Le lundi matin, la maison des Moretti semblait avoir été préparée pour une inspection plutôt que pour une visite thérapeutique. Dante avait réduit le personnel visible, deux véhicules de sécurité restaient stationnés dans l’allée et Rico avait fait déplacer une réunion pour être présent. Pourtant, à neuf heures cinquante-huit, il vérifiait sa montre comme un homme qui aurait préféré affronter une dizaine d’adversaires plutôt que la femme attendue à dix heures.
Leo était assis par terre dans le salon, alignant des voitures miniatures.
Depuis le dîner à Il Destino, il avait demandé trois fois quand il reverrait Clara.
Rico avait répondu honnêtement : samedi prochain, si elle travaillait.
Il s’était surpris à ne pas chercher de raccourci. Il aurait pu envoyer une voiture la chercher. Il aurait pu proposer une somme assez importante pour transformer son refus en hésitation.
Il avait choisi de respecter la condition qu’elle lui avait imposée.
À dix heures précises, le majordome annonça le docteur Miriam Hale.
La femme qui entra n’avait rien d’intimidant. Cinquante ans peut-être, une veste claire, un sac trop rempli et des chaussures plates. Elle salua Rico sans manifester ni curiosité ni nervosité.
— Monsieur Moretti.
— Docteur.
Elle regarda Leo.
— Je peux m’asseoir par terre ?
Rico resta surpris par la question.
— Faites ce que vous voulez.
— Je demandais à Leo.
Le garçon releva les yeux.
Miriam attendit.
Après plusieurs secondes, Leo haussa les épaules.
Elle s’assit à deux mètres de lui.
Aucun interrogatoire ne commença.
Elle sortit seulement une petite voiture verte de son sac et la posa près de son genou.
Leo continua de jouer avec les siennes.
Rico observa la scène pendant presque cinq minutes avant de perdre patience.
— Vous n’allez pas lui parler ?
Miriam se tourna vers lui.
— Je suis en train de lui parler.
— Vous n’avez rien dit.
— Il voit que je peux rester dans une pièce sans lui demander quelque chose.
La réponse lui rappela Clara.
Rico croisa les bras.
— Combien de temps cela prend-il ?
— Quoi ?
— Pour qu’il aille mieux.
Miriam ne lui accorda pas le confort d’un chiffre.
— Cela dépend de ce que vous appelez aller mieux.
— Dormir. Parler. Ne plus paniquer.
— Ce sont des signes importants. Mais si votre objectif est de faire disparaître ce qui lui est arrivé, je vais vous décevoir.
Rico sentit son corps se raidir.
— Il a trois ans.
— Justement. Les très jeunes enfants ne racontent pas toujours leurs souvenirs comme les adultes. Ils peuvent les rejouer, les ressentir physiquement, réagir à un son ou à une séparation sans pouvoir expliquer pourquoi.
Leo fit rouler une voiture contre le pied de Miriam.
Elle la renvoya doucement.
Le jeu se poursuivit.
Rico regarda son fils.
— Il était avec une nounou quand l’attaque a eu lieu.
— Mais il a vu ce qui s’est passé ensuite ?
— Il a vu des hommes courir. Du sang. Il a entendu les tirs.
Le dernier mot pesa dans la pièce.
Miriam ne demanda pas combien.
Elle ne demanda pas qui.
— Et après la mort de sa mère, comment en avez-vous parlé avec lui ?
Rico fixa la baie vitrée.
— Je lui ai dit qu’elle ne reviendrait pas.
— Seulement ça ?
— Que voulait-il comprendre de plus à trois ans ?
Leo arrêta sa voiture.
Rico le remarqua trop tard.
Le garçon n’avait pas l’air de regarder son père, mais ses petites mains étaient devenues immobiles.
Miriam le remarqua aussi.
— Peut-être beaucoup plus que vous ne le pensiez.
Rico resta silencieux.
La première séance dura quarante-cinq minutes.
Leo prononça moins de dix mots.
Pourtant, lorsqu’elle se leva, il demanda :
— La voiture verte reste ?
Miriam lui sourit.
— Jusqu’à la prochaine fois, si tu veux la garder.
Il hocha la tête.
Après son départ, Rico ramassa le jouet.
— Elle te plaît ?
Leo le reprit.
— Oui.
— Tu veux qu’elle revienne ?
Une autre hésitation.
— Oui.
Ce simple accord fut suffisant pour programmer une deuxième séance.
Puis une troisième.
Au cours des deux semaines suivantes, Miriam commença à introduire des dessins, des figurines et des histoires très simples. Elle ne prononçait jamais le prénom d’Elena avant que Leo ne le fasse lui-même.
Rico assistait parfois à distance.
Il découvrit que le silence de son fils n’était pas vide. Leo racontait autrement.
Une figurine de femme disparaissait constamment derrière un coussin.
Une petite voiture noire bloquait le passage à toutes les autres.
Dans ses dessins, les maisons avaient rarement des portes.
— Vous interprétez tout ça ? demanda Rico un après-midi.
— Non. J’observe les répétitions. Puis je vérifie doucement ce qu’elles peuvent signifier pour lui.
— Et la maison sans porte ?
— Je n’ai pas encore demandé.
— Pourquoi ?
Miriam posa son crayon.
— Parce que votre envie de savoir n’est pas forcément sa capacité à répondre.
Rico détestait ce genre de phrases.
Elles lui rappelaient que l’argent et le pouvoir ne lui donnaient aucun droit sur le rythme intérieur de son fils.
Pourtant, il continua de revenir.
Un soir, après que Leo se fut endormi sans appeler trois fois la nounou, Miriam demanda à parler seule avec Rico.
Ils s’installèrent dans son bureau.
— Votre fils progresse.
— Je l’ai vu.
— Mais il surveille beaucoup vos réactions.
— Tous les enfants font ça.
— Pas de cette façon.
Rico resta debout.
— Expliquez.
Miriam prit le temps de choisir ses mots.
— Lorsqu’il évoque sa mère, il vous regarde immédiatement. Si vous vous fermez, il change de sujet. Si vous quittez la pièce, il ne la mentionne plus pendant la séance.
— Je ne quitte pas toujours la pièce.
— Deux fois.
— Deux fois, ce n’est pas toujours.
— Non. Mais à trois ans, deux fois peuvent suffire à créer une règle.
Rico s’approcha de la fenêtre.
— Quelle règle ?
— Que parler d’Elena vous fait du mal. Donc qu’il doit vous protéger en se taisant.
La phrase le fit se retourner.
— C’est absurde. C’est mon travail de le protéger.
— Vous et lui n’avez peut-être pas la même définition de votre travail.
Rico passa une main sur sa nuque.
— Que voulez-vous que je fasse ?
— Arrêtez de cacher votre tristesse comme si elle était dangereuse.
Son regard se durcit.
— Vous voulez que je pleure devant lui ?
— Je veux que vous cessiez de lui apprendre involontairement qu’aimer sa mère est un sujet interdit.
Rico regarda son bureau.
Sur le mur, aucune photographie personnelle.
Dans la maison entière, Elena semblait avoir vécu uniquement dans les pièces qu’on avait vidées d’elle.
— Il a besoin de savoir que se souvenir ne détruit personne, poursuivit Miriam. Et vous aussi, probablement.
— Nous parlons de Leo.
— Vous êtes une partie de ce qu’il essaie de comprendre.
Après son départ, Rico resta seul dans le bureau.
Il ouvrit un tiroir verrouillé.
À l’intérieur se trouvait une petite clé.
Il ne l’avait pas utilisée depuis les funérailles.
Leo apparut dans l’encadrement de la porte, pieds nus, serrant la voiture verte dans sa main.
— Papa ?
Rico referma presque le tiroir.
Presque.
— Tu ne dors pas ?
— Pas fatigué.
— Tu étais endormi il y a dix minutes.
Leo entra.
Son regard tomba sur la clé.
— C’est quoi ?
Rico sentit revenir l’envie automatique de détourner la conversation.
Il pensa à la règle dont Miriam venait de parler.
Alors, cette fois, il ne détourna rien.
— C’est une clé pour une boîte.
— Quelle boîte ?
Rico resta un moment immobile.
— Une boîte avec des choses de maman.
Le visage de Leo changea.
Pas de panique.
Pas de larmes.
Seulement une attention si intense qu’elle en devenait douloureuse.
— Je peux voir ?
Rico referma ses doigts autour de la clé.
Il savait exactement où la boîte se trouvait.
Il savait aussi qu’une fois ouverte, il ne pourrait plus remettre la mort d’Elena derrière une serrure et prétendre protéger son fils.
— Oui, dit-il enfin. On va la regarder ensemble.