Je levai une main pour demander à Mia de rester silencieuse.
Elle n’en avait pas besoin. Son visage indiquait qu’elle comprenait parfaitement que quelque chose venait de changer.
Je rapprochai mon oreille du bois.
Rien.
Pas de frottement. Pas de voix. Pas même le bruit d’une canalisation qui aurait pu me rendre une explication confortable.
— C’est ça, murmura Mia.
Je lui fis signe de reculer.
— Va près de la porte.
— Mais…
— Avec Lily. S’il te plaît.
Elle obéit immédiatement, ce qui m’inquiéta presque davantage. Mia se plaça dans l’embrasure du bureau, une main sur le châle et l’autre agrippée au chambranle.
Je parcourus du regard toute la bibliothèque.
Pendant trente ans, j’avais vécu avec ce mur. Enfant, j’avais pris des livres sur les étagères inférieures pendant que mon père travaillait à son bureau. Adolescent, j’y avais cherché des atlas, puis des ouvrages que je ne lisais que pour avoir l’air plus âgé. Après sa mort, j’avais laissé une grande partie de sa collection exactement à sa place.
Jamais je ne m’étais demandé ce qui se trouvait derrière.
Je frappai le panneau à différents endroits avec les jointures.
À gauche, le son restait dense.
Au centre, également.
Puis, près d’une rangée de volumes juridiques ayant appartenu à mon père, la résonance changea légèrement.
Je recommençai.
Cette fois, je l’entendis nettement.
Creux.
La découverte ne signifiait pas nécessairement qu’il y avait une pièce. Les maisons de Beacon Hill étaient pleines de vides techniques, d’anciennes conduites, de cheminées condamnées et d’aménagements modifiés au fil des générations.
Mais les vides techniques ne frappaient pas.
Je sortis mon téléphone.
Mon premier réflexe fut de chercher le nom de Victor.
Mon pouce resta suspendu au-dessus de l’écran.
Il aurait été logique de l’appeler. Victor connaissait les plans de la maison, les entrepreneurs, les systèmes de sécurité. Dès qu’une serrure se bloquait ou qu’une fuite apparaissait, c’était vers lui que tout le monde se tournait.
Puis je regardai Mia.
Quelques minutes plus tôt, elle venait de m’expliquer que cet homme avait menacé sa mère malade.
Je remontai dans mes contacts et appelai Daniel.
Daniel dirigeait ma sécurité depuis plusieurs années. Il parlait peu, posait les bonnes questions et avait l’habitude de ne pas transformer un doute en spectacle.
Il répondit à la troisième sonnerie.
— Monsieur Duca ?
— Où êtes-vous ?
Sa voix changea immédiatement.
— Chez moi. Quelque chose ne va pas ?
— Je veux que vous veniez à la maison.
— J’appelle l’équipe ?
— Non.
Je regardai la bibliothèque.
— Venez seul pour l’instant.
Une brève pause.
— D’accord.
— Et Daniel…
— Oui ?
— Ne prévenez pas Victor.
Cette fois, le silence dura un peu plus longtemps.
— Compris.
Je raccrochai.
Mia me regardait depuis la porte.
— Monsieur Daniel est gentil.
Je tournai la tête vers elle.
— Tu le connais ?
— Il dit bonjour.
Je ne pus m’empêcher de penser à la simplicité de son critère.
Il dit bonjour.
Combien de gens traversaient ma maison chaque semaine sans même voir les personnes qui la nettoyaient ?
— Il arrive, dis-je. En attendant, tu restes là.
— Et vous ?
— Je vais regarder.
— Derrière ?
— Pas encore.
Je déplaçai méthodiquement les livres de la zone où le son avait changé. Derrière eux, le fond de l’étagère semblait d’un seul tenant. Je passai mes doigts le long des moulures.
De la poussière s’était accumulée dans certaines rainures.
Rien ne ressemblait à une poignée.
Je descendis vers l’étagère suivante.
Mia suivait chacun de mes gestes.
— Vous croyez qu’il y a quelqu’un ?
— Je ne sais pas.
C’était la seule réponse honnête.
— Et si c’est quelqu’un ?
Je ne répondis pas.
La même pensée m’avait déjà traversé.
Si une personne se trouvait réellement derrière ce mur, depuis combien de temps y était-elle ?
Je revis les trois coups.
Réguliers.
Délibérés.
Pas les gestes désordonnés de quelqu’un qui déplace un objet.
Un signal.
Je frappai moi-même trois fois contre le panneau.
— Hé ! Il y a quelqu’un ?
Aucune réponse.
J’attendis.
Dix secondes.
Vingt.
Je répétai.
— Si quelqu’un m’entend, frappez.
Toujours rien.
Je commençais presque à me demander si le bruit n’avait pas eu une autre origine lorsqu’un grattement très faible se fit entendre.
Mia inspira brusquement.
Je me penchai.
Le son recommença.
Quelque chose frottait contre l’autre côté du panneau.
Puis un seul coup.
Faible.
Bien plus faible que les trois précédents.
— Il y a quelqu’un, murmura Mia.
Cette fois, je ne tentai pas de la contredire.
Je pris mon téléphone pour rappeler Daniel, mais son message apparut déjà à l’écran : cinq minutes.
Je regardai autour de moi à la recherche d’un outil. La bibliothèque était massive. Si elle cachait une ouverture, je risquais davantage de la bloquer en essayant de forcer les boiseries.
— Mia, est-ce que ta mère t’a déjà parlé d’une porte ici ?
— Non.
— Victor ?
Elle secoua la tête.
Je me retournai vers la pièce.
Mon regard tomba sur le bureau de mon père.
Je l’utilisais encore, bien que j’aie remplacé son fauteuil depuis longtemps. Plusieurs tiroirs contenaient des objets que je n’avais pas touchés depuis des années. Des stylos secs, des carnets remplis d’une écriture serrée, des cartes de visite de sociétés qui n’existaient plus.
Et un trousseau de clés.
Je ne savais pas pourquoi cette pensée me revint précisément à cet instant.
Après le décès de mon père, son avocat m’avait remis plusieurs effets personnels. Parmi eux se trouvait un anneau de métal chargé de clés anciennes. J’avais identifié celles du coffre, de plusieurs armoires et d’une ancienne porte de cave.
Trois ou quatre n’avaient jamais trouvé de serrure.
Je tirai le tiroir inférieur.
Des enveloppes, une boîte de boutons de manchette, un mètre ruban, deux anciens passeports.
Pas de clés.
Deuxième tiroir.
Rien.
Je m’agenouillai et ouvris le petit compartiment latéral.
Le trousseau était là.
Le métal tinta dans ma main.
Je ressentis quelque chose d’étrange en le tenant. Mon père n’était pas un homme mystérieux. Il avait simplement appartenu à une génération qui conservait tout. Une clé inutile pouvait rester trente ans dans un tiroir parce qu’un jour, disait-il, quelqu’un se souviendrait peut-être de la porte.
À l’époque, cela m’amusait.
Cette nuit-là, beaucoup moins.
Je retournai vers la bibliothèque.
— Vous avez trouvé la clé ? demanda Mia.
— J’ai trouvé des clés.
— C’est presque pareil.
Malgré la situation, je souris brièvement.
Je repris mon inspection, cette fois en cherchant non pas une poignée, mais une serrure.
Il me fallut plusieurs minutes.
Elle était dissimulée derrière une petite section décorative de bois, entre deux moulures. La pièce semblait fixe, mais céda lorsque j’appuyai sur son bord inférieur.
Un petit cache pivota.
Derrière apparaissait une serrure étroite.
Mon estomac se serra.
Je connaissais cette maison depuis toujours.
Je n’avais jamais vu cette serrure.
Mia fit un pas dans ma direction.
— Reste où tu es.
Elle s’arrêta.
Je pris la première petite clé du trousseau.
Trop large.
La deuxième n’entra même pas.
La troisième tourna à moitié, puis se bloqua.
Je la retirai.
Le quatrième essai échoua également.
Il en restait deux dont je n’avais jamais découvert l’usage.
L’une était en acier sombre.
L’autre, plus ancienne, était faite de laiton terni. Son anneau portait une petite marque presque effacée.
Je la regardai entre mes doigts.
Un souvenir me traversa : mon père assis derrière ce même bureau, rangeant quelque chose dans un tiroir, puis me disant de ne jamais jeter les vieux objets avant de savoir à quoi ils avaient servi.
Je plaçai la clé en laiton dans la serrure.
Elle entra sans résistance.
Mia retint sa respiration.
Je tournai lentement.
Un déclic métallique résonna dans la bibliothèque.
Quelque part derrière les étagères, un mécanisme ancien se libéra.
Puis, pour la première fois depuis que j’étais enfant dans cette maison, une partie entière du mur bougea sous ma main.