La main de Leo demeura contre la joue de Clara pendant quelques secondes, mais Rico eut l’impression qu’une porte fermée depuis six mois venait de s’ouvrir au milieu du restaurant. Le prénom d’Elena n’avait pas encore été prononcé. Il n’en avait pas besoin. Le mot maman suffisait.
Rico avait retiré certaines photographies de la maison après les funérailles. Il avait demandé au personnel de ranger les affaires qu’Elena laissait dans les pièces communes. Son parfum avait disparu de la salle de bains. Ses chaussures n’étaient plus près de l’entrée. Même la tasse qu’elle utilisait chaque matin avait fini dans une boîte.
Il s’était raconté qu’il faisait cela pour Leo.
En réalité, chaque objet le frappait comme une accusation.
— Maman faisait quoi ? demanda Clara doucement.
Leo glissa ses doigts le long de sa joue.
— Comme ça.
Clara attendit.
— Quand j’avais peur.
La mâchoire de Rico se crispa.
Il savait qu’Elena préparait souvent du lait à leur fils. Il l’avait vue le faire des dizaines de fois, généralement tard le soir, lorsque Leo refusait de dormir. Mais il n’avait jamais prêté attention au reste : la façon dont elle s’asseyait près de lui, dont elle attendait que l’enfant se calme avant de parler, dont elle posait parfois deux doigts contre sa joue.
Leo reprit le verre.
— Elle mettait du sucre.
Clara regarda brièvement le morceau qu’elle avait fait dissoudre.
— Alors j’ai eu de la chance.
Le garçon hocha la tête avec un sérieux absolu.
Rico détourna les yeux.
Le mouvement n’échappa pas à Clara.
Sous la table, ses mains s’étaient refermées. Cet homme que des inconnus évitaient dans la rue venait de recevoir une vérité qu’il ne pouvait ni intimider ni acheter : son fils se souvenait de tout ce qu’on avait essayé de lui faire oublier.
— Papa ?
Rico releva la tête.
Leo tenait toujours le verre.
— Maman me manque.
Aucun bruit ne traversa la table.
Rico sentit Dante s’éloigner de quelques pas pour leur donner un semblant d’intimité.
Depuis la mort d’Elena, Leo avait surtout crié son prénom dans son sommeil. Au réveil, Rico changeait de sujet. Si le garçon demandait où elle était, son père répondait qu’elle était partie, qu’elle ne pouvait pas revenir, puis il trouvait une distraction. Il avait cru qu’un enfant de trois ans pouvait survivre au chagrin s’il ne restait pas assez longtemps immobile pour le regarder.
Il comprenait maintenant que Leo avait seulement appris à le porter seul.
Rico se leva.
Le geste alarma l’enfant. Ses épaules remontèrent immédiatement.
Alors Rico s’arrêta.
Il contourna lentement la table et s’accroupit, laissant un espace entre eux.
— Leo.
Son fils ne recula pas.
— Est-ce que je peux te prendre ?
La question surprit même Rico.
Il ne demandait presque jamais la permission pour quoi que ce soit.
Leo regarda Clara.
Elle ne répondit pas à sa place.
Le garçon reporta les yeux sur son père, puis fit un petit signe de tête.
Rico ouvrit les bras.
Leo y entra.
Pendant une seconde, le garçon resta rigide. Puis il enfouit son visage contre la chemise de son père et recommença à pleurer.
Rico sentit son petit corps trembler.
Il ne lui ordonna pas de s’arrêter.
Il ne promit pas que tout irait bien.
Il resta simplement agenouillé sur le sol d’un restaurant plein à craquer, un genou contre le marbre, tandis que son fils mouillait son col de larmes.
— Elle me manque aussi, murmura-t-il.
Leo agrippa sa veste.
Ces quatre mots semblèrent briser quelque chose que Rico avait maintenu sous pression depuis les funérailles.
Il revit Elena dans la cuisine, une cuillère entre les dents pendant qu’elle attachait ses cheveux. Il entendit son rire lorsqu’elle surprenait Rico à faire semblant d’être sévère avec Leo. Puis une image plus sombre essaya de s’imposer : la nuit de l’attaque, les appels, le sang, les hommes courant dans toutes les directions.
Il la repoussa.
Pas devant son fils.
Pas cette fois.
Clara se releva silencieusement.
Elle ramassa le verre vide et fit un pas en arrière.
— Merci, dit Rico.
Elle pensa d’abord avoir mal entendu.
Le mot ne semblait pas naturel dans sa bouche. Peut-être parce que personne ne s’attendait à l’entendre de lui.
— Il n’y a pas de quoi.
— Si.
Clara aperçut le directeur derrière une colonne, les bras raides le long du corps.
— Je dois retourner travailler.
— Une seconde.
Elle s’arrêta.
Rico avait repris sa place, Leo maintenant assis contre lui. Le garçon tenait un bouton de sa veste entre les doigts.
— Comment avez-vous su quoi faire ?
Clara réfléchit avant de répondre.
— Je n’ai pas su.
Rico fronça les sourcils.
— Vous aviez l’air plutôt sûre de vous.
— Je savais surtout quoi ne pas faire.
Elle montra discrètement les hommes autour de lui.
— Trop de personnes approchaient. Trop de voix. On lui demandait de se calmer au moment où son corps lui disait exactement l’inverse.
Dante baissa les yeux vers sa main mordue.
— Vous avez déjà vu ça ?
— Oui.
Clara hésita, puis parla de son frère. Elle ne donna aucun détail inutile. Seulement les nuits après la mort de leur mère, les crises qui semblaient sortir de nulle part et les adultes qui transformaient chaque épisode en bataille d’autorité.
— Il avait quel âge ? demanda Rico.
— Plus âgé que Leo. Mais la peur ne respecte pas vraiment l’âge.
Rico regarda son fils.
— Alors qu’est-ce que vous suggérez ?
— Moi ?
— Vous avez une opinion. Je le vois.
Clara retint presque un sourire.
— Vous n’allez probablement pas l’aimer.
Dante toussa pour dissimuler une réaction.
— Dites-la quand même.
— Arrêtez d’essayer de régler ça seul.
Le visage de Rico se ferma.
Clara continua avant qu’il puisse répondre.
— Votre fils a vécu quelque chose de grave. Il a perdu sa mère et il était assez grand pour comprendre qu’elle était là, puis qu’elle ne l’était plus. Ce n’est pas quelque chose qu’un verre de lait va réparer.
— Je le sais.
— J’espère.
Il soutint son regard.
— Vous êtes toujours aussi directe avec les clients ?
— Seulement ceux qui me demandent mon avis deux fois.
Cette fois, Dante détourna franchement le visage.
Leo observa Clara et esquissa un mouvement qui ressemblait presque à un sourire.
Rico le vit.
Cela suffit à désarmer la réponse sèche qu’il préparait.
— Que faudrait-il faire ?
— Trouver quelqu’un dont c’est le métier. Quelqu’un qui travaille avec des enfants traumatisés.
Rico resta silencieux.
Le mot traumatisé ne lui plut pas.
Il sonnait comme une étiquette. Comme un aveu que ce qui s’était passé avait laissé une marque que son argent, ses hommes et ses maisons sécurisées ne pouvaient pas effacer.
— Mon fils n’est pas malade.
— Je n’ai jamais dit ça.
— Alors pourquoi un spécialiste ?
Clara posa le verre sur son plateau.
— Parce qu’il souffre. On n’a pas besoin d’être malade pour avoir besoin d’aide.
Leo jouait maintenant avec la manche de son père.
Rico lui caressa les cheveux.
— Il ne parle presque plus aux inconnus.
— Ce soir, il m’a parlé.
— Justement.
Clara comprit où il voulait en venir.
— Non.
Rico leva un sourcil.
— Je ne vous ai encore rien demandé.
— Vous alliez le faire.
— Qu’est-ce que j’allais demander ?
— Que je vienne le voir.
Il ne nia pas.
— Je veux qu’il vous revoie.
— Monsieur Moretti, je travaille ici.
— Je peux payer votre temps.
— Ce n’est pas le problème.
— Alors quel est le problème ?
Clara s’appuya légèrement contre le dossier d’une chaise vide.
— Je ne veux pas devenir la seule personne capable de le calmer. Ce ne serait pas l’aider. Ce serait juste déplacer le problème.
Rico considéra cette réponse plus sérieusement qu’elle ne s’y attendait.
— Et si je trouve cette personne dont vous parlez ?
— Un vrai professionnel ?
— Oui.
— Alors je n’ai aucune objection à dire bonjour à Leo s’il vient au restaurant. Mais je ne jouerai pas à la thérapeute.
Le garçon releva la tête.
— Clara ?
Elle se tourna vers lui.
— Oui ?
— Demain ?
Rico observa la jeune femme sans intervenir.
Clara s’accroupit de nouveau.
— Je travaille demain.
— Lait ?
— Peut-être. Mais seulement si tu le veux.
Leo sembla satisfait.
Clara se releva.
Rico regarda autour de lui pour la première fois depuis le début de la crise. Les clients recommençaient timidement à parler. Plusieurs assiettes avaient refroidi. Une serveuse attendait près d’une table sans savoir s’il était convenable de reprendre le service.
— Marco.
Un homme s’approcha.
— Oui ?
— Les repas de cette salle sont pour moi ce soir.
Marco cligna des yeux.
— Tous ?
— Tous.
— Compris.
Rico prit son fils dans ses bras pour quitter la banquette.
Leo posa la tête sur son épaule.
À l’entrée, Rico s’arrêta.
— Clara.
Elle se retourna.
— Demain, donnez-moi le nom de quelqu’un de compétent.
— Je peux chercher.
— Faites-le.
Elle croisa les bras.
— Je vous donnerai des noms. Vous choisirez vous-même.
Rico aurait normalement corrigé quelqu’un qui lui parlait ainsi. Cette fois, il acquiesça simplement.
Dans la voiture, Leo s’endormit avant qu’ils aient quitté Manhattan. Rico resta près de lui sur la banquette arrière tandis que les lumières défilaient sur la vitre.
Dante occupait le siège avant.
— Je peux demander à quelqu’un de trouver les meilleurs spécialistes de la ville.
— Fais-le.
— Dès ce soir ?
Rico regarda son fils endormi.
— Dès ce soir.
Puis il ajouta, après quelques secondes :
— Et Dante ?
— Oui ?
— Demande aussi qu’on ressorte les affaires d’Elena qu’on a rangées.
Dante se retourna légèrement.
— Toutes ?
Rico observa la petite main de Leo reposant sur son genou.
Il comprit qu’il venait de prendre une décision qu’il aurait trouvée impossible une heure plus tôt.
— Toutes.