PART 4 – La découverte d’un dispositif caché transforme le confinement en crise réelle et force Maëlle à reprendre des réflexes qu’elle avait enterrés

Le confinement dura suffisamment longtemps pour que l’imagination commence à travailler contre eux. Lorsque personne ne sait exactement ce qui se passe, chaque bruit acquiert une signification. Une porte qui claque devient une intrusion. Une radio qui grésille devient une mauvaise nouvelle. Un pas rapide dans un escalier peut suffire à immobiliser toute une équipe.

Maëlle connaissait ce phénomène.

Elle connaissait surtout son antidote.

Donner aux gens quelque chose de concret à faire.

Elle prit le tableau des chambres et rejoignit Sophie.

— Les patients autonomes restent où ils sont. Pour les chambres intérieures, on dégage les accès. Pas de fauteuils dans le couloir.

Sophie regarda vers Leduc.

— Il est d’accord ?

— Demande-lui si tu veux.

— Je te demande à toi.

Maëlle soutint son regard.

— Alors oui. Fais-le.

Sophie partit immédiatement.

Cette obéissance fit réagir Leduc.

— Roussel.

Maëlle se retourna.

— Oui ?

— Je viens de dire que nous devons attendre les instructions.

— Et nous attendons.

— Vous êtes en train de réorganiser le service.

— Je libère les circulations.

— Ce n’est pas à vous de décider.

La vieille Maëlle aurait peut-être répondu par un simple hochement de tête avant de continuer discrètement. Quelque chose avait changé depuis l’apparition de Nox. Peut-être parce que son secret n’était déjà plus vraiment intact. Peut-être parce qu’elle voyait Inès tenter encore de maîtriser ses mains.

Elle regarda Leduc sans hausser la voix.

— Alors organisez-nous.

Il ouvrit la bouche.

Maëlle poursuivit :

— Dites à Sophie où mettre les patients dépendants. Dites à Inès quelles chambres prendre. Dites-moi quelle voie doit rester dégagée si la sécurité nous demande de déplacer quinze personnes en moins de cinq minutes.

Leduc resta silencieux.

— Je vous écoute, docteur.

Le silence dura deux secondes.

Trois.

Il regarda le couloir.

— Les chambres intérieures, finit-il par dire.

— D’accord.

Maëlle se tourna vers Sophie.

— Tu as entendu.

Sophie hocha la tête.

Depuis sa chambre, Adrien avait tout observé.

Lorsque Maëlle passa devant lui quelques minutes plus tard, il murmura :

— Ça, je connais.

Elle s’arrêta.

— Quoi encore ?

— Quelqu’un qui ne veut pas commander mais que tout le monde finit par écouter.

— Retournez vous asseoir.

— Là aussi, ça ressemble à un ordre.

— Celui-ci en est un.

Adrien sourit à peine, mais son expression redevint sérieuse presque immédiatement.

— Vous étiez officier ?

Maëlle le fixa.

— Vous avez promis de ne plus poser ce genre de question.

— J’ai promis de ne plus vous interroger sur votre cicatrice.

— Belle précision juridique.

— J’ai eu de bons instructeurs.

— Chambre. Maintenant.

Adrien recula.

— Compris.

Maëlle repartit avant que le mot lui fasse l’effet qu’il risquait de produire.

Compris.

Pendant six ans, elle avait entendu ce mot dans des centaines de voix différentes.

Certaines ne parleraient plus jamais.

Elle poussa un fauteuil hors d’un passage plus brusquement que nécessaire.

Au bout du couloir, les spécialistes examinaient encore le placard signalé par Nox. Hugo attendait avec son chien derrière le périmètre de sécurité. Le malinois s’était assis, calme, sa respiration régulière. À plusieurs reprises, son regard revint vers Maëlle.

Elle évita de le croiser.

Puis un bruit sourd remonta de l’étage inférieur.

Pas une explosion franche.

Quelque chose de plus mat.

Une seconde plus tard, l’alarme incendie se déclencha.

Les lumières de signalisation commencèrent à clignoter.

Inès lâcha un paquet de compresses.

— Mon Dieu.

— Personne ne court, dit Maëlle.

Leduc sortit du poste.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Une voix crépita dans une radio proche. Un agent de sécurité répondit rapidement.

Dans le couloir, les portes coupe-feu commencèrent à se refermer automatiquement.

Maëlle sentit toute son attention se resserrer.

— Sophie, vérifie la 208.

— J’y vais.

— Inès, avec elle.

Leduc se tourna vers Maëlle.

— Attendez.

— On ne déplace personne. On vérifie seulement.

Il allait répondre lorsqu’un agent de sécurité apparut à l’intersection.

Il boitait lourdement.

Puis sa jambe céda.

Deux policiers le saisirent avant qu’il touche le sol.

— On a besoin d’un soignant !

Maëlle était déjà en mouvement.

Elle courut jusqu’à lui avec Sophie derrière elle.

L’homme respirait beaucoup trop vite. Une déchirure profonde longeait sa jambe sous son pantalon de travail. Le tissu était imbibé de sang.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Leduc en arrivant.

— Porte métallique, répondit un policier. Il était près de la zone quand le fumigène s’est déclenché.

Fumigène.

Donc pas l’explosion que certains avaient imaginée.

Mais l’homme perdait suffisamment de sang pour que l’information devienne secondaire.

Tout le monde parla en même temps.

— Il faut le mettre sur—

— Appelez—

— Il a peut-être—

Maëlle posa un genou au sol.

— Stop.

Sa voix n’était pas forte.

Pourtant le couloir se tut.

Elle regarda l’agent.

— Comment vous vous appelez ?

— Thomas.

— Thomas, regarde-moi. Tu respires trop vite. Tu vas ralentir.

Elle examina rapidement la plaie.

— Sophie, compression ici. Forte.

Sophie plaça ses mains.

— Comme ça ?

— Oui. Ne relâche pas.

Maëlle vérifia la coloration de la peau, le pouls périphérique, puis la respiration.

— Leduc, il me faut de quoi contrôler le saignement et une voie.

Le médecin resta une fraction de seconde figé par la façon dont elle venait de lui parler.

Puis il se retourna.

— Inès, matériel d’urgence.

Inès partit.

Adrien avait de nouveau quitté sa chambre.

Il s’était arrêté assez loin pour ne pas gêner.

Maëlle ne le vit pas immédiatement.

Elle ne voyait plus que ce qui servait.

Le sang.

La respiration.

La conscience.

Les mains de Sophie.

L’espace autour du blessé.

— Thomas, qu’est-ce qui vous fait le plus mal ?

— La jambe.

— Pas la poitrine ?

— Non.

— Vous avez pris un choc à la tête ?

— Je ne crois pas.

— Bien.

Elle posa deux doigts près de son cou, calcula mentalement.

— Continue à me parler.

L’agent ferma les yeux.

— Hé.

Il les rouvrit.

— Avec moi.

— Oui.

— Voilà.

Inès revint avec le matériel.

Maëlle le prit sans même regarder ses mains. Ses gestes s’enchaînèrent avec une précision qui ne ressemblait plus à la Maëlle discrète du poste de soins.

Adrien le vit.

Leduc aussi.

Lorsque l’équipe d’urgence arriva pour prendre le relais, l’hémorragie était contrôlée et Thomas répondait correctement aux questions.

Le médecin du service d’urgence examina rapidement ce qui avait été fait.

— Bon travail.

Maëlle se releva.

Ses genoux protestèrent.

Elle retira ses gants.

Ses mains étaient propres.

Elle les regarda pourtant comme si elle y voyait autre chose.

Le brancard disparut.

Les conversations reprirent lentement.

— Il va s’en sortir ? demanda Inès.

Leduc répondit :

— Oui. La plaie est impressionnante mais prise en charge rapidement.

Sophie regarda Maëlle.

— Tu as déjà géré ce genre de situation.

Maëlle jeta ses gants.

— Je suis infirmière.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

— Sophie.

Son amie se tut.

Adrien attendit que les autres s’éloignent avant d’approcher.

— Là où vous travailliez avant, dit-il doucement, il n’y avait pas toujours un service d’urgence à vingt mètres.

Maëlle passa devant lui.

— Retournez dans votre chambre.

— Maëlle.

Elle continua.

— Vous n’avez pas besoin de me raconter quoi que ce soit.

Cette phrase la fit s’arrêter.

Adrien resta plusieurs pas derrière elle.

— Je veux simplement que vous sachiez que j’ai compris une chose.

Elle se retourna.

— Laquelle ?

— Vous ne faites pas semblant d’être calme.

Il regarda le couloir désormais encombré de matériel laissé après l’intervention.

— C’est votre état naturel quand tout part de travers.

Maëlle ne répondit pas.

Adrien poursuivit :

— Et personne n’apprend ça entre deux cours à l’école d’infirmières.

Elle aurait pu nier.

Elle aurait pu partir.

Mais quelque chose dans cette journée rendait les mensonges plus fatigants que d’habitude.

— Non, dit-elle.

Un seul mot.

Le premier morceau de vérité qu’elle lui donnait volontairement.

Adrien ne posa pas la question suivante.

Ce fut précisément ce qui la convainquit qu’il aurait peut-être supporté la réponse.

Avant qu’elle puisse ajouter quoi que ce soit, des pas approchèrent derrière eux.

Hugo revenait avec Nox.

Le malinois aperçut Maëlle et s’assit presque immédiatement.

Pas de tension cette fois.

Pas d’hésitation.

Seulement ce regard fixe, attentif, impossible à confondre avec un hasard.

Hugo observa le chien puis Maëlle.

— J’aimerais vous parler quand tout ça sera terminé.

Maëlle sentit Adrien tourner légèrement la tête vers elle.

— De quoi ?

— Du comportement de Nox.

Hugo caressa rapidement le cou du chien.

— Et de la façon dont vous saviez exactement ce qu’il allait faire.

Maëlle regarda le malinois.

Pour une fraction de seconde, ce ne fut plus Nox qu’elle vit.

Un autre chien se tenait dans la poussière, plusieurs années auparavant. Un homme riait à côté de lui. Mathieu Lenoir levait la main en disant qu’Orion avait davantage de bon sens que la moitié de leur hiérarchie.

Puis l’image disparut.

Maëlle fit un pas en arrière.

Nox inclina la tête.

Et le nom qu’elle s’était interdit de prononcer depuis des années lui revint avec une violence intacte.

Orion.

Avec lui revenait la question qu’elle n’avait jamais réussi à enterrer :

si, ce jour-là, elle avait vu un détail de plus, Mathieu et son chien seraient-ils encore vivants ?


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