À treize heures huit, Maëlle entra dans la cafétéria avec l’intention de prétendre qu’elle avait oublié. Adrien était déjà là. Il avait choisi une petite table contre le mur, loin du passage principal, avec une vue directe sur les deux accès de la pièce. Lorsqu’il la vit arriver, il poussa simplement la chaise d’en face avec son pied.
Maëlle posa son plateau.
— Vous choisissez toujours votre table comme ça ?
— Comme quoi ?
— Dos au mur, portes visibles.
Adrien prit sa bouteille d’eau.
— Habitude d’ancien patient très méfiant.
— Mauvais mensonge.
Cette fois, il rit franchement.
— D’accord. Je l’ai mérité.
Maëlle s’assit. Pendant près d’une minute, aucun des deux ne parla. Autour d’eux, les bruits ordinaires de la cafétéria remplissaient l’espace : couverts contre les assiettes, machine à café, chaises déplacées sur le sol. Maëlle s’attendait à ressentir le besoin de combler le silence. Ce ne fut pas le cas.
Adrien non plus ne semblait pas pressé.
Il mangea quelques bouchées puis demanda :
— Depuis combien de temps vous travaillez ici ?
— Deux ans.
— Et infirmière ?
— Un peu plus longtemps.
— Ça ressemble à une réponse préparée.
— C’est une question assez commune.
— Votre spécialité, c’est d’éviter les détails ?
Maëlle découpa un morceau de pain.
— La vôtre, c’est de les chercher ?
— Avant, oui.
Le mot resta suspendu.
Avant.
Maëlle ne demanda pas ce qu’il voulait dire. Elle avait lu son dossier. Elle savait qu’Adrien avait quitté les commandos marine, même si rien ne précisait clairement dans quelles circonstances. Le document médical parlait d’une chute, de fatigue chronique, d’insomnies et d’une consommation d’alcool décrite avec suffisamment de prudence pour laisser entendre qu’elle préoccupait quelqu’un.
— Vous pouvez poser une question, dit Adrien.
— Je n’en ai pas.
— Vous en avez plusieurs.
— Je ne suis pas obligée de les poser.
— C’est une qualité rare.
Elle leva les yeux.
— Ou une forme de politesse.
— Non. La politesse, c’est poser une question puis faire semblant de ne pas être déçu quand l’autre ment.
Maëlle retint un sourire.
— Vous êtes toujours comme ça ?
— Depuis que je n’ai plus besoin que mes hommes me trouvent sympathique.
Pour la première fois, quelque chose se modifia dans son visage. Pas beaucoup. Une tension autour des yeux, peut-être.
Maëlle connaissait ce genre de déplacement infime. Elle avait vu des hommes plaisanter au milieu de situations où personne ne trouvait réellement quoi que ce soit de drôle. Certains mots étaient des abris.
Elle ne poussa pas davantage.
— Vous n’avez pas mangé votre dessert, dit-elle.
Adrien regarda le yaourt intact.
— Voilà. Ça, c’est une excellente question d’infirmière.
— Ce n’était pas une question.
— Encore mieux.
Le déjeuner continua ainsi, par fragments. Adrien parla du port de Toulon, qu’il trouvait différent chaque fois qu’il y revenait. Maëlle évoqua vaguement les horaires de l’hôpital. Aucun ne raconta ce qui comptait vraiment. Étrangement, cette retenue créait plus de confiance qu’une avalanche de confidences.
Lorsqu’un plateau tomba quelques tables plus loin, le bruit métallique claqua dans la salle.
Maëlle avait déjà tourné la tête avant même de comprendre ce qui s’était produit.
Adrien aussi.
Leurs regards se croisèrent.
Aucun ne fit de commentaire.
Maëlle reporta son attention sur son café. Le geste avait été trop rapide. Trop coordonné. Elle sentit cette vieille irritation contre elle-même, celle qui apparaissait chaque fois qu’une habitude échappait au contrôle qu’elle avait construit depuis des années.
Adrien ne posa aucune question pendant presque cinq minutes.
Puis Maëlle tendit la main vers son verre.
Sa manche remonta.
La cicatrice sur son poignet gauche ne mesurait que quelques centimètres. Une ligne pâle et irrégulière, presque invisible sous certains éclairages. À l’hôpital, personne ne l’avait jamais mentionnée.
Adrien la vit immédiatement.
Son visage changea.
— Ça ne vient pas d’un accident domestique.
Maëlle tira sa manche vers le bas.
— Vous êtes médecin maintenant ?
— Non.
— Alors évitez les diagnostics.
— Ce n’était pas un diagnostic.
Elle ramassa sa tasse.
— Ma pause est terminée.
Adrien regarda l’horloge murale.
— Il vous reste six minutes.
— Plus maintenant.
Il comprit qu’il avait franchi une limite.
— Maëlle.
Elle resta debout.
— Quoi ?
— Je suis désolé.
La simplicité de l’excuse la déstabilisa davantage qu’une justification.
— D’accord.
— Je n’aurais pas dû.
— Non.
— Je ne recommencerai pas.
Maëlle le regarda longuement. Elle s’attendait presque à voir une curiosité mal dissimulée. Elle ne trouva que de la fatigue et une prudence nouvelle.
— Très bien.
Elle quitta la cafétéria.
Dans l’ascenseur, seule, elle regarda son poignet.
La cicatrice ne lui faisait plus mal depuis longtemps. Le souvenir, lui, n’avait jamais totalement cessé de le faire.
Six ans auparavant, ce poignet avait porté d’autres marques : une montre robuste, un bracelet d’identification, parfois de la poussière incrustée jusque dans les plis de la peau. Elle avait connu des pistes écrasées de chaleur, des radios saturées de voix, des cartes sur lesquelles quelques centimètres représentaient des kilomètres de danger.
Elle avait appris à écouter avant de parler.
À compter les sorties.
À ne pas gaspiller un mouvement.
Et à reconnaître, dans le comportement d’un chien de travail, la différence entre l’excitation et l’alerte.
Cette dernière pensée arriva sans prévenir.
Maëlle la repoussa.
Orion appartenait à une autre vie.
Elle retourna au service.
Leduc avait finalement réévalué le patient dont elle avait signalé la douleur. Une imagerie supplémentaire venait d’être demandée.
Sophie s’approcha avec une feuille.
— Tu avais raison.
Maëlle prit le document.
— Sur quoi ?
— Sur ses constantes. Il y avait bien quelque chose.
— Tant mieux qu’ils l’aient vu.
— Tu ne vas vraiment rien dire à Leduc ?
— Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?
Sophie haussa les sourcils.
— « Je vous l’avais dit » fonctionne très bien depuis plusieurs siècles.
Maëlle rangea la feuille dans le dossier.
— Il connaît déjà la phrase.
La journée s’acheva sans autre incident. Le lendemain, Adrien resta correctement à distance. Il ne posa aucune question sur sa cicatrice et ne mentionna pas leur déjeuner. Maëlle se surprit pourtant à remarquer lorsqu’il marchait dans le couloir pour sa rééducation.
Le surlendemain matin, l’hôpital était plus chargé qu’à l’ordinaire. Une ambulance arriva presque en même temps qu’un transfert depuis un autre établissement. Sophie se plaignit du café, une aide-soignante chercha pendant dix minutes un tensiomètre déplacé, et Leduc réussit à paraître irrité avant même neuf heures.
Maëlle s’en trouva presque soulagée.
Les choses ordinaires étaient faciles.
Puis, à dix heures dix-sept, un bruit inhabituel résonna dans les haut-parleurs.
D’abord un signal bref.
Ensuite une voix administrative demanda à plusieurs services de maintenir leurs portes fermées et de limiter les déplacements.
Maëlle posa immédiatement ce qu’elle tenait.
Sophie sortit d’une chambre.
— C’est quoi ?
Personne ne répondit.
Un agent de sécurité passa rapidement devant leur couloir sans s’arrêter.
Quelques secondes plus tard, les téléphones commencèrent à sonner.
Leduc décrocha celui du poste central.
Son expression changea pendant qu’il écoutait.
— D’accord. Oui. Compris.
Il raccrocha.
— Quelqu’un est entré dans une zone technique sans autorisation.
— Un patient ? demanda Sophie.
— Ils ne savent pas encore.
— Et pourquoi le confinement ?
Leduc hésita une seconde de trop.
— Parce qu’il aurait forcé un accès.
Le service devint soudain très silencieux.
Dans la chambre 214, Adrien s’était déjà levé.
Maëlle le trouva près de la porte.
— Vous restez dans votre chambre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Incident de sécurité.
Il regarda derrière elle.
— Vous ne savez pas davantage que ça.
— C’est suffisant pour vous demander de rester ici.
— Les portes vont être verrouillées ?
— Certaines, probablement.
Adrien hocha lentement la tête.
— Alors vérifiez que vos patients dépendants ne se retrouvent pas du mauvais côté si on doit déplacer quelqu’un.
Maëlle sentit une vieille tension traverser sa poitrine.
— Je sais.
Adrien soutint son regard.
Cette fois, il ne plaisantait pas.
— Oui, dit-il. Je crois que vous savez.
Elle referma sa porte.
Au bout du couloir, une autre voix retentit dans les haut-parleurs. Le confinement concernait désormais plusieurs étages.
Puis Sophie apparut près du poste.
— Maëlle.
— Quoi ?
Sophie désigna les portes vitrées donnant sur le secteur voisin.
Deux policiers venaient d’entrer.
Derrière eux marchait un homme en uniforme tenant en laisse un berger belge malinois.
Maëlle oublia pendant une seconde de respirer.
La silhouette du chien, ses oreilles dressées, sa manière de marcher légèrement devant son maître ouvrirent brutalement une porte qu’elle avait passé des années à tenir fermée.
Elle n’avait encore jamais vu cet animal.
Pourtant son corps venait de reconnaître quelque chose avant son esprit.
Et lorsque le malinois tourna la tête dans sa direction, Maëlle sentit son passé faire le premier pas vers elle.