La librairie du Passage contenait plus de huit mille ouvrages.
Élise donna ce chiffre sans humour lorsque Claire lui demanda combien de livres Thomas aurait pu utiliser pour cacher le carnet.
« Huit mille quatre cent trente-deux au dernier inventaire complet. »
Julien soupira.
« Très encourageant. »
Ils repartirent pour Montréal trois jours plus tard, cette fois sans urgence clandestine.
Le carnet bleu n’était pas une preuve qu’ils devaient arracher avant qu’un autre ne brûle un bâtiment.
La police canadienne avait été informée.
Les enquêteurs français avaient demandé qu’une éventuelle découverte soit préservée.
Anaïs décida de les rejoindre.
Élise lui demanda une seule fois si elle était certaine.
« Oui. »
Elle n’insista pas.
Claire observa ce dialogue avec attention.
Les gestes changeaient lentement.
Pas les émotions.
Les gestes.
À Montréal, la librairie leur parut différente.
Claire l’avait découverte comme l’endroit où sa sœur existait.
Maintenant, elle entrait dans le lieu que Thomas avait peut-être transformé en coffre-fort.
Anaïs arriva en fin d’après-midi.
Elle embrassa sa mère.
Puis Claire.
Un geste encore hésitant, mais naturel.
« Alors », dit-elle en regardant les rayonnages, « huit mille suspects. »
Élise leva les yeux.
« Merci de ton soutien. »
Thomas avait dit à Élise qu’un document dangereux devait être caché dans un objet que personne ne détruirait volontairement.
« Un livre aimé », supposa Claire.
Élise secoua la tête.
« Trop évident. »
« Un livre sans valeur ? »
« Peut-être. »
Anaïs demanda :
« Il avait une phrase favorite sur les secrets ? »
Élise réfléchit.
« Oui. »
Julien se tourna.
« Laquelle ? »
« Il disait qu’un secret survit mieux dans une bibliothèque quand son titre dit exactement ce qu’il contient. »
Claire eut un sourire incrédule.
« Donc on cherche un livre dont le titre parle d’un carnet bleu ? »
« Pas forcément. »
Anaïs leva un doigt.
« Ou d’un nom perdu. »
Ils parcoururent les rayonnages.
Identités.
Exil.
Mémoire.
Archives.
Disparitions.
Thomas enseignait l’histoire et collectionnait les ouvrages sur les migrations, les frontières et les changements de nom.
Après une heure, Claire commença à croire qu’ils n’y arriveraient jamais.
Puis Anaïs s’arrêta devant un vieux livre français.
Les noms effacés.
Elle le tira.
Rien.
Élise sourit.
« Ça aurait été trop simple. »
Anaïs observa la couverture.
« Thomas aurait apprécié que ça soit trop simple. »
Elle ouvrit.
Un rectangle avait été découpé dans les pages centrales.
Vide.
Claire sentit son cœur accélérer.
« Quelqu’un l’a déjà pris. »
Élise examina le livre.
Dans la cavité, un morceau de papier.
Écriture de Thomas.
PAS ICI.
Anaïs éclata de rire.
« Il est pénible même mort. »
Élise eut un sourire humide.
« Oui. C’était une de ses qualités. »
Au dos du papier :
Cherche là où le nom reste quand la personne change.
Claire fronça les sourcils.
Julien regarda autour.
Anaïs murmura :
« Dictionnaire ? »
Élise secoua la tête.
Puis son regard se posa sur une étagère administrative derrière le comptoir.
Les registres de commandes.
Les anciens catalogues.
« L’ISBN. »
Claire ne comprit pas.
Élise expliqua :
« Un livre peut changer de couverture, d’édition, de propriétaire. Son numéro d’édition reste identifiable. »
Elle ouvrit l’ancien catalogue papier des années 2010.
Thomas avait marqué plusieurs livres avec de petits points bleus.
Anaïs trouva une série de numéros.
Les livres correspondants formaient des mots avec les premières lettres de leurs titres.
M.
A.
R.
G.
O.
T.
Claire sentit un frisson.
Margot.
Le nom de Madeleine après sa disparition.
Les six livres étaient répartis dans la librairie.
Ils les rassemblèrent.
Dans le dernier, un ouvrage sur l’histoire du Québec, la couverture arrière était anormalement épaisse.
Élise l’ouvrit délicatement.
Le carnet bleu apparut.
Petit.
Élastique usé.
Couverture bleu nuit.
Anaïs murmura :
« Thomas l’avait vraiment. »
Élise passa les doigts sur le bord.
« Et il ne m’a jamais dit où. »
Claire la regarda.
« Tu lui en veux ? »
« Oui. »
Elle ouvrit le carnet.
« Mais je comprends pourquoi. »
Puis elle eut un sourire faible.
« Sans lui donner raison. »
Les premières pages étaient remplies de noms.
Identité d’origine.
Identité nouvelle.
Pays.
Date.
Statut.
Certains remontaient aux années quarante.
D’autres aux années quatre-vingt.
Thomas avait ajouté des annotations au crayon.
Claire trouva rapidement deux lignes.
ADRIEN DELMAS — 1946 — officiellement décédé 1950.
Nouvelle identité :
ADRIEN VALLIER.
Transfert Canada, 1952.
Élise continua.
Une seconde ligne.
ADRIEN — 1972.
Nom de naissance différent.
Claire se pencha.
« Quel nom ? »
Élise lut :
ADRIEN VALLIER fils.
Silence.
Anaïs fronça les sourcils.
« Attendez. »
Julien comprit en même temps.
« Le second Adrien n’est pas le fils d’Antoine. »
Claire sentit l’histoire pivoter.
« Antoine nous a menti. »
Le carnet précisait :
Père : Adrien Vallier, né Adrien Delmas.
Mère : Louise Bérard.
Le second Adrien, celui qui avait fourni le corps d’André Vasseur en 1993, était le fils du premier Adrien disparu.
Un descendant direct de l’enfant effacé par Henri Delmas.
Élise murmura :
« Antoine n’était pas son père. »
Claire sentit une colère froide.
Encore une filiation inventée.
Encore une culpabilité fabriquée.
« Alors pourquoi Antoine lui a-t-il dit qu’il était son fils ? »
Julien répondit :
« Pour le lier à lui. »
Anaïs feuilletait déjà.
Une note de Thomas apparaissait en marge :
A. a convaincu Adrien qu’il était son père biologique. Aucun élément génétique connu.
Claire pensa à Adrien.
À sa rage.
À toute sa vie structurée autour d’un père qui ne l’était peut-être pas.
« Est-ce qu’il sait ? »
Élise secoua la tête.
« Probablement pas. »
Le carnet continuait.
Premier Adrien.
Adrien Vallier.
Décédé au Canada en 2010.
Enfants :
Adrien Vallier fils, 1972.
Claire s’arrêta.
Et une fille.
« Marianne Vallier. »
Élise fronça les sourcils.
« Encore une Marianne. »
Date de naissance : 1975.
Anaïs murmura :
« Thomas avait raison. Les noms deviennent impossibles. »
Claire poursuivit.
Marianne Vallier avait eu un fils.
Nom :
Gabriel Vallier.
Né 2002.
Vancouver.
Anaïs pâlit.
« Vancouver. »
Tout le monde la regarda.
Elle fixait le carnet.
« J’ai connu un Gabriel Vallier. »
Élise se redressa.
« Comment ça ? »
« Université. »
Claire sentit son cœur accélérer.
« Proche de toi ? »
Anaïs hésita.
« On est sortis ensemble quelques mois. »
Le silence devint absolu.
Élise murmura :
« Quand ? »
« Il y a trois ans. »
Claire vit la peur s’installer sur le visage de sa sœur.
« Antoine savait ? »
Anaïs secoua la tête.
« Je ne sais pas. »
Julien parcourut les notes de Thomas.
Une page était consacrée à Gabriel.
G.V. — descendant premier Adrien.
A. surveille.
Contact avec Anaïs en 2023 : probablement non planifié.
Claire sentit un frisson.
Thomas ou quelqu’un après sa mort avait ajouté une note ?
La date de l’annotation était 2023.
Thomas était mort depuis deux ans.
Élise s’en rendit compte aussi.
« Ce n’est pas son écriture. »
Claire examina.
« Marianne ? »
Non.
Une initiale.
M.C.
Monique Caron.
La note continuait :
A. veut utiliser relation pour approcher G.V.
Empêché.
Claire sentit l’estomac se nouer.
Antoine avait découvert qu’Anaïs fréquentait un descendant de l’enfant que les Delmas avaient effacé.
Pour lui, cette relation représentait un danger immense.
Deux branches qui se retrouvaient sans même connaître leur histoire.
Anaïs murmura :
« Il m’avait demandé des choses sur Gabriel. »
Élise se tourna brutalement.
« L’homme dans le café ? »
« Oui. »
« Quoi exactement ? »
Anaïs réfléchit.
« Où il travaillait. Si j’étais encore en contact. Si sa mère vivait toujours au Canada. »
Claire sentit le froid.
« Antoine ne te cherchait pas seulement pour le carnet. »
Anaïs hocha lentement la tête.
« Il cherchait Gabriel. »
Élise prit son téléphone.
« Tu as encore son numéro ? »
« Oui. »
« N’appelle pas encore. »
Elle s’arrêta.
Puis se corrigea.
« Pardon. »
Anaïs eut un petit sourire triste.
« Je comprends. »
Claire intervint.
« On devrait d’abord transmettre ça aux enquêteurs. Si Gabriel appartient à une branche qui peut revendiquer les biens volés, Antoine pourrait avoir essayé de le manipuler. »
Anaïs se rassit.
« Je peux vous dire quelque chose de pire. »
Claire la regarda.
« Quoi ? »
« Gabriel m’avait raconté qu’un vieil homme français l’avait contacté à propos d’un héritage. »
Élise pâlit.
« Quand ? »
« Peu avant qu’on se sépare. »
« Comment s’appelait-il ? »
Anaïs réfléchit.
« Pierre quelque chose. »
Claire sentit tout se resserrer.
Pierre Valmont.
L’identité d’Antoine.
« Il lui avait dit quoi ? »
« Qu’une propriété en France pourrait lui appartenir. Gabriel pensait que c’était une arnaque. »
Julien demanda :
« Il avait accepté de le rencontrer ? »
« Une fois. »
« Et ensuite ? »
Anaïs regarda sa mère.
« Il m’a dit que l’homme était étrange. Qu’il posait plus de questions sur moi que sur l’héritage. »
Élise ferma les yeux.
Claire sentit la structure.
Antoine avait utilisé Anaïs pour atteindre Gabriel.
Puis Gabriel pour surveiller Anaïs.
Toujours placer deux personnes dans une version différente de la même histoire.
« Pourquoi vous êtes-vous séparés ? » demanda Claire.
Anaïs hésita.
« Parce qu’il est parti en France. »
Tous se figèrent.
« Quand ? »
« Fin 2023. »
« Pourquoi ? »
« Pour vérifier cette histoire d’héritage. »
Élise se leva.
« Il est revenu ? »
Anaïs secoua la tête.
« Non. »
Claire sentit un froid terrible.
« Tu veux dire que tu n’as plus jamais eu de nouvelles ? »
« Quelques messages au début. Puis plus rien. »
Julien demanda :
« Tu n’as pas signalé sa disparition ? »
« Sa mère disait qu’il avait décidé de rester en Europe. Qu’il voulait couper avec son ancienne vie. »
Claire ferma les yeux.
La phrase était trop familière.
Parti volontairement.
Nouvelle vie.
Pas de contact.
Le schéma exact.
Élise murmura :
« Antoine a fait disparaître Gabriel. »
Claire secoua la tête.
« On ne sait pas. »
« Mais il connaissait son existence. Il l’a attiré en France avec une histoire d’héritage. Puis Gabriel disparaît. »
Anaïs semblait blanche.
« Il m’avait envoyé une dernière photo. »
« Tu l’as encore ? »
Elle chercha dans son téléphone.
Image datée de décembre 2023.
Gabriel se tenait devant une vieille bâtisse.
Claire reconnut immédiatement l’endroit.
La route.
Le mur de pierre.
La plaque rouillée.
L’ancien garage Delmas.
Sur la photo, derrière Gabriel, à moitié cachée dans l’ombre, se trouvait une silhouette.
Un homme âgé.
Antoine.
Et sous l’image, un message que personne n’avait compris à l’époque :
Je crois que cet homme connaît ma famille mieux que ma mère.