Nous remontâmes de la cave avec la boîte métallique entre nous.
La fumée avait déclenché l’alarme incendie dans toute la maison. Des sirènes internes hurlaient, les sprinklers s’activaient dans plusieurs zones, et les agents criaient des instructions dans les couloirs.
Pourtant, mon attention restait fixée sur l’enveloppe dans ma main.
Luca — seulement si tout le reste a échoué.
Même mort, mon père avait encore décidé du moment où il m’autoriserait à connaître la vérité.
Daniel poussa la boîte vers un agent.
— Mettez ça dans le véhicule blindé. Deux personnes avec en permanence.
Puis il se tourna vers moi.
— Samuel est dehors. On l’a perdu derrière les garages.
— Perdu comment ?
— Il connaissait le réseau de ruelles.
Bien sûr.
Samuel connaissait cette maison presque aussi bien que ma famille.
Peut-être mieux.
— Helen ?
— En garde à vue.
— Mia ?
— En route vers l’hôpital.
Je respirai enfin.
— Bien.
Daniel indiqua la lettre.
— Ouvrez-la ailleurs.
Je regardai la fumée qui montait de l’escalier.
— Non.
— Luca.
C’était la première fois qu’il utilisait mon prénom.
— Si mon père a écrit ça en sachant que Samuel pouvait revenir un jour, je veux savoir maintenant.
Nous entrâmes dans l’ancien petit salon du rez-de-chaussée, loin de la cave.
Je déchirai l’enveloppe.
La lettre était plus longue que celle de Margaret.
L’écriture de mon père tremblait légèrement.
Je reconnus immédiatement la période.
Les dernières années de sa vie.
Luca,
Si tu lis ceci, c’est que j’ai échoué à régler ce que j’aurais dû régler longtemps auparavant.
Je m’arrêtai.
Daniel resta debout près de la porte.
Je continuai.
Je t’ai dit pendant des années qu’Isabella avait perdu le contrôle de sa voiture. C’était faux.
Je t’ai dit qu’Adrian avait quitté l’entreprise uniquement parce qu’il avait détourné de l’argent. C’était incomplet.
Je t’ai laissé croire que Samuel Mercer était un homme de confiance. C’était ma faute la plus durable.
Je respirai profondément.
Aucune de ces phrases n’était une surprise désormais.
Mais les voir dans l’écriture de mon père leur donnait un poids différent.
Samuel conduisait la nuit où ta sœur est morte. Il avait bu. Isabella avait découvert des documents qui révélaient plusieurs détournements effectués par Samuel, Adrian et Victor. Adrian avait commencé le système, mais Samuel l’avait transformé en quelque chose de plus vaste.
Après l’accident, Victor a aidé Samuel à déplacer Isabella sur le siège conducteur.
Ils ont falsifié les premières preuves avant l’arrivée de la police.
Je fermai les yeux.
Daniel ne dit rien.
Ton oncle Adrian est venu me voir deux jours plus tard. Il m’a donné suffisamment de preuves pour comprendre que Samuel mentait, mais pas suffisamment pour le faire condamner sans exposer le reste.
Adrian m’a proposé de témoigner.
Je lui ai demandé de partir.
Je relevai la tête.
Cette partie contredisait ce qu’on m’avait toujours raconté.
Je repris.
Je l’ai fait parce que je le haïssais pour avoir ouvert la porte que Samuel avait ensuite franchie. J’ai mis sur lui une part de culpabilité qui appartenait à d’autres, et une part qui appartenait à moi-même.
Je n’avais pas surveillé mes propres sociétés. J’avais signé des documents que je n’avais pas lus. J’avais considéré la loyauté comme un substitut au contrôle.
Cette phrase me frappa presque physiquement.
C’était exactement ce que j’avais fait avec Victor.
Et Grace.
Et toute la maison.
Je continuai.
Samuel m’a menacé de présenter Isabella comme complice. Il possédait des accès informatiques utilisés depuis son ordinateur. Il avait créé des traces susceptibles de la salir après sa mort.
J’ai cédé.
Je croyais protéger sa mémoire.
Aujourd’hui, je comprends que j’ai surtout protégé ma peur de perdre encore davantage.
Je posai la lettre un instant.
Mon père n’avait jamais été homme à s’accuser.
Même dans ses excuses, il trouvait souvent une manière de parler des circonstances.
Cette lettre était différente.
Je repris.
J’ai conservé les originaux dans la salle des comptes. Les documents visibles ne sont pas les vrais. Samuel connaît l’existence du coffre principal, mais pas celle du registre secondaire.
La séquence 4-1-9-7-2-6 désigne les deux armoires qui libèrent le compartiment.
Je regardai Daniel.
— Donc Mia nous a donné exactement ce qu’il fallait.
Il acquiesça.
Je continuai.
Le registre contient les transactions, les ordres écrits, les signatures et plusieurs notes dictées par Samuel à Victor.
Mais il existe une preuve plus importante.
Une cassette audio.
Je m’arrêtai.
— Une cassette ?
Daniel se rapprocha.
Je lus la suite.
Quelques jours après la mort d’Isabella, Samuel est venu me voir dans mon bureau. Je l’ai enregistré sans qu’il le sache.
Il a reconnu qu’il conduisait.
Il a reconnu le déplacement du corps.
Il a reconnu les falsifications.
Il croyait que je voulais seulement négocier.
J’ai gardé cet enregistrement parce que je pensais un jour trouver le courage de l’utiliser.
Je ne l’ai jamais trouvé.
Une colère lente remplaça ma confusion.
Mon père avait possédé un aveu.
Pendant toutes ces années.
— Où est la cassette ? demanda Daniel.
Je lus la dernière partie.
Elle n’est pas dans la boîte.
Je fronçai les sourcils.
Samuel cherchera la boîte s’il apprend son existence. Il détruira tout ce qu’elle contient.
L’enregistrement est ailleurs.
L’endroit le plus sûr était celui qu’il considérait comme trop insignifiant pour être fouillé.
La chambre d’Isabella.
Je relevai brusquement la tête.
— La chambre verte.
Daniel parlait déjà dans sa radio.
— Envoyez deux agents au troisième.
Je poursuivis.
Elle avait une boîte à musique en forme de carrousel. Le fond se dévisse.
La cassette est à l’intérieur.
Ne la détruis pas.
Ne la cache pas.
Ne fais pas ce que j’ai fait.
Si tu dois perdre le nom de la famille pour dire la vérité, perds le nom.
Papa.
Je restai longtemps sans bouger.
De toutes les phrases que mon père m’avait laissées, celle-là était peut-être la première qui ne me demandait pas de protéger quelque chose.
Daniel attendit.
— On monte.
Nous courûmes jusqu’au troisième étage.
La chambre verte était ouverte.
Un agent se tenait devant la fenêtre.
— Personne.
Je traversai la pièce.
La maison de poupée était toujours près du mur.
Sur la commode se trouvait une boîte à musique.
Je la reconnus.
Isabella la faisait tourner lorsqu’elle était petite. Des chevaux miniatures montaient et descendaient pendant qu’une mélodie mécanique jouait.
Je la pris.
Le métal était froid.
Je retournai l’objet.
Le fond résistait.
Daniel trouva une paire de gants dans son matériel et me les donna.
— Empreintes.
Je les enfilai.
Après plusieurs tentatives, le socle se dévissa.
À l’intérieur, enveloppée dans du tissu jauni, se trouvait une petite cassette.
Je la regardai.
Une technologie presque ridicule par rapport aux systèmes sophistiqués que Samuel avait manipulés.
Et pourtant, elle avait survécu.
Daniel souffla lentement.
— Il faut la mettre sous scellés immédiatement.
— Avant, on en fait une copie.
— Dans un laboratoire sécurisé.
— Oui.
Un bruit éclata au rez-de-chaussée.
Un cri.
Puis deux coups de feu.
Daniel me poussa immédiatement derrière le mur.
— Restez là !
Il sortit son arme et courut vers le couloir.
Je gardai la cassette dans ma main.
Des voix retentirent dans l’escalier.
— Arme au sol !
Un troisième coup de feu.
Puis le silence.
Je sortis de la chambre.
— Daniel !
— Restez en haut !
Évidemment, je descendis.
Au premier étage, un agent était assis contre le mur, touché à l’épaule. Un autre comprimait la blessure.
La porte d’entrée arrière était ouverte.
— Samuel ? demandai-je.
Daniel arriva du couloir.
— Oui.
— Il est entré ?
— Il avait encore une ancienne clé.
Je regardai la cassette.
Il savait.
Ou il avait deviné.
— Où est-il ?
Daniel leva les yeux.
— Il a pris l’escalier principal.
Je me retournai.
Trop tard.
Samuel apparut au bout du couloir.
Arme à la main.
Il paraissait différent maintenant.
Plus de veste.
Chemise tachée de poussière.
Une coupure longeait sa tempe.
Mais son regard restait parfaitement lucide.
Il vit immédiatement ce que je tenais.
La cassette.
Son expression changea.
— Donne-moi ça.
Daniel leva son arme.
— Samuel Mercer, posez votre arme.
Samuel pointa la sienne vers moi.
— Tu n’as aucune idée de ce que cette cassette détruira.
Je regardai le petit objet entre mes doigts.
— Je crois que si.
— Ton père a compris.
— Mon père a eu peur.
— Il a été réaliste.
— Il a laissé ma sœur porter la faute de sa propre mort.
Samuel serra la mâchoire.
— Le public ne se serait jamais contenté de la vérité. Ils auraient fouillé sa vie. Ils auraient transformé une adolescente morte en spectacle.
— Vous avez fait pire.
— Je l’ai protégée.
Je le regardai.
— Vous avez déplacé son corps.
Pour la première fois, son visage se contracta.
— C’était un accident.
— L’accident, peut-être.
Je levai légèrement la cassette.
— Pas le reste.
Samuel tendit la main.
— Luca.
— Non.
— Écoute-moi.
— J’ai passé ma vie à écouter des hommes comme vous me dire ce qu’il valait mieux ne pas savoir.
Je pensais à Grace.
À Margaret.
À Mia.
À ces coups derrière le mur.
— Ça s’arrête.
Samuel secoua la tête.
— Tu détruiras tout ce que ton père a construit.
— Alors ça ne méritait pas d’être construit comme ça.
Son doigt bougea sur la détente.
Daniel cria :
— Arme au sol !
Samuel ne regardait plus que moi.
— Donne-la-moi.
Je fis un pas vers lui.
Daniel jura à voix basse.
— Luca, ne bougez pas.
Je continuai.
Samuel recula légèrement.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Vous voulez la cassette ?
Je levai la main.
— Venez la prendre.
Il hésita.
Ce fut la première fois que je le vis véritablement incertain.
Derrière lui, une silhouette apparut silencieusement dans l’escalier.
Victor.
Menotté devant lui, encadré par un agent.
Je ne compris pas immédiatement pourquoi ils l’avaient amené dans cette partie de la maison.
Puis Victor parla.
— Samuel.
Samuel tourna la tête.
Victor le regarda avec une fatigue immense.
— C’est fini.
— Ferme-la.
— Non.
Samuel pointa brièvement l’arme vers lui.
L’agent tira Victor en arrière.
— Vous m’avez laissé tout porter, continua Victor. Margaret. Grace. Les comptes.
— Tu étais payé.
Victor eut un rire sec.
— Voilà.
Il regarda Daniel.
— Vous vouliez savoir qui décidait ?
Puis il regarda Samuel.
— C’était toujours lui.
Samuel cria :
— Tais-toi !
— Il m’a ordonné de déplacer Isabella.
Le visage de Samuel se vida.
Victor poursuivit.
— Il m’a ordonné de modifier la caméra du garage. Il m’a ordonné de falsifier les registres. Il m’a ordonné d’enfermer Margaret.
— Tu mens !
— Non.
Victor regarda la cassette dans ma main.
— Et maintenant vous avez sa voix.
Samuel tourna de nouveau son arme vers moi.
Daniel cria.
Tout se produisit presque simultanément.
Samuel leva le bras.
Victor se jeta de côté.
Daniel tira.
Le coup partit.
L’arme de Samuel tomba.
Il s’effondra contre le mur, touché au bras.
Des agents se précipitèrent.
En quelques secondes, il était au sol, menotté, tandis qu’un secouriste comprimait sa blessure.
Je restai immobile.
La cassette était toujours dans ma main.
Samuel leva les yeux vers moi.
Sa voix ne ressemblait plus à celle de l’homme que j’avais connu.
— Ton père aurait détruit ça.
Je regardai l’objet.
Puis lui.
— C’est pour ça qu’il me l’a laissée.
Samuel secoua faiblement la tête.
— Tu regretteras.
Je ne répondis pas.
Daniel prit délicatement la cassette et la plaça dans un sachet de preuve.
À cet instant, mon téléphone vibra.
Grace.
Je décrochai.
— Oui ?
Sa voix tremblait.
— Mia est revenue.
Je fermai les yeux.
Pour la première fois depuis le début de cette nuit, mes jambes faillirent réellement me lâcher.
— Elle va bien ?
— Elle est ici.
J’entendis un bruit.
Puis Mia prit le téléphone.
— Monsieur Duca ?
Je souris malgré tout ce qui m’entourait.
— Oui.
— Vous avez trouvé ce qu’il cherchait ?
Je regardai Samuel au sol.
La boîte métallique.
La lettre de mon père.
La cassette sous scellés.
— Oui.
— Alors c’est fini ?
Je regardai par la fenêtre.
Le soleil commençait enfin à éclairer les toits de Beacon Hill.
— Pas encore.
Parce que retrouver la preuve n’était qu’une étape.
Il restait à la rendre publique.
À comprendre ce qu’elle allait coûter.
Et surtout à décider si, lorsque la vérité menacerait réellement le nom de ma famille, je serais capable de faire ce que mon père n’avait jamais réussi à faire.