La mère de Simisola fut la première à briser l’immobilité.
« Simi. »
Sa voix était faible.
Simisola se retourna.
Tout son corps changea.
La colère, la peur et la vigilance disparurent sous quelque chose de plus jeune.
« Maman. »
Elle monta les marches presque en courant.
Sa mère ouvrit les bras.
Simisola s’y réfugia.
Adewale détourna légèrement les yeux.
Cette réunion ne lui appartenait pas.
La femme semblait plus fragile que sur la photographie qu’Adewale avait aperçue. Ses joues étaient plus creuses. Une main tremblait lorsqu’elle caressait les cheveux de sa fille.
« Regarde-toi », murmura-t-elle.
Simisola pleurait maintenant sans essayer de le cacher.
« Je suis désolée. »
« Non. »
Sa mère lui prit le visage.
« Pas maintenant. »
Chief Ajayi resta au sommet des marches.
Son expression était difficile à lire.
Derrière lui, Rotimi attendait.
Lorsque Simisola finit par se détacher de sa mère, son père avança.
« Bienvenue chez toi. »
Elle se raidit.
« Je suis venue voir maman. »
La correction était immédiate.
Chief Ajayi eut un léger mouvement de mâchoire.
« Nous discuterons plus tard. »
« Nous pouvons éviter de discuter si tu respectes ce que j’ai dit au téléphone. »
Sa mère posa une main sur son bras.
« Entre d’abord. »
Simisola hésita.
Puis acquiesça.
Adewale resta près de la voiture.
Chief Ajayi le regarda.
« Monsieur Ogumbanjo. »
« Chief. »
« Puis-je savoir pourquoi vous accompagnez ma fille ? »
Simisola se retourna avant qu’Adewale réponde.
« Parce que je lui ai demandé de conduire. »
Ce n’était pas exactement vrai.
Mais elle avait accepté son aide.
Chief Ajayi observa Adewale plus longuement.
« Entrez également. »
Adewale aurait préféré rester dehors.
Mais quitter maintenant Simisola dans cette maison, avec Rotimi déjà présent, lui paraissait impossible sans lui demander.
Il regarda donc Simisola.
Elle hésita.
Puis dit :
« Reste. »
Un seul mot.
Pour Adewale, il pesa davantage que l’invitation du propriétaire.
Ils entrèrent.
L’intérieur de la maison révélait immédiatement le niveau de vie que Simisola avait abandonné.
Marbre clair.
Mobilier importé.
Photographies de cérémonies officielles.
Plaques commémoratives.
Portraits de famille.
Adewale aperçut une photo de Simisola plus jeune, vêtue d’une robe élégante, debout entre ses parents.
Son sourire ressemblait à celui qu’il connaissait.
Mais ses yeux étaient différents.
Moins prudents.
Rotimi s’approcha.
« Cela faisait longtemps. »
Simisola resta près de sa mère.
« Pas assez. »
Il sourit comme si elle venait de faire une plaisanterie.
« Tu n’as pas changé. »
« Si. C’est pour ça que je suis partie. »
Chief Ajayi intervint.
« Pas ce soir. »
Rotimi inclina légèrement la tête.
« Bien sûr. »
Adewale observa l’échange.
Rotimi avait appris à contrôler son apparence.
Chaque phrase était polie.
Chaque sourire mesuré.
Un homme qui connaissait exactement le personnage à présenter devant les autres.
Adewale reconnut le mécanisme.
Cela le troubla pour une raison différente.
Lui aussi avait passé des semaines derrière un personnage soigneusement construit.
La comparaison lui donna presque la nausée.
La mère de Simisola conduisit sa fille vers une chambre du rez-de-chaussée.
Adewale resta avec Chief Ajayi et Rotimi dans le salon.
Pendant quelques secondes, aucun des trois hommes ne parla.
Puis Chief Ajayi indiqua un fauteuil.
« Asseyez-vous. »
Adewale s’assit.
Rotimi prit place en face.
« J’admire beaucoup votre travail », dit-il.
Adewale répondit par un simple signe de tête.
« Merci. »
« J’ai suivi votre expansion logistique au Ghana. Très impressionnant. »
« Ce projet ne me semble pas important ce soir. »
Le sourire de Rotimi se resserra.
Chief Ajayi prit place.
« Je vais être direct. Quelle est votre relation avec ma fille ? »
Adewale pensa à tous les mauvais mots possibles.
Amie.
Femme qu’il aimait.
Personne qu’il avait trompée.
« C’est à elle de définir cette relation. »
Chief Ajayi fronça les sourcils.
Rotimi, lui, eut un léger rire.
« Très diplomatique. »
Adewale tourna vers lui un regard calme.
« Pas particulièrement. Je préfère simplement que les adultes parlent pour eux-mêmes. »
Le sourire de Rotimi disparut.
Chief Ajayi redressa le dos.
« Vous ne connaissez pas l’histoire complète. »
« C’est possible. »
« Simisola a toujours été indépendante. »
Adewale ne répondit pas.
Le père poursuivit :
« Parfois excessivement. Elle interprète les désaccords comme des tentatives de contrôle. »
« Je ne peux pas commenter ce que je n’ai pas vu. »
Rotimi croisa les jambes.
« Elle vous a raconté notre histoire ? »
« Une partie. »
« Alors vous avez entendu une version. »
Adewale soutint son regard.
« Elle m’a raconté que vous l’avez enfermée dans une pièce et frappée. »
Le silence tomba brutalement.
Chief Ajayi tourna les yeux vers Rotimi.
Ce dernier ne perdit pas totalement son calme.
« Nous nous sommes disputés. »
« Ce n’est pas ce que j’ai demandé. »
« Elle essayait de partir au milieu d’une conversation. Je l’ai retenue. Elle m’a frappé. Je l’ai repoussée. »
Adewale sentit la colère monter.
Il la maintint sous contrôle.
« Vous l’avez enfermée ? »
Rotimi se pencha légèrement.
« Monsieur Ogumbanjo, avec tout le respect que je vous dois, ceci concerne ma fiancée et moi. »
« Ancienne fiancée. »
La voix venait de l’entrée.
Simisola se tenait là.
Sa mère était derrière elle.
Rotimi se leva.
« Simi— »
« Je t’ai déjà demandé de ne pas m’appeler ainsi. »
Il resta debout.
« Très bien. Simisola. »
Elle entra dans le salon.
« Je suis venue voir ma mère. Je n’ai rien à discuter avec toi. »
Chief Ajayi posa une main sur l’accoudoir.
« Pourtant, il existe des questions que nous devons régler. »
Simisola regarda son père.
« Lesquelles ? »
Il hésita.
Rotimi répondit à sa place.
« Le terrain d’Oluyole. »
Simisola fronça les sourcils.
Adewale remarqua immédiatement qu’elle ne s’attendait pas à cette réponse.
« Quel terrain ? »
Chief Ajayi lança un regard irrité à Rotimi.
Trop tard.
Simisola s’avança.
« Papa ? »
Son père soupira.
« Ton grand-père a placé plusieurs biens dans une structure familiale avant sa mort. »
« Je sais. »
« L’un des terrains commerciaux d’Oluyole comporte une clause particulière. »
Adewale observa la pièce.
La tension avait changé.
Ce n’était plus seulement une affaire de mariage.
« Quelle clause ? » demanda Simisola.
Chief Ajayi resta silencieux.
Sa mère parla doucement depuis l’entrée.
« Le terrain t’appartient en partie. »
Simisola se retourna.
« Quoi ? »
« Ton grand-père l’a enregistré pour toi et Yetunde. »
« Pourquoi je ne le savais pas ? »
Personne ne répondit immédiatement.
Simisola regarda son père.
« Pourquoi je ne le savais pas ? »
Chief Ajayi finit par parler.
« Parce que tu étais jeune lorsque les documents ont été établis. »
« J’ai vingt-huit ans. »
« La question ne s’était jamais posée. »
Rotimi reprit :
« Elle se pose maintenant. »
Adewale le regarda.
Voilà donc la raison.
« Pourquoi ? » demanda Simisola.
Rotimi s’approcha d’une table où reposait un dossier.
« Une société veut développer la zone. Un complexe commercial. L’opération est importante. »
« Et ? »
« La vente nécessite la signature des bénéficiaires. »
Simisola resta immobile.
« Ma signature. »
« La tienne et celle de Yetunde. »
Adewale vit immédiatement la pièce manquante.
« Pourquoi Rotimi est-il impliqué ? »
Chief Ajayi répondit :
« La famille Afolayan dirige le consortium qui prépare l’acquisition. »
Simisola eut un rire incrédule.
« Donc voilà. »
« Ce n’est pas ce que tu crois », dit son père.
« Vraiment ? Vous me cherchez depuis deux ans. Rotimi revient il y a trois semaines. Soudain, tout le monde découvre qu’il faut que je rentre à la maison. »
Rotimi leva les mains.
« Personne ne t’oblige à vendre. »
« Alors pourquoi étais-tu ici avant moi ? »
Il ne répondit pas.
Simisola comprit.
Son visage changea.
« Vous vouliez arranger la vente avant que je sache que le terrain m’appartenait. »
« Non », dit son père.
« Alors montre-moi les documents. »
Chief Ajayi ne bougea pas.
Adewale sentit quelque chose se mettre en place.
L’étal.
Kayode.
Le contact avec les entreprises Ajayi.
Les hommes devant sa chambre.
Ce n’était peut-être pas seulement un père voulant ramener sa fille.
Quelqu’un avait besoin de sa présence.
Et probablement de sa signature.
« Montre-moi les documents », répéta Simisola.
Sa mère s’avança.
« Fajuyi. »
Chief Ajayi regarda sa femme.
Elle insista :
« Montre-lui. »
Après un long silence, il se leva et quitta la pièce.
Rotimi resta près de la fenêtre.
Adewale remarqua la tension dans sa mâchoire.
Quelques minutes plus tard, Chief Ajayi revint avec une chemise épaisse.
Il la posa sur la table.
Simisola ouvrit le dossier.
Les premières pages concernaient une fiducie familiale.
Elle parcourut les signatures.
Puis elle s’arrêta.
« C’est quoi ça ? »
Adewale se pencha sans toucher aux papiers.
Une page contenait une autorisation de cession.
Au bas du document figurait une signature au nom de Simisola Ajayi.
Elle recula.
« Je n’ai jamais signé ça. »
Chief Ajayi se raidit.
Rotimi parla trop vite.
« Ce document n’est qu’un projet. »
Simisola leva les yeux.
« Un projet avec ma signature ? »
Personne ne répondit.
Adewale regarda la date.
Six mois plus tôt.
Simisola vivait alors à Ayetoro.
Elle posa la feuille à plat.
Ses mains tremblaient.
« Qui a signé à ma place ? »
Chief Ajayi pâlit légèrement.
Rotimi s’approcha.
« Il y a sûrement une explication administrative. »
Simisola recula immédiatement lorsqu’il arriva trop près.
Adewale se leva.
Rotimi s’arrêta.
Simisola fixa son père.
« Tu savais ? »
« Non. »
Cette réponse sortit trop vite pour être complètement rassurante.
« Papa. »
« Je n’ai jamais autorisé une fausse signature. »
« Mais tu savais pour la vente. »
« Oui. »
« Et tu savais qu’ils avaient besoin de moi. »
Son père hésita.
« Nous pensions régler la question quand tu serais revenue. »
« En me mariant à Rotimi ? »
« Personne n’a dit— »
« Il est ici. »
La voix de Simisola se brisa.
« Deux ans après que j’ai fui son mariage, il est ici le jour où je reviens parce que vous avez besoin de ma signature. Tu veux que je croie que c’est un hasard ? »
Rotimi prit enfin un ton plus ferme.
« Tu mélanges deux sujets. »
Simisola se tourna vers lui.
« Non. Je commence seulement à comprendre qu’ils ont toujours été le même sujet. »
Adewale observa la fausse signature.
Une fraude.
Un terrain important.
Deux familles.
Et probablement beaucoup d’argent.
Il demanda :
« Combien vaut la transaction ? »
Chief Ajayi le regarda.
« Cela ne vous concerne pas. »
Adewale répondit calmement :
« Alors ne me répondez pas. Mais si quelqu’un a falsifié la signature de votre fille sur une cession, cette conversation vient de dépasser les problèmes familiaux. »
Rotimi se tourna vers lui.
« Faites attention à ce que vous suggérez. »
Adewale soutint son regard.
« Je ne suggère rien. La signature est devant nous. »
Simisola prit la page.
« Je veux une copie de tout le dossier. »
Son père hésita.
« Simisola— »
« Une copie. Maintenant. »
Sa mère dit doucement :
« Donne-la-lui. »
Chief Ajayi appela un domestique.
Rotimi ne semblait plus aussi détendu.
Pendant que les documents étaient photocopiés, Adewale sentit son téléphone vibrer.
Un message de Kunle.
Il le lut discrètement.
« J’ai trouvé le lien Kayode–Ajayi. Adebanjo a reçu une promesse de sous-traitance liée au projet Oluyole trois jours après avoir transmis une adresse à un intermédiaire Ajayi. »
Adewale relut la phrase.
Puis une seconde.
Il leva les yeux vers Simisola.
Elle tenait déjà une pièce importante du puzzle.
Il en tenait une autre.
Kayode n’avait pas simplement dénoncé sa cachette par vengeance.
Il l’avait vendue contre une part du projet nécessitant sa signature.
Adewale s’approcha de Simisola.
« Il faut que je te montre quelque chose. »
Elle prit son téléphone.
Lut le message.
Son visage devint immobile.
« Il a vendu mon adresse. »
« C’est ce que les éléments indiquent. »
« Pour un contrat. »
« Probablement. »
Elle rendit l’appareil.
Puis regarda son père.
« Est-ce que tu savais comment ils m’avaient retrouvée ? »
Chief Ajayi secoua la tête.
« Non. »
« Est-ce que tu savais que les Adebanjo devaient profiter de la vente ? »
Nouveau silence.
Cette fois, son père ne répondit pas assez vite.
Simisola comprit.
Elle prit les copies qu’on venait de déposer sur la table.
« Je pars. »
Sa mère s’avança.
« Où ? »
Simisola lui prit les mains.
« Pas loin. Je reviendrai te voir demain. »
Chief Ajayi se leva.
« Tu ne peux pas partir avec des documents confidentiels. »
Simisola se retourna.
« Ils portent mon nom et une fausse signature qui prétend être la mienne. Essaie de m’arrêter. »
Personne ne bougea.
Rotimi fit un pas.
« Nous pouvons régler ça sans scandale. »
Elle le regarda.
« Voilà la première chose que tu as dite ce soir qui me fait réellement peur. »
Adewale se plaça à côté d’elle.
Pas devant.
À côté.
Simisola remarqua le choix.
Puis elle se dirigea vers la porte.
Ils atteignirent la voiture sans être suivis.
Une fois installée, elle posa le dossier sur ses genoux.
Pendant plusieurs secondes, elle ne parla pas.
Puis elle souffla :
« Conduis. »
Adewale démarra.
« Où ? »
Elle regarda la maison disparaître dans le rétroviseur.
« N’importe où où personne de ma famille ne possède les murs. »
Ils quittèrent la propriété.
Après quelques kilomètres, Simisola ouvrit de nouveau le dossier.
Elle examina page après page.
Adewale conduisait en silence.
Soudain, elle se figea.
« Arrête la voiture. »
Il se gara sur le bas-côté.
Simisola lui tendit une feuille.
« Regarde la date de transfert prévue. »
Adewale lut.
Puis regarda le nom de la société bénéficiaire.
Il le connaissait.
Pas directement.
Mais suffisamment.
« Cette société appartient aux Afolayan ? »
« En partie », dit Simisola.
Adewale observa une autre ligne.
Un financement provisoire était garanti par une institution privée.
Il reconnut le nom.
Sa propre banque d’investissement avait étudié un dossier lié à cette opération plusieurs mois plus tôt.
Cela signifiait une chose inquiétante.
« Kunle doit vérifier ça. »
« Pourquoi ? »
Adewale leva les yeux.
« Parce que si mon groupe a touché ce projet d’une manière ou d’une autre, quelqu’un de mon côté possède peut-être déjà des documents concernant cette vente. »
Simisola le regarda.
« Tu veux dire que ton entreprise pourrait être impliquée ? »
« Je ne sais pas encore. »
Son téléphone vibra de nouveau.
Kunle.
Adewale décrocha.
La voix de son ami était tendue.
« J’allais t’appeler. J’ai trouvé quelque chose que tu dois voir tout de suite. »
« Quoi ? »
« Le projet Oluyole est passé devant une de nos filiales financières il y a huit mois. Nous avons refusé de le financer. »
Adewale regarda Simisola.
« Pourquoi ? »
« Problèmes de titres fonciers. Documents incomplets. Et une note interne signalait un bénéficiaire absent dont l’autorisation ne pouvait pas être vérifiée. »
Simisola comprit avant même qu’il termine.
« Moi. »
Adewale répéta :
« Le bénéficiaire absent, c’était Simisola ? »
Kunle répondit :
« Oui. »
Puis il ajouta :
« Et il y a pire. Quelqu’un a soumis de nouveaux documents six mois plus tard avec sa signature prétendument authentifiée. »
Adewale regarda la feuille posée sur les genoux de Simisola.
La même date.
La même signature fausse.
« Qui les a soumis ? »
Kunle se tut une seconde.
« Le cabinet représentant le consortium Afolayan. »
Simisola ferma les yeux.
Adewale demanda :
« Et notre filiale ? »
« Elle n’a pas encore accepté. Le dossier est de nouveau en analyse. »
« Stoppe tout. »
Kunle répondit immédiatement :
« Je peux bloquer l’examen interne, mais si tu veux agir officiellement, il nous faut une déclaration de Simisola. »
Adewale regarda la femme assise à côté de lui.
Quelques jours auparavant, il aurait peut-être pris la décision seul, persuadé d’agir pour son bien.
Cette fois, il tendit simplement le téléphone.
« C’est à toi. »
Simisola le prit.
Elle regarda longtemps l’écran.
Puis elle parla.
« Je m’appelle Simisola Ajayi. La signature utilisée pour cette transaction n’est pas la mienne. Je veux qu’aucun document portant mon nom ne soit accepté sans que je sois présente avec un avocat que j’aurai choisi moi-même. »
Kunle répondit qu’il avait compris.
Elle raccrocha.
Ses mains tremblaient encore.
Mais sa voix ne tremblait plus.
Adewale remit la voiture en marche.
Derrière eux, à Ibadan, les personnes qui avaient passé des mois à préparer la vente ignoraient encore que la femme dont elles avaient traité la signature comme un simple obstacle venait de reprendre le contrôle du dossier.
Et cette fois, Simisola ne fuyait plus.