PART 7 – Face à la voix de son père et au retour de Rotimi, Simisola dut enfin raconter pourquoi elle avait fui la veille de son mariage

« Rotimi est ici. »

Les mots de Chief Ajayi semblaient avoir changé l’air dans la cour.

Même les deux hommes venus chercher Simisola évitaient maintenant de la regarder directement.

Adewale resta à quelques pas d’elle.

Il n’intervint pas.

Le téléphone reposait dans la main du garde, haut-parleur activé.

« Je ne reviendrai pas pour lui », dit Simisola.

Son père soupira.

« Personne ne te demande de revenir “pour lui”. Tu reviens parce que cette situation dure depuis assez longtemps. »

« Quelle situation ? Le fait que je sois libre ? »

« Ne recommence pas. »

Adewale vit sa mâchoire se serrer.

« Je ne recommence rien. Je t’ai expliqué pourquoi je ne voulais pas l’épouser. »

« Tu étais jeune. »

« J’avais vingt-six ans. »

« Tu étais bouleversée. »

« Il me faisait peur. »

Silence.

Chief Ajayi répondit plus lentement.

« Rotimi a reconnu qu’il avait commis des erreurs. »

Simisola eut un rire sec.

« Des erreurs. »

Adewale observa son visage.

Il connaissait déjà une partie de l’histoire.

Il comprit à sa réaction qu’elle lui avait seulement donné la version la plus supportable.

« Tu ne sais même pas ce qui s’est passé », poursuivit-elle.

« Je sais suffisamment. »

« Non. Tu as décidé ce qui était suffisamment acceptable pour que le mariage continue. »

Le ton de son père se durcit.

« Nous ne discuterons pas de ça devant des étrangers. »

Ses mots visaient clairement Adewale.

Simisola répondit :

« Les étrangers m’ont davantage écoutée que ma propre famille. »

Chief Ajayi se tut.

Puis sa voix changea.

Plus froide.

« Qui est l’homme avec toi ? »

Adewale sentit Simisola hésiter.

« Quelqu’un qui n’a rien à voir avec toi. »

« Mes hommes disent qu’il s’appelle Adewale Ogumbanjo. »

Un autre silence.

Adewale comprit immédiatement que ce nom changerait la conversation.

Chief Ajayi connaissait forcément sa réputation.

Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était plus mesurée.

« Monsieur Ogumbanjo. »

Adewale répondit calmement.

« Chief Ajayi. »

« Je ne comprends pas pourquoi vous vous trouvez mêlé à un problème familial. »

« Votre fille m’a clairement dit qu’elle ne voulait pas partir avec vos hommes. C’est le seul point qui me concerne pour l’instant. »

« Elle est sous le coup de l’émotion. »

Simisola ferma les yeux.

Adewale regarda le téléphone.

« Elle vient de donner une réponse claire. »

« Vous ne la connaissez pas. »

Adewale sentit la phrase lui entrer sous la peau.

En d’autres circonstances, il aurait répondu qu’il la connaissait mieux que son père ne l’imaginait.

Après son propre mensonge, il n’en avait pas le droit.

« Peut-être », dit-il. « Mais je peux entendre le mot non. »

Simisola tourna légèrement la tête vers lui.

Chief Ajayi resta silencieux quelques secondes.

« Simisola, rentre. Nous parlerons à la maison. »

« Sans Rotimi ? »

Nouvelle pause.

« Il est notre invité. »

« Alors non. »

« Ta mère est malade. »

Cette fois, Simisola chancela presque.

Adewale fit un mouvement puis s’arrêta avant de la toucher.

« Quoi ? »

Sa voix n’était plus ferme.

« Elle ne va pas bien depuis quelque temps. »

« Qu’est-ce qu’elle a ? »

« Tu le saurais si tu n’avais pas disparu. »

La cruauté de la phrase traversa la cour.

Même le garde baissa les yeux.

Simisola devint parfaitement immobile.

Adewale sentit monter en lui une colère glacée.

« Est-ce qu’elle est à l’hôpital ? » demanda Simisola.

« Elle est à la maison. »

« Quel médecin la suit ? »

« Simisola— »

« Quel médecin ? »

Son père donna un nom.

Simisola le répéta à voix basse, comme pour le mémoriser.

Puis elle dit :

« Je viendrai voir maman. »

Adewale tourna vers elle un regard inquiet.

Chief Ajayi répondit immédiatement :

« Bien. Mes hommes te ramènent. »

« Non. »

« Tu viens de dire— »

« Je viendrai par mes propres moyens. »

« Pourquoi compliquer chaque chose ? »

Simisola regarda Adewale.

Puis les deux gardes.

« Parce que la dernière fois que je suis montée dans une voiture envoyée par toi, on m’a conduite chez les Afolayan alors que tu m’avais dit qu’on allait voir ma tante. »

Adewale sentit son estomac se nouer.

Chief Ajayi ne répondit pas.

Simisola fit un pas vers le téléphone.

« Je viens voir maman. Rien d’autre. Si Rotimi s’approche de moi, je pars. Si quelqu’un essaie de m’empêcher de partir, je demanderai de l’aide. »

Son père parla plus bas.

« Nous réglerons cela à la maison. »

« Ce n’est pas une réponse. »

« Très bien. »

Elle fixa le téléphone.

« Très bien quoi ? »

« Personne ne te retiendra. »

Simisola ne sembla pas rassurée.

« Je t’ai entendu. »

Puis elle fit signe au garde de raccrocher.

Les deux hommes restèrent quelques secondes.

Adewale leur indiqua le portail.

« Vous avez sa réponse. »

Ils finirent par repartir.

Dès que la voiture disparut, Simisola s’assit.

Ses jambes semblaient ne plus pouvoir la porter.

Adewale resta debout.

« Ta mère. »

Elle hocha la tête sans le regarder.

« Je dois y aller. »

« Oui. »

« Je déteste qu’il ait utilisé ça pour me faire revenir. »

« Tu peux appeler le médecin d’abord. Vérifier. »

Simisola leva les yeux.

Cette suggestion ralentit quelque chose en elle.

« Oui. »

Adewale lui tendit son téléphone.

Elle hésita.

« Tu peux utiliser le tien si tu préfères. »

« Le mien est presque déchargé. »

Elle prit l’appareil.

Adewale s’éloigna suffisamment pour lui donner de l’intimité.

Elle appela le cabinet.

La conversation dura plusieurs minutes.

Lorsqu’elle raccrocha, son visage avait changé.

« Il disait vrai. »

« C’est grave ? »

« Hypertension. Des complications cardiaques. Elle a eu un malaise il y a deux semaines. »

Simisola fixa le sol.

« Deux semaines. »

Adewale ne trouva rien d’utile à dire.

Elle passa une main sur son visage.

« J’étais ici à vendre des tomates pendant qu’elle… »

« Tu ne savais pas. »

« Parce que j’ai coupé tout contact. »

« Pour te protéger. »

Elle releva brusquement la tête.

« Ne me pardonne pas à ma place. »

Adewale acquiesça.

« D’accord. »

Ils restèrent silencieux.

Puis Simisola se leva.

« Je vais à Ibadan. »

« Veux-tu que je t’y conduise ? »

Elle hésita.

La question elle-même contenait tous leurs problèmes.

Accepter l’aide d’Adewale signifiait dépendre temporairement d’un homme qui lui avait menti.

La refuser signifiait voyager seule vers une maison qu’elle avait fui.

« Tu conduis toi-même ? »

« Le chauffeur peut rester ici. »

« Je ne veux pas d’une escorte. »

« D’accord. »

« Et je veux pouvoir descendre quand je veux. »

« Oui. »

Elle le regarda.

« Tu vois comme c’est étrange de devoir préciser ça ? »

Adewale soutint son regard.

« Oui. »

Un peu plus tard, ils partirent dans la voiture.

Adewale conduisait.

Simisola regardait presque continuellement par la fenêtre.

Pendant la première heure, ils parlèrent à peine.

Puis, près d’un carrefour encombré, elle demanda :

« Tu veux savoir ce que Rotimi a fait ? »

Adewale ralentit.

« Seulement si tu veux me le dire. »

Elle resta silencieuse longtemps.

« Trois semaines avant le mariage, j’ai voulu annuler. »

Adewale attendit.

« Je lui ai dit chez ses parents. Je pensais que ce serait plus sûr parce que sa mère était dans la maison. »

Ses doigts se refermèrent autour de la sangle de son sac.

« Il a attendu qu’elle monte à l’étage. Puis il m’a enfermée dans une pièce. »

Adewale sentit ses mains se crisper sur le volant.

« Il n’a pas… »

Il s’arrêta.

Il ne voulait pas terminer la question à sa place.

« Non. Pas ça. »

Elle regarda droit devant elle.

« Mais il m’a plaquée contre une porte et m’a dit qu’il pouvait me laisser marquée jusqu’au mariage si je continuais à l’humilier. »

La voix d’Adewale descendit d’un ton.

« Est-ce qu’il t’a frappée ? »

« Une fois. »

Elle toucha inconsciemment sa joue.

« Puis il s’est excusé parce qu’il avait peur que ça gonfle. »

Adewale inspira lentement.

Il voulait parler.

Elle continua avant lui.

« Je suis rentrée chez mes parents et j’ai montré la marque à ma mère. Elle voulait annuler immédiatement. »

« Ton père ? »

« Il a dit qu’il fallait entendre les deux côtés. »

Adewale serra la mâchoire.

« Rotimi a dit que j’avais essayé de le gifler et qu’il m’avait repoussée. »

« Et ton père l’a cru ? »

« Il a cru la version qui préservait l’alliance entre les familles. »

La route s’étendait devant eux.

« Le mariage devait avoir lieu un samedi. Le jeudi soir, mon père m’a annoncé qu’il m’enverrait le lendemain chez une tante pour me calmer. »

Elle eut un petit rire sans joie.

« La voiture m’a emmenée chez les Afolayan. »

Adewale tourna légèrement la tête.

« Comme tu viens de le dire au téléphone. »

« Oui. »

« Rotimi était là ? »

« Avec mon père. »

La réponse le surprit.

Simisola poursuivit :

« Ils avaient décidé que je passerais la nuit là-bas avec sa mère et ses sœurs. Pour m’empêcher de partir avant le mariage. Ils appelaient ça me rassurer. »

« Comment tu t’es échappée ? »

« La petite sœur de Rotimi. »

Adewale la regarda.

« Elle t’a aidée ? »

« Elle avait vu son frère perdre son calme auparavant. Elle savait. »

Simisola sourit tristement.

« Elle a laissé une porte de service ouverte à deux heures du matin et m’a donné de l’argent. »

« Et tu n’es jamais revenue. »

« Non. »

Adewale comprit enfin la profondeur de sa peur.

Ce n’était pas seulement un mariage imposé.

On lui avait déjà retiré physiquement la possibilité de partir.

« Ta mère savait-elle ? »

« Pas avant. »

« Et après ? »

Simisola sortit la photographie de son sac.

« Elle m’a envoyé ça par l’intermédiaire d’une cousine quelques mois plus tard. Au dos, elle avait écrit seulement : “Reste là où tu peux respirer.” »

Adewale sentit sa gorge se serrer.

« Alors elle comprenait. »

« Oui. »

« Et ta sœur ? »

« Je ne sais pas. »

Elle remit la photo dans son sac.

« C’est pour elles que je rentre. Pas pour mon père. Pas pour Rotimi. »

« Je comprends. »

« Et toi, tu ne parleras pas à ma place. »

« Non. »

« Même si mon père essaie de t’impressionner. »

Un léger sourire passa sur le visage d’Adewale.

« Il faudra qu’il travaille dur. »

Simisola le regarda.

Pendant une seconde, malgré tout, l’ancien Wale revint entre eux.

Puis elle se souvint de l’homme réellement assis derrière le volant.

« C’est étrange. »

« Quoi ? »

« Hier encore, je croyais que tu ne possédais même pas des chaussures correctes. »

Adewale baissa les yeux vers ses chaussures.

« Celles-ci ne sont pas très intéressantes non plus. »

Elle eut un petit rire.

Puis son visage redevint sérieux.

« Je suis toujours en colère. »

« Je sais. »

« Je ne t’ai pas pardonné. »

« Je sais. »

« Et si tu utilises ce voyage comme preuve que tout est réparé, je descends. »

« Compris. »

Ils atteignirent Ibadan avant la tombée complète de la nuit.

La maison des Ajayi se trouvait derrière de hauts murs couleur crème.

Une grille métallique s’ouvrit lentement.

Simisola cessa de respirer pendant une seconde.

Adewale le remarqua.

« Je peux faire demi-tour. »

Elle secoua la tête.

« Non. »

La voiture entra.

Plusieurs personnes apparurent sur le perron.

Une femme âgée.

Deux domestiques.

Un homme grand en tenue traditionnelle.

Chief Ajayi.

Et derrière lui, légèrement en retrait, un homme d’une trentaine d’années au sourire parfaitement contrôlé.

Simisola se figea.

Adewale n’eut pas besoin de demander.

Rotimi.

L’homme descendit les marches.

« Simi. »

Simisola ouvrit la portière.

« Ne m’appelle pas comme ça. »

Adewale sortit à son tour.

Rotimi le regarda.

Puis son sourire changea.

Il connaissait lui aussi le nom d’Adewale Ogumbanjo.

Mais ce qui inquiéta Adewale ne fut pas sa reconnaissance.

Ce fut la façon dont Rotimi regarda Simisola ensuite.

Pas comme une femme revenue chez elle.

Comme quelque chose qui lui appartenait et qu’un autre homme avait temporairement emporté.


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