Je restai agenouillé devant la maison de poupée avec les documents dans les mains.
Adrian Duca.
Le frère cadet de mon père.
Je n’avais pas prononcé ce nom à voix haute depuis plusieurs années.
Daniel observait mon visage sans poser la question immédiatement. Il savait attendre. C’était l’une des raisons pour lesquelles je lui faisais confiance.
— Mon oncle, dis-je enfin.
— Il travaille encore avec vos sociétés ?
— Non.
— Depuis quand ?
Je me relevai lentement.
— Presque quinze ans.
Daniel regarda la page.
— Pourtant, ces virements sont beaucoup plus récents.
— Je vois.
Les montants n’étaient pas gigantesques pris séparément. Cinquante mille. Soixante-dix-huit mille. Cent vingt mille.
Mais ils se répétaient.
Mois après mois.
Année après année.
Une fuite suffisamment petite pour ne pas attirer l’attention d’un groupe de notre taille, mais suffisamment constante pour représenter plusieurs millions.
— Pourquoi votre père l’a-t-il écarté ?
Je m’appuyai contre le bord du lit.
— Officiellement, désaccord sur la gestion.
— Et officieusement ?
Je regardai la maison de poupée.
— Mon père pensait qu’Adrian détournait de l’argent.
Daniel leva légèrement les sourcils.
— Il l’a poursuivi ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je n’ai jamais su.
La dispute entre les deux frères faisait partie de ces histoires familiales dont tout le monde connaissait la conclusion mais jamais les détails. Adrian avait quitté le conseil. Mon père avait racheté ses parts. Ils ne s’étaient plus parlé.
Ma mère était déjà morte à l’époque.
Isabella aussi.
Je n’avais pas insisté.
J’étais jeune, furieux contre à peu près tout, et soulagé de ne pas devoir supporter une autre guerre familiale.
Cette indifférence me semblait désormais dangereusement coûteuse.
Je photographiai toutes les pages.
— Nous devons faire vérifier chaque transaction.
— Je connais quelqu’un, dit Daniel.
— Pas dans l’entreprise.
— Je pensais la même chose.
Je le regardai.
— Personne en interne tant qu’on ne sait pas jusqu’où ça va.
— D’accord.
Je repliai les documents.
Puis je pensai à la clé donnée par Grace.
— Gare du Sud.
Daniel regarda sa montre.
— Les casiers sont accessibles toute la nuit dans certaines zones.
— On y va.
Avant de quitter la chambre, je remis le plancher miniature en place.
Un geste inutile.
L’enveloppe n’y était plus.
Pourtant, je ressentis le besoin de rendre à Mia son secret exactement comme je l’avais trouvé.
Nous descendîmes.
Dans le hall, l’un des agents de Daniel nous attendait.
— Monsieur Hale n’est pas chez lui.
Daniel s’arrêta.
— Vous avez vérifié ?
— Voiture absente. Lumières éteintes. Un voisin dit l’avoir vu partir vers minuit.
Je regardai Daniel.
Victor m’avait affirmé être chez lui moins d’une demi-heure auparavant.
— Téléphone ?
— Localisation coupée.
— Plaques ?
— On les diffuse.
Daniel prit son téléphone.
— Faites surveiller les gares, l’aéroport et les routes principales.
L’agent partit.
Je consultai mes messages.
Victor n’avait plus écrit.
Je lui envoyai une seule phrase.
Nous devons parler demain matin.
Le message passa en « distribué ».
Donc son téléphone était encore actif.
Aucune réponse.
Nous quittâmes la maison pour la gare du Sud.
À quatre heures quinze, l’endroit était presque vide mais pas silencieux. Des annonces automatiques résonnaient sous les plafonds. Quelques voyageurs dormaient sur leurs bagages. Des employés nettoyaient le sol sous une lumière trop blanche.
La clé de Grace portait le numéro 318.
Nous trouvâmes la rangée de casiers près d’un couloir latéral.
Daniel fit d’abord vérifier les environs.
Rien d’anormal.
J’insérai la clé.
Elle tourna.
À l’intérieur se trouvait une petite boîte en carton entourée de ruban adhésif.
Pas de nom.
Pas d’adresse.
Je la sortis.
— On ne l’ouvre pas ici, dit Daniel.
Je hochai la tête.
Nous utilisâmes une salle de sécurité mise à disposition par la police ferroviaire après que Daniel leur eut montré ses informations professionnelles.
La boîte contenait trois objets.
Une clé USB.
Un petit carnet noir.
Et une enveloppe avec mon prénom écrit à la main.
Je reconnus immédiatement l’écriture.
Celle de Margaret.
Luca,
Si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas réussi à te parler directement. Je suis désolée de t’imposer encore les secrets de ton père.
Je m’arrêtai.
Daniel attendit.
Je continuai.
Il y a quinze ans, ton père a découvert qu’Adrian utilisait plusieurs sociétés liées au groupe pour déplacer de l’argent sans autorisation. Victor travaillait déjà à ses côtés. Ton père a récupéré suffisamment de preuves pour forcer Adrian à partir, mais il n’a pas appelé la police.
Pourquoi ?
Je tournai la page.
Parce qu’Adrian avait promis de révéler des informations privées concernant Isabella et les semaines qui avaient précédé son accident.
Ma main s’arrêta.
Je sentis tout le bruit de la gare disparaître autour de moi.
— Isabella ? demanda Daniel.
— Ma sœur.
Je repris ma lecture.
Je ne sais pas exactement ce qu’Adrian possédait. Ton père refusait d’en parler. Je sais seulement qu’il croyait que ces informations détruiraient ta famille une seconde fois. Il a donc conclu un accord : Adrian quittait l’entreprise, rendait une partie de l’argent et disparaissait de vos affaires. En échange, ton père ne déposait aucune plainte.
Je repliai brièvement la lettre.
— Vous voulez arrêter ? demanda Daniel.
— Non.
Je continuai.
Après la mort de ton père, j’ai découvert que les paiements avaient recommencé. D’abord très petits. Puis plus nombreux. Les signatures étaient falsifiées. J’ai soupçonné Victor, mais je n’avais pas de preuve suffisante.
Il y a six mois, j’ai retrouvé les anciennes archives privées de ton père. Elles contiennent la structure originale du système utilisé par Adrian. Les transactions récentes reproduisent presque exactement la même méthode.
J’ai essayé de contacter Adrian. Il a refusé de me parler.
Puis Victor a commencé à me suivre.
Je relevai les yeux.
Daniel prit le carnet noir.
— Dates ?
— Probablement.
La lettre continuait.
Grace a trouvé par hasard une enveloppe que ton père avait cachée dans le salon bleu. Je pensais qu’elle contenait des copies supplémentaires. J’ai voulu la récupérer avant Victor. Je suis venue chez toi la semaine dernière en pensant pouvoir entrer pendant ton absence.
Victor m’attendait.
Je sentis ma main se crisper sur le papier.
Il m’a conduite dans l’ancien passage. Je connaissais la pièce depuis l’époque de ton père. Il m’a demandé où se trouvaient les autres documents. Je ne lui ai rien dit.
Il a verrouillé la porte.
J’ai réussi à atteindre l’ancienne canalisation d’eau. Sans cela, je serais morte bien plus vite.
Je fermai les yeux.
La phrase était simple.
C’était précisément ce qui la rendait insupportable.
Daniel prit la clé USB.
— On va la faire copier sans la connecter à un réseau.
Je repris la dernière page.
Luca, ne commets pas l’erreur de croire que Victor agit simplement pour de l’argent.
Ton père disait toujours que l’argent permettait de trouver les personnes corrompues, mais rarement de comprendre ce qu’elles voulaient réellement.
Victor protège quelqu’un.
Je ne sais pas si c’est encore Adrian.
Il y a une dernière chose.
Cherche les registres de personnel de la fondation entre l’année de l’accident d’Isabella et l’année suivante.
Tu y trouveras un nom que tu connais déjà.
Margaret
Je restai longtemps immobile.
Daniel brisa le silence.
— Quel nom ?
— Elle ne le dit pas.
— On peut obtenir ces registres ?
— Oui.
Je regardai l’heure.
Quatre heures quarante-deux.
— Mais pas depuis le système actuel. Les archives anciennes ont été numérisées partiellement. Les originaux sont stockés dans un entrepôt de la fondation.
— Qui en a l’accès ?
Je réfléchis.
— Victor.
Daniel soupira.
— Évidemment.
Nous sécurisâmes les éléments dans des sacs séparés et quittâmes la gare.
Sur le chemin de la voiture, mon téléphone sonna.
Numéro inconnu.
Daniel me fit signe d’attendre avant de répondre. Il activa un enregistreur.
Je décrochai.
— Allô ?
Une respiration.
Puis une voix masculine.
— Luca.
Je m’arrêtai au milieu du trottoir.
Je reconnaissais cette voix.
Vieillie.
Plus grave.
Mais reconnaissable.
— Adrian.
Un petit rire sans joie.
— Cela faisait longtemps.
— Pas assez.
— Ton père disait la même chose.
Je serrai le téléphone.
— Où est Victor ?
Silence.
— Pourquoi me demandes-tu ça ?
— Parce que ton nom est sur ses comptes.
Adrian expira.
— Alors Margaret a finalement réussi.
— Réussi quoi ?
— À te mettre le nez dans une histoire que ton père avait enterrée pour une raison.
— Elle a failli mourir.
Cette fois, il ne répondit pas immédiatement.
— Quoi ?
L’étonnement semblait réel.
Je regardai Daniel.
— Victor l’a enfermée dans ma maison pendant presque une semaine.
— Non.
— Tu veux essayer une autre réponse ?
— Je savais qu’il la surveillait. Je ne savais pas qu’il avait fait ça.
— Et les paiements ?
— Luca, écoute-moi.
— Je t’écoute.
— Victor ne travaille plus pour moi depuis très longtemps.
Je ressentis un frisson.
— Alors pourquoi ton nom apparaît-il encore ?
— Parce que quelqu’un veut qu’il apparaisse.
Je restai silencieux.
— Tu crois que ton père était le seul Duca capable de falsifier des papiers ? continua Adrian. Tu crois vraiment que Victor aurait laissé son propre nom sur des virements illégaux ?
— Il a laissé Margaret mourir derrière un mur.
— Alors il panique.
— Pourquoi ?
Adrian baissa la voix.
— Parce que les archives qu’elle a trouvées ne concernent pas seulement l’argent.
— Isabella ?
Silence.
Ce silence me suffit.
— Qu’est-ce qui s’est passé avant son accident ?
— Pas au téléphone.
— Tu as quinze secondes pour commencer à parler.
— Ton père m’a fait promettre de ne jamais te le dire.
— Mon père est mort.
— Je sais.
Un tremblement passa dans sa voix.
— Et peut-être que c’est la seule raison pour laquelle je peux enfin le faire.
Daniel me regardait attentivement.
— Où es-tu ?
— Pas loin.
— Viens me voir.
— Pas chez toi.
— Pourquoi ?
— Parce que si Victor a compris que tu as les documents, ta maison est le dernier endroit où je mettrais les pieds.
Je regardai la rue vide.
— Où ?
Adrian donna une adresse.
Daniel la nota.
Avant de raccrocher, mon oncle ajouta :
— Luca.
— Quoi ?
— Si Margaret t’a dit de regarder les anciens registres de personnel, ne fais confiance à personne dont le nom commence avant la mort de ton père.
— Ça inclut toi.
— Exactement.
La ligne coupa.
Je baissai lentement le téléphone.
Daniel regarda l’adresse.
— Vous pensez qu’il dit vrai ?
— Je ne sais pas.
— On y va ?
Je regardai l’enveloppe de Margaret dans ma main.
— Oui.
Daniel ouvrit la voiture.
Nous venions à peine de monter lorsque son téléphone vibra.
Il consulta l’écran.
Son expression changea.
— Quoi ?
Il me tendit l’appareil.
Une caméra de circulation venait de repérer la voiture personnelle de Victor.
À l’écran, on distinguait clairement le véhicule traversant un carrefour.
L’heure apparaissait en bas.
Quatre heures trente-huit.
La direction aussi.
Victor ne fuyait ni vers l’aéroport ni vers l’autoroute.
Il roulait vers l’hôpital où Grace et Margaret venaient d’être admises.