La date de l’audience fut fixée six semaines plus tard.
Pour la première fois depuis des mois, le calendrier de Rico ne fut plus rempli de réunions secrètes, de fermetures d’entreprises ou d’entretiens avec des enquêteurs. Il devint étrangement domestique.
Mercredi : séance avec Miriam.
Jeudi : visite chez Sophia.
Samedi : déjeuner à Il Destino.
Dimanche : parc si la météo le permettait.
Rico s’accrocha à ces rendez-vous avec une discipline presque militaire.
Il savait qu’il ne pourrait pas rallonger les jours.
Il pouvait seulement choisir ce qu’il en ferait.
Leo, lui, ne comptait pas les semaines.
Il comptait les nuits.
— Encore beaucoup ?
— Oui.
— Combien ?
Rico avait essayé les chiffres.
Ils ne signifiaient rien.
Miriam proposa autre chose.
Ils fabriquèrent un calendrier avec des autocollants.
Un soleil pour les jours à la maison.
Une étoile pour les jours où Leo verrait Clara.
Une petite voiture verte pour les séances avec Miriam.
Et une porte dessinée au jour de l’audience.
— Pourquoi une porte ? demanda Leo.
— Parce que ce jour-là, quelque chose change, répondit Miriam.
— Papa part ?
Rico sentit son ventre se contracter.
— Peut-être ce jour-là. Peut-être un peu après.
— Et je viens ?
— Pas avec moi.
Leo baissa les yeux.
— J’aime pas la porte.
Miriam ne corrigea pas.
— Tu as le droit.
Leo prit un crayon noir et dessina une petite poignée.
— Comme ça je peux l’ouvrir.
Rico le regarda sans savoir quoi dire.
Les semaines précédant l’audience furent remplies d’adieux que personne n’appelait ainsi.
Rico emmena Leo au zoo.
Ils passèrent vingt minutes devant les manchots parce que Leo avait décidé que l’un d’eux ressemblait à Dante lorsqu’il marchait rapidement.
Dante protesta.
Clara rit jusqu’aux larmes.
Un autre jour, ils retournèrent à Il Destino avant l’ouverture.
Leo s’assit exactement à la table où il avait fait sa première crise.
Il ne s’en souvenait probablement pas clairement.
Rico, lui, se souvenait de chaque seconde.
Clara apporta trois verres de lait tiède.
— Tradition, dit-elle.
Dante regarda le sien.
— Je n’ai jamais accepté cette tradition.
— Trop tard.
Leo leva son verre.
— À maman.
Les adultes se figèrent.
Puis Rico leva le sien.
— À maman.
Clara suivit.
Dante aussi.
Aucun discours.
Aucune larme spectaculaire.
Seulement quatre verres qui se touchèrent doucement au-dessus d’une table autrefois entourée de peur.
Après le déjeuner, Leo demanda :
— C’est ici que Clara m’a aidé ?
Rico le regarda.
— Tu t’en souviens ?
— Un peu.
Clara s’accroupit près de lui.
— Tu avais très peur.
— Et j’ai crié ?
— Beaucoup.
Leo sembla légèrement embarrassé.
— J’étais bébé.
— Tu avais trois ans.
— C’est bébé.
Rico sourit.
— Pour toi, peut-être.
Leo regarda Clara.
— Pourquoi t’as pas eu peur de papa ?
Clara releva un sourcil.
— J’ai eu peur.
Rico tourna la tête.
— Vraiment ?
— Évidemment.
— Tu n’en avais pas l’air.
— C’était le principe.
Leo rit.
— Papa fait tête dure.
Clara éclata de rire.
Rico soupira.
— Miriam a ruiné mon autorité.
La légèreté de l’instant ne dura pas.
Sur le chemin du retour, Leo demanda :
— Quand tu pars, tu vas dormir où ?
Rico se prépara.
— Dans un endroit où les adultes restent quand un juge décide qu’ils doivent être punis.
— Comme prison ?
Le mot le surprit.
— Qui t’a dit ça ?
— Télé.
Rico sentit une colère immédiate monter contre le monde entier.
Il la retint.
— Oui. Une prison.
Leo resta silencieux.
— Y a des méchants ?
Rico choisit ses mots.
— Il y a des gens qui ont fait des choses mauvaises. Ça ne veut pas dire qu’ils sont mauvais à chaque seconde.
Leo réfléchit.
— Toi aussi t’as fait mauvais ?
— Oui.
— Mais t’es mon papa.
— Les deux peuvent être vrais.
Cette idée semblait compliquée.
Elle l’était même pour Rico.
Leo regarda par la fenêtre.
— Moi je t’aime quand même.
Rico détourna le visage vers la route.
Il ne voulait pas que son fils voie ses yeux.
Puis il se rappela ce que Miriam lui répétait.
La tristesse n’était pas dangereuse.
Il se retourna.
— Moi aussi je t’aime. Et je suis triste de partir.
Leo observa les larmes dans ses yeux.
Il ne paniqua pas.
Il tendit seulement la main.
Rico la prit.
Ce soir-là, il comprit qu’Elena avait eu raison sur un point qu’il avait mis trop longtemps à apprendre : un enfant n’avait pas besoin d’un père invulnérable.
Il avait besoin d’un père présent dans la vérité.
L’audience arriva un lundi gris.
Le palais de justice était entouré de caméras.
Rico entra avec ses avocats.
Dante suivit.
Clara n’était pas là.
Ni Leo.
Rico avait refusé que son fils voie cette foule.
Sophia l’avait emmené dans un musée pour enfants.
Avant de partir, Leo avait donné à son père le dessin aux deux portes.
Rico l’avait plié soigneusement dans la poche intérieure de sa veste.
La salle était pleine.
Des journalistes.
Des représentants fédéraux.
Des avocats.
Quelques anciens associés.
Marco entra escorté.
Leurs regards se croisèrent.
Rico ne détourna pas les yeux.
Marco non plus.
Aucun signe de pardon.
Aucune haine spectaculaire.
Seulement la reconnaissance de ce qui existait désormais entre eux.
Marcus Bell avait accepté de plaider coupable.
Theodore Hargrove avait continué à contester une partie des accusations, mais les registres, les témoignages et les paiements reliés à l’attaque contre Elena formaient un dossier solide.
Lorsque le juge demanda à Rico de se lever, la pièce sembla devenir très silencieuse.
Il reconnut sa participation aux sociétés criminelles.
Le blanchiment.
Les structures financières.
Les décisions qu’il avait prises en connaissance de cause.
Il ne tenta pas de faire croire qu’il avait tout ignoré.
Son avocat parla ensuite de sa coopération.
Des fermetures volontaires.
Des preuves fournies.
Des actifs remis.
Du rôle décisif de son témoignage.
Puis la procureure parla d’Elena.
Pas comme d’une épouse tragiquement morte.
Comme d’une femme qui avait découvert un système criminel et avait été tuée alors qu’elle tentait de l’exposer.
Rico baissa les yeux.
Pour la première fois publiquement, son travail reçut un nom.
Elena n’avait pas seulement été une victime.
Elle avait agi.
Le juge prononça enfin la peine.
Trente mois d’incarcération fédérale.
Deux ans et demi.
Moins que le maximum envisagé.
Beaucoup plus qu’un enfant de trois ans pouvait comprendre.
Rico ne réagit pas visiblement.
Dante, derrière lui, ferma les yeux.
L’incarcération devait commencer dans douze jours.
Rico eut donc douze jours pour préparer le départ réel.
Ils furent plus difficiles que les six semaines précédentes.
Chaque routine devint précieuse.
Le bruit des petites chaussures de Leo dans le couloir.
Les céréales renversées.
Les questions répétées.
Les histoires du soir.
Même les caprices ordinaires semblaient soudain appartenir à une vie dont Rico mesurait le prix.
La dernière séance avec Miriam avant son départ eut lieu deux jours auparavant.
Elle demanda à Leo ce qui allait se passer.
— Papa va en prison.
— Et après ?
— Il revient.
— Comment tu le sais ?
Leo montra le dessin des portes.
— Parce qu’il y en a deux.
Miriam regarda Rico.
Il sentit ses yeux se remplir.
— Et pendant qu’il est parti ?
Leo compta sur ses doigts.
— Sophia. Clara. Dante. Toi.
— Et maman ?
Leo regarda la photographie posée sur l’étagère.
— Dans ma tête.
Miriam sourit.
— Ça fait beaucoup de personnes.
— Oui.
La veille du départ, Clara resta dîner.
Personne ne voulut parler du lendemain.
Leo raconta une histoire interminable sur un garçon de son école qui avait mangé de la colle.
Dante soutint que cela constituait probablement un crime fédéral.
Clara lui donna un coup de pied sous la table.
Rico rit.
Plus tard, après que Leo se fut endormi, les trois adultes restèrent dans le salon.
— Tu connais tous les documents ? demanda Rico à Dante.
— Par cœur.
— Sophia a les numéros.
— Oui.
— La sécurité autour de l’école…
— Rico.
— Quoi ?
Dante posa son verre.
— Arrête.
Rico se tut.
— On sait quoi faire.
Clara acquiesça.
— Vous n’avez plus besoin de contrôler chaque détail avant de partir.
— Facile à dire.
— Non, dit-elle. Pas facile. Nécessaire.
Rico regarda autour de lui.
Cette maison avait autrefois fonctionné comme une extension de son autorité.
Elle devait maintenant fonctionner sans lui.
C’était précisément le but.
Le lendemain matin, Rico se leva avant l’aube.
Leo apparut vingt minutes plus tard en pyjama.
— C’est aujourd’hui ?
Rico s’accroupit.
— Oui.
Leo serra les lèvres.
— Je veux pas.
— Moi non plus.
— Alors reste.
Rico posa ses mains sur ses épaules.
— Tu te souviens de ce qu’on a dit ?
Le garçon hocha difficilement la tête.
— Papa doit réparer.
— Oui.
— Et revenir.
— Oui.
Leo se jeta contre lui.
Rico le serra.
Il ne lui demanda pas d’être courageux.
Il ne lui demanda pas de ne pas pleurer.
Ils pleurèrent tous les deux.
À l’entrée, Clara attendait avec Sophia et Dante.
Personne ne regardait sa montre.
Lorsque Rico finit par se relever, Leo lui tendit quelque chose.
La voiture verte de Miriam.
— Pour toi.
Rico secoua la tête.
— C’est la tienne.
— Tu la ramènes.
Il comprit.
Ce n’était pas un cadeau.
C’était une promesse avec une preuve matérielle.
Rico prit la voiture.
— Je la ramène.
Leo renifla.
— Et la porte ?
Rico tapota la poche où se trouvait le dessin.
— Je l’ai.
Il sortit de la maison.
Cette fois, il ne regarda pas derrière lui avant d’atteindre la voiture.
Puis il se retourna.
Leo se tenait entre Clara et Sophia.
Dante derrière eux.
Une petite main levée.
Rico leva la sienne.
Et pour la première fois de sa vie, il quitta une maison sans savoir quand il retrouverait la liberté, tout en étant plus certain de la direction qu’il suivait qu’il ne l’avait jamais été.