PART 9 – Le nom prononcé par Margaret relie l’accident d’Isabella à l’homme qui contrôlait encore les secrets, les comptes et les décisions familiales

— Samuel Mercer.

Margaret prononça le nom si doucement que, pendant une seconde, je crus que mon esprit l’avait fabriqué.

Je restai assis près du lit, incapable de bouger.

Daniel, derrière moi, ne connaissait probablement pas encore la portée de ces deux mots. Pour moi, ils ouvrirent d’un seul coup trente années de souvenirs : un homme grand aux cheveux gris, toujours correctement vêtu, présent aux anniversaires importants sans jamais faire vraiment partie de la famille, debout près de mon père lors des réunions les plus difficiles, assis au premier rang aux funérailles d’Isabella, puis à celles de mon père.

Samuel Mercer était l’avocat de notre famille.

Il était aussi devenu, après la mort de mon père, le président du conseil de la fondation familiale et le principal administrateur de plusieurs structures patrimoniales que je n’avais jamais pris le temps de gérer moi-même.

— Non, dis-je.

Margaret ferma les yeux.

Ce mot ne constituait pas une réfutation. C’était simplement tout ce que mon esprit avait trouvé pour retarder l’instant où je devrais accepter la possibilité qu’elle disait vrai.

— Samuel conduisait la voiture ? demandai-je.

Margaret hocha faiblement la tête.

— Cette nuit-là, Isabella n’était pas seule.

Je me levai.

La chaise glissa contre le sol.

— Le rapport de police disait qu’elle conduisait.

— Le rapport a été modifié.

— Par qui ?

— Votre père a payé pour que certaines choses disparaissent.

Une chaleur brutale monta dans ma poitrine.

— Mon père ?

— Luca…

— Vous êtes en train de me dire qu’il a couvert la mort de sa propre fille ?

Margaret tenta de se redresser.

Le moniteur près de son lit accéléra légèrement.

— Pas de la façon dont vous imaginez.

Daniel posa une main sur mon bras.

Je la retirai.

Pas par colère contre lui.

J’avais simplement besoin que personne ne me touche.

Margaret poursuivit.

— Isabella était sortie ce soir-là sans autorisation. Elle avait découvert quelque chose concernant la fondation. Elle voulait parler à votre père. Samuel l’a interceptée avant qu’elle arrive à la maison.

Je sentis mon souffle raccourcir.

— Où ?

— À une réception organisée par l’une des sociétés partenaires.

— Isabella avait seize ans.

— Elle était venue chercher quelqu’un.

— Qui ?

Margaret hésita.

— Adrian.

Je pensai immédiatement à l’appel de mon oncle.

À son refus d’expliquer au téléphone.

À sa phrase : Ton père m’a fait promettre de ne jamais te le dire.

— Pourquoi voulait-elle voir Adrian ?

— Parce qu’elle avait entendu votre père l’accuser de détourner de l’argent. Elle croyait qu’Adrian était responsable de tout.

Margaret prit une respiration difficile.

— Ce n’était pas aussi simple.

Je me rapprochai à nouveau du lit.

— Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ?

— Samuel a proposé de la ramener.

— Pourquoi elle serait montée avec lui ?

Margaret me regarda avec tristesse.

— Parce qu’elle le connaissait depuis qu’elle était petite.

Je ressentis le poids exact de cette phrase.

Moi aussi.

Samuel avait assisté à nos fêtes d’école. Il avait parfois déjeuné avec nous le dimanche. Après la mort de notre mère, il avait été l’un des rares amis de mon père à continuer à venir régulièrement à la maison.

Isabella lui faisait confiance.

— Il avait bu ? demandai-je.

— Oui.

— Il a provoqué l’accident ?

Margaret ferma les yeux.

— D’après ce que votre père a découvert, Samuel roulait trop vite. Isabella lui demandait de s’arrêter. Ils se disputaient.

— À propos de quoi ?

— Des comptes.

Daniel s’approcha.

— Ceux que nous venons de retrouver ?

— Le système existait déjà sous une autre forme.

Elle tourna les yeux vers moi.

— Isabella avait vu Samuel remettre des documents à Victor. Elle avait aussi trouvé une liste de sociétés où apparaissait le nom d’Adrian.

— Donc elle pensait qu’Adrian volait mon père.

— Oui.

— Et Samuel ?

— Samuel était celui qui organisait les mouvements.

Je restai silencieux.

L’image de mon père changeait avec chaque phrase.

Je l’avais toujours vu comme l’homme qui avait expulsé son frère pour détournement. Peut-être avait-il découvert le bon crime et désigné le mauvais coupable.

— Pourquoi Adrian a-t-il accepté ?

Margaret soupira.

— Il n’était pas innocent.

Cette réponse me ramena brutalement au présent.

— Il participait ?

— Au début, oui. Il avait utilisé certains comptes pour cacher des pertes et sortir de l’argent de sociétés déficitaires. Samuel l’avait aidé. Victor exécutait les transferts.

— Puis ?

— Adrian a voulu arrêter.

Je ris sans humour.

— Après s’être servi.

— Oui.

Margaret ne chercha pas à l’excuser.

— Il a menacé Samuel de tout révéler.

— Et Isabella a découvert une partie de l’histoire.

— Exactement.

Je regardai la fenêtre noire de la chambre d’hôpital.

La ville commençait lentement à pâlir au loin.

— Après l’accident, qu’a fait mon père ?

— Il a retrouvé Adrian. Il l’a accusé d’avoir entraîné Isabella dans cette affaire.

— Mais Samuel conduisait.

— Votre père l’a appris quelques jours plus tard.

Je me tournai.

— Comment ?

Margaret baissa la voix.

— Victor lui a donné la vérité.

Je sentis Daniel se raidir.

— Victor ?

— Il avait vu Samuel rentrer cette nuit-là. Il l’avait aidé à cacher certains éléments avant de comprendre qu’Isabella était morte.

— Et ensuite il l’a dénoncé ?

— Pas complètement.

Margaret eut un sourire épuisé.

— Victor n’a jamais été courageux. Il donnait juste assez d’informations pour rester indispensable à la personne qui gagnait.

Cette description correspondait douloureusement à l’homme arrêté quelques minutes plus tôt.

— Pourquoi mon père n’a-t-il pas livré Samuel à la police ?

— Parce que Samuel lui a montré ce qu’Isabella avait trouvé.

— Des détournements ?

— Davantage.

Je serrai la mâchoire.

— Quoi ?

Margaret regarda Daniel.

Puis moi.

— Des transferts utilisant des fondations caritatives pour couvrir des opérations privées. Certaines étaient illégales. D’autres pouvaient simplement détruire la réputation de tous ceux qui y étaient associés.

— Mon père compris ?

— Oui.

Je sentis ma colère changer de direction.

— Il était impliqué ?

— Pas dans les vols.

— Ce n’est pas ma question.

Margaret resta silencieuse.

Je compris.

Mon père avait signé des structures sans toujours savoir comment elles étaient utilisées. Peut-être avait-il fermé les yeux lorsque certains avantages l’arrangeaient. Peut-être avait-il découvert trop tard que ses raccourcis administratifs avaient offert aux autres exactement l’espace dont ils avaient besoin.

— Samuel lui a fait du chantage.

— Oui.

— Avec la réputation d’Isabella ?

— Avec tout.

Margaret avala difficilement.

— Il a menacé de présenter Isabella comme une adolescente impliquée dans les fraudes. Elle avait accédé à des fichiers avec l’identifiant d’Adrian. Il aurait pu faire croire qu’elle aidait son oncle.

Une nausée sourde me prit.

— Elle essayait de comprendre.

— Votre père le savait.

— Mais le public ne l’aurait pas su.

— Non.

Je pensai à mon père au cours des mois suivant la mort d’Isabella.

Je l’avais cru brisé par le deuil.

Peut-être était-il aussi prisonnier.

— Et il a accepté le silence.

— Il a forcé Adrian à partir, supprimé plusieurs structures et tenté de couper Samuel d’une partie des comptes.

— Tenté ?

Margaret hocha la tête.

— Samuel connaissait chaque société, chaque fiducie, chaque document. Il avait rédigé la moitié des contrats.

Daniel sortit son téléphone.

— Nous devons le localiser maintenant.

— Oui, dis-je.

Il se dirigea vers la porte.

Margaret parla encore.

— Daniel.

Il se retourna.

— Ne faites pas ça depuis le réseau de l’hôpital.

Daniel la fixa.

— Pourquoi ?

— Samuel siège au conseil d’administration.

Je tournai lentement la tête.

Bien sûr.

Une aile de cet hôpital portait même le nom de la fondation Duca-Mercer.

Daniel rangea son appareil.

— Je passe par une ligne sécurisée.

Il sortit.

Je restai avec Margaret.

— Pourquoi Victor obéissait-il encore à Samuel après toutes ces années ?

— Parce qu’il avait trop participé.

— Samuel pouvait le dénoncer.

— Oui.

— Et parce qu’il le payait.

— Probablement.

Je regardai les draps froissés autour des mains amaigries de Margaret.

— Pourquoi vous a-t-il enfermée au lieu de vous tuer ?

Elle prit le temps de répondre.

— Victor voulait savoir où étaient les copies.

— Et quand vous avez refusé ?

— Il a dit qu’il reviendrait.

Sa voix trembla enfin.

— Les deux premiers jours, il est revenu avec de l’eau et de la nourriture.

Je me figeai.

— Puis ?

— Il a reçu un appel dans le passage.

— Vous avez entendu ?

— Une partie.

— De qui ?

— Samuel.

Le nom ne produisit plus le même choc.

Il produisit quelque chose de plus froid.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Que Victor devait nettoyer le problème avant vendredi.

Je consultai l’heure.

Nous étions samedi matin.

— Donc après cet appel…

— Victor n’est plus revenu.

Je regardai le plafond.

Grace malade.

Victor la menaçant.

Margaret abandonnée derrière un mur.

Mia entendant ses coups.

Tout avait basculé parce qu’une enfant s’était trouvée là où personne ne pensait regarder.

La porte s’ouvrit.

Daniel revint.

Son visage me donna immédiatement la mauvaise nouvelle.

— Samuel n’est pas chez lui.

— Depuis quand ?

— Sa voiture a quitté son domicile hier à vingt-trois heures quarante.

— Destination ?

— On la cherche.

— Avion ?

— Aucun vol enregistré à son nom.

Margaret murmura :

— Il ne partira pas.

Je me tournai.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il ne pense pas avoir perdu.

Daniel et moi échangeâmes un regard.

— Il sait pour Victor ? demandai-je.

— S’il surveillait l’hôpital, probablement.

Mon téléphone vibra.

Un message venait d’arriver.

Samuel.

Luca, j’apprends qu’il y a eu un incident cette nuit. J’espère que tu vas bien. Appelle-moi dès que tu vois ceci.

Je montrai l’écran à Daniel.

Il lut.

— Il veut savoir ce que vous savez.

— Alors donnons-lui une raison de venir.

Margaret secoua faiblement la tête.

— Non.

Je la regardai.

— Pourquoi ?

— Samuel ne vient jamais dans un endroit qu’il n’a pas préparé.

Son expression changea soudain.

— Votre maison.

Je sentis un frisson.

— Quoi, ma maison ?

— Les archives de votre père.

— Nous avons déjà trouvé la clé USB.

— Pas celles-là.

Elle essaya de se redresser malgré les alarmes légères du moniteur.

— Il existe des originaux.

— Où ?

— Dans la vieille salle des comptes, sous la cave.

Je n’avais jamais entendu parler de cette salle.

— Encore une pièce secrète ?

— Pas secrète autrefois. Condamnée après une inondation.

Elle attrapa ma manche.

— Si Samuel pense que vous savez, il ira les chercher.

Daniel avait déjà sorti son téléphone.

— J’envoie une équipe.

Margaret serra plus fort mes doigts.

— Et Mia.

Je me figeai.

— Quoi, Mia ?

— Elle a pris l’enveloppe dans le salon bleu.

— Oui.

— Alors elle a peut-être déplacé quelque chose que Samuel cherchait depuis des années.

Je sentis le sang quitter mon visage.

Grace avait trouvé l’enveloppe par hasard.

Mia l’avait cachée dans la maison de poupée.

Et Samuel pouvait désormais comprendre exactement quelle enfant avait mis la main dessus.

Je me tournai vers Daniel.

— La chambre de Grace.

Nous courûmes dans le couloir.

Quand nous atteignîmes l’étage inférieur, l’agent posté devant la porte parlait déjà dans sa radio.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Il se retourna.

— La petite fille n’est plus dans la chambre.

Je le saisis presque par le bras.

— Quoi ?

— Une infirmière est venue pour l’examiner il y a dix minutes.

— Quelle infirmière ?

L’agent pâlit.

— On vient de vérifier.

Il marqua une pause.

— Elle ne travaille pas ici.


Click here to continue reading: PART 10: La disparition de Mia nous force à suivre les indices qu’une fillette terrifiée laisse derrière elle jusqu’au cœur même de ma maison

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *