Ils n’écoutèrent pas la cassette dans la chambre.
Claire refusa.
L’odeur d’essence, les cadres brisés et le mur éventré rendaient l’endroit trop chargé. Elle demanda aux gendarmes s’ils pouvaient rester encore quelques minutes pendant qu’ils vérifiaient l’enregistrement.
L’un d’eux accepta, à condition qu’ils ne manipulent pas davantage la scène.
Ils descendirent au salon.
Claire posa le magnétophone d’Hélène sur la table basse.
La cassette originale semblait presque légère dans sa main.
Un objet banal.
Tout le monde avait passé des décennies à tourner autour d’elle.
Paul s’assit près de la fenêtre.
Marc resta debout.
Julien prit place à côté de Claire.
Un gendarme observa la scène depuis l’entrée du salon.
Claire introduisit la cassette.
Elle appuya sur lecture.
Le souffle apparut immédiatement.
Puis des bruits de moteur.
Une voix d’enfant.
Élise.
« Ça marche ? »
Claire sentit sa poitrine se serrer.
La voix était vive, curieuse, parfaitement vivante.
Un petit rire.
« Marc dit que ça enregistre tout, même quand les gens chuchotent. »
Puis des pas.
La bande bougea.
Élise semblait avoir posé le magnétophone quelque part.
Une porte s’ouvrit.
La voix de Bernard, beaucoup plus jeune.
« Tu es sûr qu’il t’a vu ? »
Marc adolescent répondit :
« Oui. Michel m’a regardé directement. »
« Tu n’aurais pas dû être là. »
« Je cherchais papa. »
« Tu ne cherchais rien du tout. Tu fouinais. »
Silence.
Marc, dans le salon, ferma les yeux.
Sur la bande, le jeune Marc reprit :
« Pourquoi tu as touché à sa voiture ? »
Bernard :
« Je l’ai réparée. »
« Tu as démonté la direction après qu’il a dit qu’il irait voir les gendarmes. »
« Fais attention à ce que tu racontes. »
« Je t’ai vu. »
Une chaise racla le sol.
Bernard parla plus bas.
« Tu as quinze ans. Tu crois comprendre ce que tu vois. »
Marc :
« Michel est mort. »
Long silence.
Puis Bernard :
« Michel roulait trop vite. »
Marc :
« Tu avais desserré la pièce. »
Le gendarme près de la porte se redressa.
Claire retint son souffle.
Sur la bande, Bernard répondit :
« J’ai fait en sorte que la voiture tire légèrement. Pour lui faire peur. Pas pour qu’elle quitte la route. »
Paul murmura :
« Voilà. »
L’enregistrement continua.
Marc :
« Il est mort quand même. »
Bernard :
« Et si tu racontes ça, Antoine tombe avec moi. Le garage tombe. Ta mère perd la maison. Et toi, tu expliqueras pourquoi tu recevais de l’argent pour surveiller les arrivées. »
Un bruit soudain.
Élise avait dû bouger.
Bernard :
« Qu’est-ce que c’était ? »
La bande devint confuse.
Des pas.
Puis la voix d’Élise, lointaine.
« Marc ! »
Marc adolescent :
« Élise, attends ! »
Course.
Respiration.
Un choc.
La cassette continua d’enregistrer alors que quelqu’un la transportait.
Puis plus rien pendant plusieurs secondes.
Claire sentit Marc s’enfoncer dans le fauteuil qu’il venait finalement d’occuper.
« Je me souvenais du début », murmura-t-il. « Pas des mots exacts. »
Claire n’arrêta pas la bande.
Le son reprit plus loin.
Élise chuchotait.
« J’ai caché la vraie cassette. Celle-là, c’est l’autre. »
Claire fronça les sourcils.
Paul leva la tête.
« L’autre ? »
Élise continua.
« S’il trouve celle-ci, il croira que c’est tout. »
Puis un rire nerveux d’enfant.
« Maman dit toujours qu’il faut garder une copie des choses importantes. »
Claire sentit un frisson.
Cette cassette n’était donc pas forcément l’enregistrement unique.
Mais Hélène l’avait appelée « original ».
Peut-être parce qu’elle était devenue l’original retrouvé.
La voix d’Élise disparut.
Un long blanc suivit.
Puis un clic.
La qualité sonore changea brusquement.
Claire se redressa.
Ce n’était plus 1989.
Les voix étaient plus nettes.
Récentes.
La première appartenait à Hélène.
« Je vais laisser tourner. »
Claire sentit immédiatement que c’était la deuxième conversation évoquée dans la lettre.
Une autre voix répondit.
Bernard.
Plus âgé.
« Tu deviens paranoïaque. »
Hélène :
« Peut-être. Mais la paranoïa est utile quand tout le monde vous ment pendant trente ans. »
Paul regarda Claire.
Personne ne bougea.
Bernard répondit :
« Tu n’as aucune preuve. »
« J’ai Élise. »
Silence.
Le visage de Marc changea.
Claire s’approcha du lecteur.
Sur la bande, Hélène continua :
« Je l’ai retrouvée. »
Bernard :
« Non. »
« Si. »
« Tu mens. »
« Montréal. Elle utilise toujours le prénom Lise. Elle a gardé des copies. »
Long silence.
Puis Bernard :
« Tu lui as parlé ? »
« Pas encore. »
« Alors ne le fais pas. »
« Tu ne me donnes plus d’ordres. »
Bernard :
« Hélène, écoute-moi. Si tu remues ça, tu ne détruiras pas seulement moi. Tu détruiras Marc. Tu détruiras l’image d’Antoine. Tu détruiras ce qu’il reste de ta famille. »
Hélène :
« Il ne reste rien d’une famille construite sur un mensonge. »
Claire ferma les yeux.
Sa mère n’avait probablement jamais parlé ainsi devant elle.
La voix de Bernard devint plus dure.
« Tu as soixante-douze ans. Tu es malade. Tu crois pouvoir réparer 1989 ? »
« Je peux au moins arrêter de protéger ceux qui ont choisi à notre place. »
Bernard :
« Élise ne reviendra pas. »
Hélène :
« Peut-être pas. Mais elle saura enfin que je ne l’ai jamais abandonnée volontairement. »
Un bruit métallique.
Comme une tasse posée trop brusquement.
Puis Hélène :
« Pourquoi es-tu vraiment venu ? »
Bernard ne répondit pas tout de suite.
« Parce que tu as pris quelque chose au garage. »
Claire sentit Julien se tendre.
Hélène :
« Quoi donc ? »
« Ne joue pas avec moi. Antoine avait gardé des bandes. »
« Je ne les ai pas toutes. »
« Donne-moi celles que tu as. »
« Non. »
La conversation devint plus basse.
Bernard :
« Tu ignores ce que certaines personnes feront si ces bandes ressortent. »
Hélène :
« Certaines personnes ? Ou toi ? »
Silence.
Puis un bruit brusque.
Une chaise.
Hélène :
« Ne me touche pas. »
Claire sentit son sang se glacer.
Bernard répondit immédiatement :
« Assieds-toi. »
« Sors de chez moi. »
« Hélène. »
« J’ai dit sors. »
Un souffle violent.
Puis le son d’un objet tombant.
Claire mit une main devant sa bouche.
Sur la bande, Hélène respirait vite.
« Qu’est-ce que tu as mis dans mon verre ? »
Le salon entier se figea.
Bernard :
« Rien. »
« Tu mens. »
« Tu fais une crise d’angoisse. »
« Ma main… »
Le son devint confus.
Quelque chose heurta le sol.
Hélène tenta de parler.
« Bernard… »
Puis plus rien.
Pas un silence complet.
Une respiration.
Lente.
Difficile.
Puis Bernard parla.
Très doucement.
« Merde. »
Des pas rapides.
Une porte.
La cassette continua quelques minutes.
Enfin, une autre voix apparut.
Marc.
« Maman ? »
Claire se tourna vers son frère.
Il était devenu livide.
Sur la bande, Marc répétait :
« Maman ? Maman ! »
Des bruits précipités.
Puis son téléphone composant les secours.
La cassette s’arrêta.
Personne ne parla.
Le gendarme s’approcha du lecteur.
« Vous m’autorisez à prendre cette cassette comme pièce ? »
Claire hocha lentement la tête.
Marc fixait le sol.
« Je l’ai trouvée dans la cuisine. »
Claire le regarda.
« Tu n’as jamais vu Bernard ? »
« Non. »
« Sa voiture ? »
« Non. »
« Tu es sûr ? »
Marc releva brutalement les yeux.
« Je venais d’arriver. La porte arrière était ouverte. Maman était par terre. J’ai appelé les secours. C’est tout. »
Paul murmura :
« Bernard avait eu le temps de partir. »
Le gendarme demanda :
« Vous saviez que monsieur Delmas avait rendu visite à votre mère ce jour-là ? »
Marc secoua la tête.
Claire sentit une douleur différente naître.
Pendant six mois, ils avaient parlé de l’AVC d’Hélène comme d’un événement médical brutal.
Peut-être n’avait-il rien eu de naturel.
« On peut provoquer un AVC avec quelque chose dans un verre ? » demanda-t-elle.
Le gendarme répondit prudemment :
« Je ne vais pas spéculer. Mais si vous soupçonnez un empoisonnement ou l’administration d’une substance, il faut transmettre l’enregistrement au parquet. »
Julien prit la main de Claire.
Elle la serra.
« Ils ont fait une autopsie ? »
Marc répondit :
« Non. Son médecin a confirmé l’AVC. Elle avait de l’hypertension. »
Claire ferma les yeux.
Pas d’autopsie.
Pas de suspicion.
Bernard savait cela.
Un homme connaissait la santé d’Hélène.
Il connaissait probablement ses médicaments.
Et il avait été présent quelques instants avant qu’elle s’effondre.
Le téléphone du gendarme sonna.
Il s’éloigna.
Quelques secondes plus tard, il revint.
« Une équipe a retrouvé un véhicule correspondant à celui de Bernard Delmas à cinq kilomètres d’ici. Vide. »
Claire demanda :
« Dans quelle direction ? »
« Vers la départementale. »
Paul se leva.
« Il fuit. »
Marc secoua la tête.
« Non. »
Tous se tournèrent vers lui.
« Bernard n’est pas du genre à fuir sans récupérer ce qu’il cherche. »
Claire pensa immédiatement à la phrase d’Élise sur l’enregistrement.
J’ai caché la vraie cassette. Celle-là, c’est l’autre.
« Il pense qu’il existe une autre bande. »
Marc hocha la tête.
« Et s’il a entendu la même phrase que nous autrefois… »
Claire le coupa.
« Tu l’avais entendue ? »
« Non. Mais lui avait peut-être récupéré une copie partielle. »
Paul réfléchit.
« Où une enfant de huit ans cacherait-elle quelque chose “là où le bruit ne sort pas” ? »
Claire regarda le plafond.
La chambre interdite.
Mais ils venaient d’y trouver une cassette.
Peut-être pas celle d’Élise.
Peut-être celle qu’Hélène avait assemblée.
Elle se leva.
« Le coffret. »
Julien fronça les sourcils.
« Quoi ? »
« Le coffret métallique dans la cloison. Il y avait de la place pour plus d’une cassette. »
« Bernard a fouillé la chambre avant nous. »
« Oui. Mais il n’a pas trouvé le coffret. »
Claire remonta.
Julien et Marc la suivirent.
Dans la chambre, elle retourna vers la cavité.
Le matériau isolant gris avait été écarté.
Elle plongea la main plus profondément.
Rien.
Puis ses doigts rencontrèrent du bois.
Un second panneau.
« Julien. »
Ils retirèrent l’isolant.
Derrière se trouvait une petite boîte en bois, plus ancienne que la première.
Pas de serrure.
Claire l’ouvrit.
Vide.
Ou presque.
Un papier plié reposait au fond.
Écriture d’enfant.
Elle le déplia avec précaution.
MAMAN,
SI JE NE REVIENS PAS, LE VRAI ENREGISTREMENT EST DANS L’ENDROIT OÙ PAPA NE PEUT PAS ENTENDRE LE MOTEUR.
ÉLISE.
Marc lut par-dessus son épaule.
« Où papa ne pouvait pas entendre le moteur… »
Claire pensa au garage.
Aux essais de voitures.
Aux murs épais.
Puis Paul, depuis la porte, murmura :
« La cabine d’essai. »
Claire se tourna.
« Quelle cabine ? »
« Antoine avait construit une petite pièce insonorisée derrière le garage pour écouter les bruits mécaniques sans le vacarme des autres moteurs. »
Marc pâlit.
« Elle a été murée dans les années quatre-vingt-dix. »
Claire sentit l’urgence revenir.
« Bernard la connaît ? »
Marc la regarda.
« Oui. »
Le téléphone de Claire vibra.
Nouveau message masqué.
Une photographie.
Une porte métallique rouillée.
Et une phrase :
VOUS ARRIVEZ TOUJOURS TROP TARD.