Pendant quelques secondes, je crus avoir mal compris.
Mia gardait le doigt tendu vers la bibliothèque. Elle ne souriait pas. Il n’y avait dans son expression aucune trace de cette excitation que les enfants prennent parfois lorsqu’ils racontent une histoire destinée à faire peur.
— Quelqu’un frappe où ?
— Derrière les livres.
Je tournai la tête.
La bibliothèque occupait presque tout le mur nord du bureau. Elle avait été construite bien avant ma naissance, directement dans les boiseries sombres de la pièce. Mon père avait toujours refusé qu’on la remplace. Il prétendait que les meubles modernes donnaient à une maison ancienne l’air de vouloir se déguiser.
Je connaissais chaque étagère.
Du moins, c’est ce que j’avais toujours cru.
— Tu as entendu des coups derrière ce mur ?
Mia hocha la tête.
— Plusieurs fois.
— Ce soir ?
— Pas encore.
Le mot me fit relever les yeux.
— Pas encore ?
— Ça arrive tard.
Je jetai un regard à l’horloge. Une heure cinquante-huit.
Lily remua contre le dos de sa sœur. Un petit gémissement lui échappa. Mia posa aussitôt sa main sur la jambe du bébé et murmura quelques mots rassurants.
— Assieds-toi, lui dis-je.
— Je ne veux pas salir le fauteuil.
— Mia.
Elle me regarda.
— Assieds-toi.
Cette fois, elle obéit. Je l’aidai à s’installer lentement sur le canapé bas afin de ne pas réveiller Lily. Le châle bleu était noué de façon ingénieuse, mais je n’aimais pas imaginer depuis combien de temps Mia portait ainsi sa sœur.
Je lui apportai un verre d’eau.
Elle le prit à deux mains.
— Ta mère sait que tu es venue ?
La fillette baissa les yeux vers le verre.
Cette réponse silencieuse me suffit.
— Comment es-tu entrée ?
— J’avais la petite clé que maman garde pour quand elle vient travailler.
Grace possédait effectivement un accès réservé au personnel. Je réalisai immédiatement qu’elle ne l’avait probablement jamais imaginé entre les mains de sa fille à deux heures du matin.
— Et Lily ?
— Maman dormait.
Mia avala difficilement.
— Elle avait pris le médicament. Lily s’est réveillée. Je ne pouvais pas la laisser toute seule.
Je fermai les yeux une seconde.
Chaque nouvelle phrase dessinait une situation pire que celle que j’avais imaginée.
Une enfant malade, seule dans un appartement. Une fille de six ans convaincue qu’elle devait sauver le travail de sa mère. Un bébé transporté en pleine nuit jusqu’à Beacon Hill.
Et tout cela avait commencé par une menace prononcée dans une maison qui portait mon nom sur les factures.
— Tu as fait tout le chemin seule ?
— En bus, puis un peu à pied.
Cette fois, je dus détourner le regard.
Il aurait été facile de transformer ma colère en accusations. Pourquoi Grace avait-elle laissé sa fille faire cela ? Pourquoi Mia n’avait-elle appelé personne ? Pourquoi n’avais-je pas été prévenu ?
Mais toutes ces questions évitaient celle qui me concernait directement.
Comment une femme pouvait-elle travailler huit ans chez moi et croire qu’une journée de maladie suffirait à détruire sa vie ?
Je m’assis dans le fauteuil en face de Mia.
— Depuis combien de temps monsieur Victor parle comme ça à ta mère ?
Elle haussa une épaule.
— Je ne sais pas.
— Elle t’en parle ?
— Pas beaucoup.
— Mais tu l’as entendu.
Mia regarda ses chaussures.
— Des fois.
Je pris le temps de respirer avant de poursuivre.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Qu’elle doit être reconnaissante d’avoir du travail. Qu’il y a beaucoup de gens qui veulent sa place.
La formulation me parut trop adulte pour venir de l’imagination d’une enfant.
— Autre chose ?
Elle hésita.
— Il lui donne parfois plus de choses à faire quand elle veut partir tôt.
— Pourquoi voudrait-elle partir tôt ?
— Pour venir me chercher.
Mia but une gorgée.
— Quand l’école appelle.
Je pensai à Grace telle que je la voyais habituellement : cheveux attachés, gestes rapides, voix calme. Elle connaissait mes habitudes mieux que certains de mes associés. Elle savait quel café préparer aux visiteurs avant même que je lui donne leurs noms. Elle déplaçait les objets sans jamais donner l’impression d’avoir touché à quoi que ce soit.
J’avais confondu discrétion et absence de problème.
C’était une erreur confortable.
Pour moi.
— Pourquoi ne m’a-t-elle jamais rien dit ?
Mia releva les yeux.
— Monsieur Victor dit que vous êtes très occupé.
Ces mots ne me mirent pas en colère contre elle.
Ils me firent honte.
Victor n’avait même pas besoin d’inventer grand-chose. J’étais effectivement occupé. Je rentrais tard. Je quittais la maison tôt. Lorsque j’y étais, je passais une bonne partie de mon temps dans ce bureau, porte fermée, téléphone à la main.
Grace aurait pu traverser le couloir avec le monde entier sur les épaules sans que je le remarque.
— Il dit aussi que les petites choses ne doivent pas vous déranger, ajouta Mia.
Je regardai le châle bleu.
— Il considère donc ça comme une petite chose ?
Elle ne comprit pas ma question.
Je secouai la tête.
— Rien. Oublie.
Je réfléchissais déjà à ce que j’allais faire le lendemain. Il faudrait parler à Grace sans lui donner l’impression qu’elle devait se justifier. Il faudrait revoir la manière dont Victor gérait les employés. Vérifier les horaires, les congés, peut-être les salaires.
La liste se formait dans mon esprit avec la même efficacité que celles de mon travail.
Puis je m’arrêtai.
Mia ne m’avait pas parlé des coups pour me distraire.
— Revenons à ce que tu disais sur la bibliothèque.
Son visage redevint sérieux.
— D’accord.
— Depuis quand les entends-tu ?
— Je ne sais pas exactement.
— Quelques jours ? Quelques semaines ?
Elle plissa le nez en réfléchissant.
— Depuis les derniers jours où maman m’a amenée.
Cela pouvait correspondre à presque n’importe quoi.
— Et pourquoi étais-tu ici assez tard pour les entendre ?
— Parfois maman ne pouvait pas me laisser ailleurs. Je restais dans la petite pièce près de la cuisine. Quand Lily dormait, je lisais.
Je connaissais cette petite pièce. Un ancien salon de service transformé depuis longtemps en espace de repos.
— Tu venais jusqu’ici ?
— Une fois, maman m’a demandé de lui apporter des chiffons.
Elle regarda la bibliothèque.
— J’ai entendu trois coups.
— Trois ?
— Oui.
Mia leva sa main et frappa doucement trois fois contre son genou.
— Comme ça.
— Et ensuite ?
— Rien.
— Tu l’as dit à Grace ?
— Elle a dit que la maison est vieille.
Je souris légèrement malgré moi.
— Elle n’a pas tort.
— Je sais.
Le sérieux de sa réponse effaça mon sourire.
— Mais la deuxième fois, j’ai entendu des grattements avant.
Je me levai.
— Des souris ?
— Ce n’était pas une souris.
— Comment peux-tu le savoir ?
Mia me fixa avec la certitude absolue que seuls les enfants peuvent parfois avoir.
— Une souris ne frappe pas trois fois.
Je m’approchai de la bibliothèque.
Le mur paraissait parfaitement normal. Les étagères étaient chargées de livres reliés, de dossiers anciens et de quelques objets ayant appartenu à mon père. Je posai la paume contre le bois.
Froid.
Solide.
Aucun mouvement.
— Tu entendais les coups à quel endroit ?
Mia descendit prudemment du canapé. Elle marcha jusqu’à moi, toujours attentive au bébé dans son dos, puis indiqua une zone à hauteur de ma poitrine.
— Là. Ou peut-être un peu plus bas.
Je retirai plusieurs livres.
Rien.
Je frappai avec les jointures.
Le son était sourd, comme on pouvait s’y attendre d’un meuble encastré dans un mur épais.
— Cette maison a des tuyaux partout, expliquai-je. Il suffit parfois que l’eau circule ou que le chauffage…
Mia secoua la tête.
— Les tuyaux font d’autres bruits.
Je me tournai vers elle.
— Tu les connais bien ?
— Oui.
Elle dit cela sans fierté particulière.
Puis je compris.
Bien sûr qu’elle connaissait les bruits de la maison. Elle avait passé des heures à attendre sa mère pendant que moi, propriétaire des lieux, dormais ailleurs, voyageais ou travaillais derrière des portes fermées.
Mia connaissait peut-être mieux que moi le langage nocturne de cette demeure.
— Les radiateurs font tic-tic longtemps, dit-elle. Les tuyaux de la salle de bains font un gros bruit une fois. Et parfois le bois craque près des fenêtres.
Elle désigna la bibliothèque.
— Ça, c’est différent.
Je laissai ma main sur le panneau.
— Et c’est toujours trois coups ?
— Oui.
— Toujours la nuit ?
— Oui.
— À quelle heure ?
— Je ne sais pas. Quand il est très tard.
Je consultai de nouveau ma montre.
Deux heures trois.
— Peut-être qu’on devrait simplement…
Le bruit retentit.
Je ne terminai pas ma phrase.
Un coup sourd venait de l’autre côté de la bibliothèque.
Mia se rapprocha immédiatement de moi.
Deuxième coup.
Je sentis chaque muscle de mon dos se tendre.
Troisième coup.
Puis plus rien.
Dans le silence du bureau, j’entendais la respiration de Mia, le léger souffle de Lily endormie et le battement beaucoup trop net de mon propre cœur.
Je restai face au mur.
Toutes les explications raisonnables que j’avais préparées quelques secondes auparavant cessèrent brusquement de me convaincre.
Ce n’était pas un radiateur.
Ce n’était pas une canalisation.
Quelque chose venait de frapper trois fois derrière ma bibliothèque.