PARTIE 13 – Sophie accepta de raconter la nuit de Michel, mais son souvenir désigna un coupable que même Bernard avait tenté de protéger

Claire ne répondit pas immédiatement.

La voix de Sophie restait au téléphone, légèrement déformée par le haut-parleur, tandis que personne autour de la table n’osait bouger. Jeanne avait cessé de pleurer. Paul regardait le dossier portant le faux nom d’Élise Delmas. Marc, lui, fixait Claire comme s’il attendait qu’elle rejette cette nouvelle version avant même de l’avoir entendue.

« Vous avez dit mon père », reprit Claire. « Vous êtes certaine de parler d’Antoine Delmas ? »

« Oui. »

La réponse ne tremblait pas.

Marc se leva brusquement.

« Demande-lui comment elle peut savoir. »

Sophie l’entendit.

« Marc est avec vous ? »

Claire regarda son frère.

« Oui. »

Un souffle passa au bout du fil.

« Alors mettez-moi sur haut-parleur. Il mérite d’entendre aussi. »

Claire posa le téléphone au centre de la table.

« Vous y êtes. »

Sophie resta silencieuse quelques secondes, comme si elle rassemblait non seulement ses souvenirs mais la force nécessaire pour les déposer devant eux.

« Mon père, Michel, avait compris que Bernard modifiait des voitures volées avec Antoine. Mais ce n’était pas ce qui l’effrayait le plus. Ce qui l’effrayait, c’étaient les faux papiers. Des certificats de vente, des identités, des dossiers d’enfants déplacés d’une commune à l’autre. Il disait que quelqu’un finirait par disparaître pour de bon à cause de leurs méthodes. »

Jeanne baissa les yeux.

Claire demanda :

« Vous aviez quel âge ? »

« Huit ans. À quelques mois près le même âge qu’Élise. »

« Vous connaissiez Élise ? »

« Un peu. Nous nous étions vues au garage plusieurs fois. Nos pères travaillaient ensemble. »

Sophie inspira.

« La veille de l’accident, j’étais cachée dans le bureau de mon père. Il voulait que je reste assise pendant qu’il terminait une réparation. J’ai entendu Antoine et Bernard se disputer. »

Marc se rapprocha de la table.

« Sur la voiture ? »

« Sur mon père. Bernard voulait lui faire peur. Antoine disait qu’il avait déjà essayé de raisonner Michel et que ça ne marchait pas. »

Claire sentit un froid familier lui remonter dans le dos.

« Et ensuite ? »

« Le lendemain matin, j’ai vu Antoine près de la voiture de mon père. »

Marc secoua aussitôt la tête.

« Ça ne prouve rien. »

Sophie répondit avec une fatigue presque sèche :

« Je n’ai pas dit que ça prouvait quelque chose. Je dis ce que j’ai vu. »

Claire intervint :

« Qu’est-ce qu’il faisait ? »

« Il était penché sous le capot. Bernard était plus loin, près du bureau. Ils se sont disputés. Bernard a dit : “Tu vas trop loin.” Antoine a répondu quelque chose que je n’ai compris que bien plus tard. »

« Quoi ? »

« “Il faut qu’il s’arrête avant de nous faire tous tomber.” »

Personne ne parla.

Sophie reprit :

« J’ai raconté ça à une femme qui travaillait au garage. Jeanne. »

Tous les regards se tournèrent vers elle.

Jeanne pâlit.

« Oui », murmura-t-elle.

Claire sentit une colère lente.

« Vous saviez. »

« Je savais ce que Sophie disait avoir vu. »

« Et vous ne nous l’avez toujours pas dit. »

Jeanne posa les mains à plat.

« Parce que je n’ai jamais su si Antoine avait réellement saboté la voiture. »

« Mais vous saviez qu’il était près du véhicule. »

« Oui. »

Paul secoua la tête.

« Depuis ce matin, chaque fois qu’on gratte une couche, tu en gardes une autre dessous. »

Jeanne ne se défendit pas.

Sophie poursuivit :

« Après la mort de mon père, Bernard est venu chez ma tante. Il disait vouloir nous aider. Quelques semaines plus tard, j’ai été déplacée. On m’a donné un autre nom. »

Claire regarda le faux dossier.

« Élise Delmas. »

« Oui. »

« Pourquoi ce nom ? »

« Je ne l’ai compris que bien après. Antoine voulait que, si quelqu’un cherchait une fillette liée à Michel Caron, les traces administratives deviennent inutilisables. Bernard a choisi le nom d’Élise parce qu’il pensait qu’en cas de contrôle, personne ne soupçonnerait qu’une vraie Élise Delmas existait déjà. »

Marc eut un rire amer.

« Jusqu’au jour où la vraie a disparu. »

« Exactement. »

Claire sentit son esprit revenir au 14 juin.

Une identité fictive portant le nom d’Élise existait déjà.

Le jour où la véritable Élise disparut, Antoine disposait donc d’un nom capable d’absorber une autre enfant.

« Est-ce qu’Antoine a utilisé vos papiers pour cacher Élise ? »

« Pas immédiatement. Mais certains numéros, certaines adresses et certaines signatures ont été recyclés. C’est pour ça que les dossiers se croisent. »

Claire regarda le formulaire entre ses mains.

« Et Hélène a retrouvé votre trace grâce à ça. »

« Oui. »

« Quand vous a-t-elle appelée ? »

« L’année dernière. »

« Qu’est-ce que vous lui avez dit ? »

Sophie se tut.

« La vérité sur Michel. Et quelque chose à propos d’Élise. »

Claire redressa la tête.

« Quoi ? »

« Que je l’avais revue. »

Marc s’approcha.

« Quand ? »

« En 1998. »

La date tomba comme une pierre.

Un an après la photographie chez Jeanne.

« Où ? »

« À Bruxelles. J’avais commencé à utiliser mon vrai nom à nouveau. Elle, non. Elle s’appelait encore Lise Mercier. »

Claire ferma les yeux.

Encore une preuve qu’Élise avait continué à vivre une existence parallèle.

« Elle vous a parlé de papa ? »

« Beaucoup. »

« Qu’est-ce qu’elle croyait exactement ? »

Sophie hésita.

« Qu’Antoine avait causé la mort de Michel, puis l’avait cachée parce qu’elle avait compris ce qu’il avait fait. »

Marc s’appuya au dossier d’une chaise.

« Elle croyait que papa avait tué Michel. »

« Oui. »

« Sur quoi se basait-elle ? »

« Sur une cassette. »

Claire sentit son cœur accélérer.

« Une autre cassette ? »

« Élise enregistrait tout. Vous devriez déjà l’avoir compris. Elle faisait des copies, elle déplaçait les bandes, elle mélangeait parfois les étiquettes pour que Bernard ne sache pas laquelle était importante. »

Paul murmura :

« La vraie bande n’est peut-être toujours pas celle qu’on a trouvée. »

Sophie reprit :

« Celle qu’Élise m’a fait écouter en 1998 contenait Antoine et Jeanne. »

Jeanne devint livide.

Claire la fixa.

« Vous et mon père ? »

Jeanne murmura :

« Je ne savais pas qu’elle nous avait enregistrés. »

« Apparemment, si. »

Sophie continua :

« Antoine disait : “J’ai touché à la voiture, mais pas comme Bernard le croit.” Jeanne lui demandait ce qu’il avait fait. Il répondait qu’il avait voulu empêcher Michel de partir. »

Marc murmura :

« Empêcher la voiture de démarrer ? »

« C’est ce que j’ai pensé aussi. »

Claire demanda :

« Et ensuite ? »

« L’enregistrement était endommagé. Il manquait plusieurs secondes. Puis Antoine disait : “Quand j’ai vu ce que Bernard avait changé après moi, il était trop tard.” »

Paul se redressa.

« Donc les deux avaient touché à la voiture. »

« Peut-être. »

Claire regarda Jeanne.

« Vous aviez entendu cette conversation en direct ? »

Elle secoua la tête.

« Non. Antoine m’avait seulement dit plus tard qu’il avait retiré une pièce du carburateur pour empêcher Michel de partir. »

Marc fronça les sourcils.

« Pourquoi ? »

« Pour gagner du temps. Il voulait le convaincre de ne pas aller voir la police. »

« Et Bernard a ensuite saboté la direction ? »

Jeanne hocha lentement la tête.

« C’est ce qu’Antoine affirmait. »

Sophie intervint :

« Mais Élise n’y croyait plus. »

Claire se tourna vers le téléphone.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’elle avait trouvé un second enregistrement. »

Encore.

La vérité semblait toujours repoussée d’une cassette.

« Qu’est-ce qu’il contenait ? »

« Une conversation entre Antoine et Bernard après la mort de Michel. »

Claire retint son souffle.

Sophie parla plus lentement.

« Bernard disait : “Tu savais ce que je ferais.” Antoine répondait : “Je pensais que tu lui ferais peur, pas que tu provoquerais l’accident.” Puis Bernard disait quelque chose comme : “Alors arrête de jouer au père de famille propre. C’est toi qui m’as donné la voiture.” »

Claire sentit sa gorge se serrer.

Marc ferma les yeux.

« Papa avait donc organisé la confrontation. »

« Oui. »

« Sans forcément vouloir la mort. »

« C’est ce qu’Élise essayait encore de comprendre. »

Claire demanda :

« Où est cette bande ? »

Sophie répondit :

« Je ne sais pas. Élise ne me l’a jamais laissée. »

« Elle l’avait en 1998 ? »

« Oui. »

« Et après ? »

« Elle m’a dit qu’elle la garderait tant que Bernard vivrait. »

Claire pensa à Montréal.

À Bernard photographiant Élise devant la librairie.

« Il la cherchait encore. »

« Oui. »

Sophie se tut un instant.

Puis sa voix changea.

« Mais vous devez comprendre autre chose. Élise ne craignait plus seulement Bernard. »

Claire regarda le téléphone.

« Qui d’autre ? »

« Elle avait commencé à se demander si Antoine était vraiment mort. »

Marc se raidit.

« Quoi ? »

Claire sentit son souffle se couper.

Sophie continua :

« Elle ne croyait pas au suicide. »

Marc se mit à rire nerveusement.

« J’ai trouvé son corps. »

« Vous avez trouvé un corps dans le garage », répondit Sophie.

Le silence devint glacial.

Marc secoua la tête.

« C’était mon père. »

« Vous l’avez vu ? »

« Oui. »

Puis il hésita.

Claire le remarqua.

« Marc. »

Il passa une main sur son visage.

« Le moteur tournait. Il y avait énormément de fumée. Les pompiers m’ont sorti presque immédiatement. »

Claire sentit une intuition terrible.

« Son visage ? »

Marc ferma les yeux.

« Je ne l’ai pas bien vu. »

Paul murmura :

« Identification par qui ? »

« Maman. »

Jeanne releva brusquement la tête.

« Non. »

Tous se tournèrent vers elle.

« Quoi, non ? » demanda Claire.

Jeanne tremblait.

« Hélène n’a pas identifié le corps. »

Marc la fixa.

« Bien sûr que si. »

« Antoine m’avait appelée deux jours auparavant. Il m’avait dit qu’il avait arrangé quelque chose. Qu’Hélène croirait bientôt qu’il était mort. »

Claire sentit la pièce vaciller.

« Vous le saviez ? »

« Je ne savais pas ce qu’il préparait. »

Paul frappa la table du plat de la main.

« Arrête de dire ça ! »

Jeanne sursauta.

« Tu ne savais jamais, mais tu étais toujours là ! »

La vieille femme se mit à pleurer.

« Parce que j’étais lâche ! Voilà. Je l’aimais encore. J’avais peur de Bernard. J’avais déjà perdu Marianne. Je voulais croire Antoine chaque fois qu’il disait qu’il allait réparer les choses. »

Claire s’approcha.

« Qui était le corps ? »

« Je ne sais pas. »

« Antoine vous a recontactée après son prétendu suicide ? »

Jeanne baissa la tête.

Ce geste suffit.

Marc recula comme si on venait de le frapper.

« Non. »

Jeanne murmura :

« Une seule fois. »

Claire sentit sa voix devenir presque inaudible.

« Quand ? »

« Trois semaines après les funérailles. »

Marc saisit le dossier de la chaise pour ne pas tomber.

« Papa était vivant. »

Jeanne pleurait.

« Oui. »

Claire sentit toute son enfance se fissurer encore.

L’accident supposé.

Puis le suicide.

Maintenant une mort peut-être fabriquée.

« Où était-il ? »

« Je ne sais pas. Il appelait d’une cabine. Il m’a demandé si Hélène avait posé des questions. Si Marc avait parlé. Et si Élise était toujours chez ma sœur. »

Claire murmura :

« Donc il avait fait croire à sa mort tout en continuant à surveiller Élise. »

Sophie reprit au téléphone :

« C’est exactement ce qu’Élise avait fini par comprendre. »

Claire avait presque oublié qu’elle était toujours là.

« Comment ? »

« En 1997, elle avait reçu une lettre. »

« De qui ? »

« D’Antoine. »

Marc secoua la tête.

« Un an avant que tu la revoies ? »

« Oui. Il lui écrivait qu’il avait tenu sa promesse de disparaître, qu’elle était désormais libre, et qu’elle ne devait jamais chercher Hélène. »

Claire sentit les larmes lui monter.

« Pourquoi lui interdire de chercher sa mère ? »

« Parce qu’il disait que Bernard surveillait encore la famille. »

« Vous avez gardé cette lettre ? »

« Une copie. »

Claire inspira profondément.

« Envoyez-la-moi. »

« Je peux faire mieux. »

« Quoi ? »

« J’ai les documents qu’Hélène m’avait demandé de conserver si quelque chose lui arrivait. »

Claire se redressa.

« Quels documents ? »

« Les échanges d’Élise avec Antoine jusqu’en 2003. »

Marc se tourna vers le téléphone.

« Papa lui écrivait encore en 2003 ? »

« Oui. »

« Donc il a vécu au moins dix ans après sa prétendue mort. »

« Oui. »

Claire sentit quelque chose se déplacer dans sa compréhension du passé.

Antoine n’avait pas simplement fui les conséquences.

Il avait continué à agir.

À écrire.

À surveiller.

À mentir.

« Où êtes-vous, Sophie ? »

La femme hésita.

« À Genève. »

Claire regarda Julien.

« Vous accepteriez de nous rencontrer ? »

Long silence.

« Oui. »

Puis Sophie ajouta :

« Mais ne venez pas tous. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il y a une chose dans les lettres qu’Élise n’a jamais voulu que Marc voie. »

Marc releva la tête.

« Quoi ? »

Sophie resta silencieuse.

Puis répondit :

« Ce qu’Antoine lui avait promis en échange de son silence. »

La ligne se coupa.

Claire fixa l’écran.

Marc resta debout au milieu du salon de Jeanne.

« Elle croit que j’étais impliqué. »

Claire répondit :

« Peut-être qu’elle sait seulement que papa utilisait ton nom. »

« Pourquoi ? »

Personne n’eut le temps de répondre.

Le téléphone de Claire vibra.

Un message de Sophie.

Une photographie scannée d’une lettre manuscrite venait d’arriver.

Claire l’ouvrit.

L’écriture appartenait à Antoine.

Une phrase était entourée en rouge :

Si tu continues à te taire, Marc ne saura jamais ce que j’ai fait pour lui le soir où Michel est mort.

Claire leva lentement les yeux vers son frère.

Marc avait lu par-dessus son épaule.

Il murmura :

« Je ne sais pas ce que ça veut dire. »

Puis un second message arriva.

Une autre page.

Cette fois, la dernière ligne disait :

Tu crois encore que Bernard a provoqué l’accident. C’est ce que je voulais que tu croies.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Les lettres d’Antoine détruisirent la version de l’accident, mais une date cachée prouva qu’il était revenu près de Claire des années plus tard