Le rendez-vous fut fixé dans un lieu qu’Anthony connaissait bien : un ancien club social de Bensonhurst que les Moretti utilisaient autrefois pour des réunions familiales. Il avait fermé depuis presque dix ans. Les vitres étaient poussiéreuses, les murs sentaient encore le bois ciré et le tabac froid.
Rico arriva avec Dante.
Pas d’armée.
Pas de convoi.
Deux voitures seulement restèrent à distance.
Clara avait protesté contre le fait qu’il y aille lui-même, puis contre l’idée qu’il parte sans prévenir la police. Finalement, elle avait obtenu une concession : Dante enregistrerait la conversation, et un avocat de Rico connaissait l’adresse exacte ainsi que l’heure du rendez-vous.
— Tu deviens prudent, remarqua Dante.
— Je deviens vieux.
— Tu as trente-deux ans.
— Leo m’en donne cinquante.
Anthony entra avec cinq minutes de retard.
Même après des années, il gardait cette façon de marcher comme si chaque pièce lui appartenait déjà. Cheveux gris impeccablement peignés, manteau sombre, chaussures brillantes malgré la pluie.
Il regarda Rico.
— Ton père aurait honte.
Aucune salutation.
Rico resta assis.
— Bonjour à toi aussi.
Anthony retira ses gants.
— Tu fermes ce qu’il a construit.
— Je ferme ce qui menace mon fils.
— Ton père avait un fils aussi.
— Oui. Et regarde ce que je suis devenu.
Le visage d’Anthony se durcit.
— Un homme riche qui crache sur les sacrifices des autres.
— Tu as fait tuer Salvi ?
Anthony eut un léger sourire.
— Direct au but. Toujours comme ton père.
— Réponds.
— Victor n’était plus fiable.
Dante bougea à peine derrière Rico.
— Donc oui.
Anthony s’assit.
— Victor a commencé à parler à des gens qui ne devaient rien savoir.
— La police ?
— Peut-être.
Rico sentit l’ancienne colère revenir.
— Tu as envoyé Trent surveiller l’école de Leo.
Anthony ne nia pas.
— Je voulais que tu comprennes ce que tu risques.
— En photographiant un enfant de trois ans ?
— En te rappelant que les décisions ont des conséquences.
Rico posa les deux mains à plat sur la table.
— Tu ne t’approcheras plus jamais de mon fils.
— Sinon quoi ?
Le défi resta suspendu entre eux.
Dante regarda Rico.
C’était exactement le moment où l’ancienne version de lui aurait prononcé une menace précise.
Rico choisit autre chose.
— Sinon je donne à la police tout ce que j’ai sur toi.
Anthony éclata de rire.
— Tu crois que tu peux parler sans te condamner toi-même ?
— Non.
Le rire s’arrêta.
— Voilà la différence.
Anthony le dévisagea.
— Tu bluffes.
— Mes avocats ont déjà préparé les documents.
— Tu serais prêt à tout perdre ?
— Pas tout.
Rico pensa à Leo.
Anthony le comprit.
— C’est donc ça. Elena t’a finalement domestiqué depuis sa tombe.
Le nom fit se tendre Dante.
Rico, lui, resta immobile.
— Ne parle pas d’elle.
— Pourquoi ? Elle est au centre de tout ça.
— Elle est morte à cause de cette famille.
Anthony inclina légèrement la tête.
— Tu crois encore cette version ?
Le silence changea.
Rico le sentit immédiatement.
— Quelle version ?
Anthony se renversa contre sa chaise.
— Que l’attaque visait seulement toi.
Dante fit un pas.
Rico leva une main.
— Continue.
Anthony le regardait maintenant avec une satisfaction froide.
— Elena posait des questions.
— Sur quoi ?
— Sur les entreprises. Les comptes. Les mouvements d’argent.
Rico sentit son estomac se serrer.
— Elena ne s’occupait pas de mes affaires.
— C’est ce que tu croyais.
— Tu mens.
Anthony sortit une enveloppe de son manteau.
Dante réagit immédiatement.
— Lentement.
Anthony la posa sur la table.
— Elle avait commencé à comprendre que certaines sociétés servaient à autre chose qu’à tes petits jeux habituels.
Rico n’ouvrit pas l’enveloppe.
— Quoi d’autre ?
— Ton père avait créé des structures financières dont tu n’as jamais vraiment compris l’architecture. Après sa mort, tu as hérité du sommet. Pas de toutes les fondations.
— Et toi, tu les contrôlais.
Anthony sourit.
— Voilà.
Rico ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur, plusieurs photocopies de relevés bancaires et une lettre.
Il reconnut immédiatement l’écriture d’Elena.
Son cœur s’arrêta presque.
— Où tu as eu ça ?
— Elle m’avait contacté.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle cherchait quelqu’un qui connaissait l’histoire de la famille.
Rico parcourut les premières lignes.
Elena y décrivait des transferts entre sociétés, des noms qu’elle ne reconnaissait pas et une inquiétude croissante concernant la provenance d’une partie des fonds.
— Elle voulait partir ? demanda Rico.
Anthony haussa les épaules.
— Peut-être.
Rico releva brutalement la tête.
— Réponds.
— Elle voulait protéger Leo.
Ces mots frappèrent plus fort que tout le reste.
Rico continua de lire.
La lettre n’était pas une demande de divorce.
Elle expliquait qu’Elena voulait convaincre Rico de vendre certaines sociétés et de sortir progressivement des activités illégales. Presque exactement ce qu’il faisait aujourd’hui.
Ses doigts tremblèrent.
Dante le vit.
— Rico.
Il ne répondit pas.
— Elle savait, murmura-t-il.
Anthony croisa les bras.
— Elle soupçonnait.
— Et tu lui as parlé ?
— Une fois.
— Ensuite ?
— Je lui ai dit de ne plus s’en mêler.
Rico releva les yeux.
— Tu l’as menacée ?
— Je lui ai expliqué les risques.
— Tu l’as menacée.
Anthony ne répondit pas.
La pièce sembla rétrécir.
Dante s’approcha.
— Respire.
Rico ne le regarda pas.
— L’attaque.
Anthony resta silencieux.
— Tu savais ?
— Je savais qu’elle fouillait trop.
— Tu savais qu’ils allaient frapper ?
— Non.
Rico se leva si brutalement que la chaise recula.
Dante attrapa son bras.
— Pas ici.
Anthony ne bougea pas.
— Je n’ai pas commandé sa mort.
— Mais tu savais qu’elle était devenue une cible.
— Je savais que certains partenaires n’aimaient pas ses questions.
Rico serra les poings.
— Quels partenaires ?
Anthony sourit faiblement.
— Là, nous arrivons à la raison pour laquelle tu ne peux pas simplement fermer tes entreprises.
Rico se dégagea de la main de Dante.
— Donne-moi les noms.
— Et après ? Tu vas appeler la police ? Leur raconter trente ans d’histoire familiale ?
— Oui.
Anthony le regarda comme s’il découvrait soudain que la conversation n’était plus un jeu.
— Tu détruirais ton père.
— Mon père est mort.
— Son nom.
— Mon fils porte aussi ce nom. Je préfère lui laisser quelque chose qu’il n’aura pas honte de porter.
Anthony eut un rire sec.
— Tu crois que la loi va te nettoyer ?
— Non.
Cette réponse le déstabilisa de nouveau.
— Je crois que je vais devoir répondre de ce que j’ai fait. C’est différent.
Anthony resta silencieux.
Rico prit la lettre d’Elena.
— Les noms.
— Je ne les ai pas tous.
— Ceux que tu as.
— Pourquoi je t’aiderais ?
Rico le fixa.
— Parce que l’alternative, c’est que mes avocats livrent tout ce que nous savons déjà sur toi aujourd’hui.
Anthony plissa les yeux.
— Et tu crois que je vais te laisser sortir d’ici ?
Dante ouvrit légèrement sa veste.
Rico, lui, ne bougea pas.
— Si tu voulais me tuer, tu n’aurais pas accepté cette rencontre.
Anthony observa la porte.
Puis il soupira.
— Tu as toujours pensé que ton plus grand ennemi était la famille Bianchi.
Rico ne répondit pas.
— Ils ont participé à l’attaque, oui. Mais ils n’ont pas choisi la cible.
Le sang sembla quitter le visage de Rico.
— Qui ?
Anthony se pencha.
— Un consortium de trois hommes qui contrôlaient les comptes hors livres de ton père. Salvi en connaissait un. Moi, j’en connaissais deux.
— Les noms.
Anthony les donna.
Dante les nota.
Le troisième resta inconnu.
— Celui-là, dit Anthony, Elena l’avait presque identifié.
Rico baissa les yeux vers la lettre.
— Comment ?
— Elle avait trouvé une série de paiements reliés à une fondation.
— Laquelle ?
Anthony hésita.
— Saint Gabriel Children’s Fund.
Rico sentit quelque chose se déplacer dans sa mémoire.
Le nom lui était familier.
Trop familier.
— C’était une œuvre caritative d’Elena.
— Officiellement.
Rico se rassit.
— Non.
— Ton père utilisait la structure avant même qu’Elena rejoigne le conseil d’administration.
— Elle ne savait pas.
— Au début, non.
Le dégoût envahit Rico.
Une organisation qu’Elena croyait destinée aux enfants avait servi de couverture à des transferts criminels.
Elle avait découvert les mouvements.
Elle avait commencé à poser des questions.
Et quelques semaines plus tard, elle était morte.
— Tu avais ces informations depuis six mois.
Anthony ne détourna pas les yeux.
— Oui.
Rico se leva.
Dante se prépara à intervenir.
Mais Rico ne frappa personne.
Il ramassa simplement les documents.
— Tu vas venir avec nous.
Anthony ricana.
— Certainement pas.
— Pas chez moi. Chez mon avocat.
— Pourquoi ?
— Tu vas déposer une déclaration complète.
— Tu rêves.
Rico sortit son téléphone.
— Alors je transmets immédiatement tout ce que j’ai.
Anthony le regarda.
Rico commença à composer.
— Attends.
Il s’arrêta.
Anthony passa une main sur son visage.
Pour la première fois, il semblait vieux.
— Tu ne comprends pas ce que tu vas déclencher.
— J’ai passé toute ma vie à croire que déclencher la peur était du pouvoir.
Il rangea son téléphone.
— Maintenant, je veux voir ce qui arrive quand quelqu’un arrête.
Deux heures plus tard, Anthony était dans le bureau d’un avocat, en présence de Dante et d’un ancien procureur engagé comme conseil indépendant.
Rico rentra chez lui juste avant le coucher de Leo.
Clara l’attendait près de l’escalier.
Elle vit immédiatement qu’il s’était passé quelque chose.
— Anthony ?
— Vivant.
Elle expira.
— C’est déjà une bonne réponse.
Rico tenait toujours l’enveloppe.
— Elena enquêtait sur mes affaires.
Clara resta silencieuse.
— Elle essayait de me faire sortir avant même que je comprenne que je devais partir.
Il lui tendit la lettre.
Clara ne la prit pas.
— C’est à vous.
— Je ne sais pas si je peux la lire seul.
Cette phrase, plus que toutes les autres, lui fit comprendre dans quel état il était.
Ils s’assirent dans le salon.
Rico ouvrit la lettre.
Cette fois, il la lut entièrement.
Elena y parlait de peur, mais pas seulement de la peur de mourir. Elle craignait que Leo grandisse en considérant la violence comme un héritage normal. Elle écrivait qu’elle aimait Rico assez pour croire qu’il pouvait choisir autre chose, même s’il ne savait pas encore comment.
Lorsqu’il termina, ses yeux restèrent sur la dernière ligne.
Clara ne dit rien.
Rico passa le pouce sur l’écriture.
— Elle essayait de sauver Leo.
— Et vous.
Il ferma les yeux.
— Je ne l’ai pas écoutée.
— Vous ne saviez pas tout.
— Je savais assez.
Une petite voix les interrompit.
— Papa ?
Leo se tenait au bas de l’escalier en pyjama.
Rico replia immédiatement la lettre, puis s’arrêta.
Encore cette vieille habitude.
Cacher.
Fermer.
Protéger en supprimant.
Il rouvrit doucement la feuille.
— Viens ici.
Leo approcha.
Rico le prit sur ses genoux.
— C’est quoi ?
— Une lettre de maman.
Les yeux de l’enfant s’agrandirent.
— Elle l’a écrite pour moi ?
Rico regarda Clara.
Puis son fils.
— Pas exactement. Mais elle parlait de toi.
Leo posa un doigt sur le papier.
— Elle disait quoi ?
Rico sentit sa gorge se serrer.
Il choisit la vérité la plus simple.
— Qu’elle voulait que tu grandisses en sécurité. Et libre.
Leo réfléchit.
— Libre comme la porte ?
Rico pensa à la maison en blocs construite pendant la séance.
Une maison qui avait enfin une sortie.
Il serra son fils contre lui.
— Oui. Exactement comme la porte.
Leo posa sa tête sur sa poitrine.
Et pour la première fois depuis la mort d’Elena, Rico comprit que découvrir la vérité sur elle ne rendrait pas le deuil plus facile.
Cela rendrait seulement impossible de revenir en arrière.