— Et vous, suffisamment de secrets.
Le fichier se termina brutalement.
Personne ne parla.
Maëlle sentit le sang battre jusque dans ses tempes.
— À quelle heure ?
Thomas vérifia les métadonnées.
— 09 h 42.
— L’explosion ?
— 10 h 08.
Vingt-six minutes.
Mathieu avait confronté Vautrin et Maréchal vingt-six minutes avant sa mort.
Karim recula jusqu’au mur.
— Je ne savais pas.
Maëlle resta assise.
Tout ce qu’elle avait cru pendant six ans venait d’être détruit.
Mathieu n’avait pas ignoré Orion.
Il avait insisté.
Il avait demandé.
Il avait confronté sa hiérarchie.
Et quelqu’un avait supprimé cette histoire du rapport final.
Adrien s’accroupit légèrement à côté d’elle.
— Maëlle.
Elle leva une main.
Pas maintenant.
Elle ouvrit le dossier suivant.
Un document texte.
Titre : NOTE PERSONNELLE T. DELMAS.
Thomas pâlit.
— Je ne me souvenais pas avoir mis ça là.
Maëlle ouvrit.
Quelques lignes seulement.
Si quelque chose m’arrive, vérifier Maréchal. Mathieu avait compris. Vautrin a peur de lui. Karim sert de couverture. Ne pas transmettre par voie normale.
Maëlle lut deux fois.
Puis elle regarda Thomas.
— Quand avez-vous écrit ça ?
Thomas était devenu blanc.
— Après avoir parlé à Vautrin.
— Combien de temps après l’attaque ?
— Deux jours.
Hugo demanda :
— Pourquoi « si quelque chose m’arrive » ?
Thomas passa une main sur sa brûlure.
— Parce que le lendemain, ma voiture a été sabotée.
Le silence retomba.
— Quoi ? demanda Maëlle.
Thomas toucha sa joue.
— J’ai eu un accident sur la route de la base.
Maëlle regarda la cicatrice pour la première fois autrement.
— Cette brûlure.
— Oui.
— Vous avez cru que—
— À l’époque, on m’a dit que c’était mécanique.
— Et maintenant ?
Thomas regarda le message sur l’écran.
— Maintenant, je ne sais plus.
Hugo se redressa.
— Ça suffit.
Tout le monde se tourna vers lui.
— À partir de maintenant, personne ne contacte Maréchal ou Vautrin. Personne ne se déplace seul. On fait une copie complète de cette clé et on la remet à des gens capables d’ouvrir une enquête officielle.
Maëlle ne réagit pas.
Elle fixait toujours l’écran.
Adrien suivit son regard.
— Quoi ?
— Il manque quelque chose.
— Quoi ?
Maëlle ouvrit à nouveau l’audio.
— Mathieu dit : « Qu’est-ce qu’il fait ici ? »
Hugo acquiesça.
— Oui.
— Ça veut dire qu’il connaissait Maréchal.
Thomas dit :
— Bien sûr. On le connaissait de nom.
Maëlle secoua la tête.
— Non.
Elle fit revenir l’enregistrement.
Mathieu : Qu’est-ce qu’il fait ici ?
— Ce n’est pas la question de quelqu’un qui voit un inconnu, dit-elle.
Karim comprit.
— Il savait qu’il n’était pas censé être là.
Maëlle hocha la tête.
— Pourquoi ?
Personne ne répondit.
Elle ouvrit un autre dossier.
Puis un autre.
Enfin, un fichier PDF apparut.
ORDRE DE MISSION — CONFIDENTIEL.
Thomas se pencha.
— Je n’avais jamais vu ça.
Maëlle ouvrit.
Plusieurs noms étaient masqués.
Mais pas celui de Claude Maréchal.
Mission : évaluation d’une source interne compromise.
Date de début : trois jours avant l’explosion.
Maëlle sentit son corps se figer.
Hugo lut à voix haute :
— « Identifier une possible transmission non autorisée depuis le détachement français. »
Karim murmura :
— Il enquêtait déjà sur une fuite.
Maëlle regarda la date.
Trois jours avant.
Maréchal savait qu’il existait probablement une source interne.
Il avait rencontré Vautrin la nuit avant l’attaque.
Puis, après l’explosion, il avait lui-même dirigé l’enquête.
Adrien formula ce que tous pensaient.
— Il a enquêté sur une affaire dont il faisait déjà partie.
Maëlle ne répondit pas.
Elle regarda la dernière ligne du document.
Responsable local de liaison : LT. L. VAUTRIN.
Les deux hommes se connaissaient donc officiellement avant la nuit du rendez-vous.
Le problème n’était plus de savoir pourquoi Maréchal avait été là.
La vraie question devenait bien plus inquiétante.
S’il enquêtait déjà sur une fuite avant l’explosion, pourquoi avait-il supprimé toutes les preuves qui pouvaient permettre de la découvrir après ?