Claire reconnut la voix avant le visage.
Pendant une seconde, son esprit refusa pourtant de lui donner un nom. Cette voix appartenait à des souvenirs trop anciens : des repas d’été, des rires près du garage, des conversations d’adultes entendues depuis un escalier. Quelqu’un que sa mère avait cessé de mentionner bien avant qu’elle soit assez grande pour demander pourquoi.
La silhouette s’avança dans le faisceau de la lampe tombée.
Un homme d’environ soixante-dix ans apparut.
Cheveux blancs, visage étroit, cicatrice au-dessus du sourcil gauche.
Marc souffla :
« Bernard. »
Claire regarda son frère.
« Qui ? »
L’homme sourit sans chaleur.
« Tu ne te souviens pas de moi. Normal. Tu avais cinq ans la dernière fois que je t’ai vue. »
Paul était allongé derrière lui, une main contre le mur.
« Claire… ne l’écoute pas. »
Bernard se retourna.
« Reste tranquille. Je ne t’ai pas frappé assez fort pour te casser quoi que ce soit. »
Julien se plaça devant Claire.
« Qui êtes-vous ? »
« Bernard Delmas. »
Claire sentit le nom descendre en elle comme une pierre.
Delmas.
Marc ferma les yeux.
« Notre oncle », dit-il.
Claire regarda l’homme.
« Papa avait un frère ? »
Bernard eut un petit rire.
« Apparemment, ta mère était douée pour faire disparaître des membres entiers de la famille. »
Encore un secret.
Encore un visage supprimé.
Claire regarda Marc.
« Tu le savais. »
« Oui. »
« Évidemment. »
Bernard avança d’un pas.
Julien leva la main.
« Restez où vous êtes. »
« Je ne suis pas venu vous faire du mal. »
Paul, toujours au sol, grogna :
« Il a forcé ma voiture à quitter la route. »
Bernard soupira.
« Ta voiture était déjà bonne pour la casse. »
« Tu m’as suivi depuis Saint-Roch. »
« Parce que je savais où tu allais. »
Claire regarda l’entrée du tunnel.
« C’est vous qui nous avez enfermés dans le garage ? »
Bernard hocha la tête.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Pour gagner du temps. Je pensais pouvoir atteindre le passage avant vous. »
Claire serra la cassette d’Antoine dans sa poche.
« Vous cherchiez le coffre. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Bernard observa Marc.
« Parce que certaines vérités arrivent trop tard pour réparer quoi que ce soit. Elles ne servent plus qu’à détruire les survivants. »
Claire eut envie de rire.
Elle entendait la même justification depuis des heures, prononcée par des personnes différentes.
« Tout le monde dans cette famille semble avoir appris la même phrase. »
Bernard plissa les yeux.
« Tu ressembles à Hélène quand tu es en colère. »
« Ne parlez pas de ma mère comme si vous la connaissiez encore. »
« Je la connaissais avant ta naissance. »
Marc intervint :
« Qu’est-ce que tu veux, Bernard ? »
Le vieil homme le regarda longuement.
« Ce qu’Antoine a enregistré. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il n’aurait jamais dû le faire. »
Claire sortit la cassette.
Bernard se figea.
« Celle-ci ? »
Marc tourna brusquement la tête.
« Claire. »
Elle continua de regarder Bernard.
« Qu’est-ce qu’il y a dessus ? »
« Donne-la-moi. »
« Non. »
« Tu ne comprends pas. »
« C’est justement pour ça que je vais l’écouter. »
Bernard fit un mouvement.
Julien ramassa une barre métallique posée contre le mur.
« Un pas de plus et on change de conversation. »
Le vieil homme s’arrêta.
Paul réussit à se relever.
Du sang coulait près de sa tempe, mais il paraissait lucide.
« Il y a un vieux lecteur dans la pièce du fond », dit-il.
Bernard lui lança un regard furieux.
« Tais-toi. »
« Hélène l’avait laissé ici. »
Claire se tourna.
« Où ? »
Paul indiqua une ouverture latérale.
Ils avancèrent ensemble, Bernard maintenu à distance par Julien. Marc suivait, silencieux.
La pièce du fond était basse, à peine plus large qu’une cave. Une table couverte de poussière occupait un mur. Dessus reposait un lecteur de cassettes relié à une batterie moderne.
Claire comprit.
« Maman est venue ici. »
Paul hocha la tête.
« Plusieurs fois. »
« Avec vous ? »
« Deux fois. Le reste, seule. »
Bernard ricana.
« Et tu trouvais normal de laisser une femme âgée fouiller un tunnel pour exhumer une histoire vieille de trente ans ? »
Paul se retourna.
« Je trouvais moins normal qu’elle ait passé trente ans à croire ton frère innocent de tout. »
Le visage de Bernard se durcit.
Claire sentit Marc se raidir.
« Innocent de quoi ? »
Personne ne répondit.
Elle posa la cassette dans le lecteur.
Bernard s’avança.
Julien leva la barre.
« Ne me forcez pas. »
Bernard s’arrêta.
Claire appuya sur lecture.
Un souffle remplit la pièce.
Puis la voix d’Antoine.
Plus jeune que dans les rares enregistrements familiaux.
« Test. Quatorze juin. Vingt et une heures trente-sept. »
Claire sentit ses doigts devenir glacés.
La bande continua.
« Si Hélène entend ça un jour, c’est que j’ai échoué à régler les choses moi-même. »
Un bruit de pas.
Puis Antoine reprit.
« Élise a vu quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir. Ce n’est pas sa faute. Rien de ce qui s’est passé ce soir n’est sa faute. »
Claire ferma les yeux.
La voix de son père se brisa légèrement.
« Marc est paniqué. Bernard aussi. Je ne sais pas encore lequel ment le plus. »
Bernard détourna la tête.
Marc resta figé.
L’enregistrement poursuivit.
« J’ai retrouvé la chaussure d’Élise près de la trappe. Il y avait du sang sur la pierre, très peu, peut-être seulement une coupure. Bernard dit qu’elle est sortie par le passage. Marc dit qu’il l’a vue courir vers le portail. Les deux versions ne peuvent pas être vraies. »
Claire regarda son frère.
Marc fixait le sol.
La bande grésilla.
« Je ne peux pas appeler la police. Pas encore. Si je le fais, ils trouveront ce que je cache ici depuis des années. Hélène apprendra tout. Les enfants aussi. »
Antoine s’interrompit.
On entendit une porte.
Puis une voix plus lointaine.
« Papa ? »
Une voix d’adolescent.
Marc.
L’homme présent dans la cave leva les yeux.
Sur la cassette, Antoine répondit :
« Je t’ai dit de rester à la maison. »
« Maman cherche Élise. »
« Je sais. »
« Bernard dit qu’elle est partie. »
« Bernard dit beaucoup de choses. »
Puis la voix de Marc :
« Elle a pris la cassette. »
Silence.
Antoine :
« Quelle cassette ? »
« Celle qu’elle avait dans son magnétophone. Elle m’a entendu parler avec lui. »
Claire sentit Paul s’approcher du lecteur.
Marc, adulte, murmura :
« Je ne me souvenais pas de ça. »
Bernard éclata d’un rire sec.
« Bien sûr que si. »
L’enregistrement continua.
Antoine demanda :
« Avec qui ? »
Marc adolescent hésita.
« Bernard. »
Claire regarda leur oncle.
La mâchoire de Bernard se contracta.
Sur la bande, Antoine parla plus bas.
« Qu’est-ce qu’elle a entendu ? »
Puis Marc :
« Tout. »
Le souffle de l’enregistrement sembla soudain plus fort.
Antoine demanda :
« Elle sait pour la pièce ? »
« Oui. »
« Elle sait ce qu’il y a dedans ? »
« Je crois. »
Claire sentit son estomac se nouer.
Julien murmura :
« Quelle pièce ? »
Bernard secoua la tête.
« Arrêtez la cassette. »
Claire ne bougea pas.
Antoine reprit :
« Où est Élise maintenant ? »
Un long silence.
Marc adolescent finit par répondre :
« Je ne sais pas. »
La bande s’interrompit brusquement.
Claire regarda son frère.
« Tu te souviens maintenant ? »
Marc semblait incapable de parler.
Bernard intervint :
« Il avait quinze ans. Antoine lui faisait peur. Moi aussi. Tout le monde lui faisait peur ce soir-là. »
« Qu’est-ce qu’Élise avait découvert ? » demanda Claire.
Bernard regarda le plafond.
« Rien qui ait un rapport avec sa disparition. »
Paul ricana.
« Tu mens toujours de la même manière. »
Claire se tourna vers lui.
« Vous savez ? »
« Une partie. »
« Alors dites-la. »
Paul se passa une main sur le visage.
« Antoine utilisait cette cave pour stocker des véhicules et des pièces détachées non déclarés. Des voitures volées, parfois maquillées puis revendues. Bernard l’aidait. »
Claire regarda Bernard.
« Papa était impliqué dans un trafic ? »
Bernard répondit sans émotion :
« Au début, c’était quelques pièces. Après, c’est devenu plus important. »
Claire pensa à sa mère.
À l’image d’Antoine qu’Hélène lui avait laissée.
« Élise avait découvert ça ? »
Paul hocha la tête.
« Probablement. »
Bernard intervint :
« Elle avait huit ans. Elle ne comprenait pas ce qu’elle voyait. »
« Mais elle enregistrait les conversations. »
Cette fois, Bernard ne répondit pas.
Claire sentit la première structure du drame apparaître.
Une enfant curieuse.
Un tunnel interdit.
Un trafic caché.
Une cassette.
Des adultes terrifiés.
Et une disparition.
« Vous vouliez reprendre son magnétophone », dit-elle.
Bernard la regarda.
« Oui. »
« Vous l’avez suivie ? »
« Oui. »
Marc murmura :
« Bernard… »
« Il est temps. »
Bernard s’appuya contre la table.
« Élise était entrée ici en fin d’après-midi. Elle avait enregistré une conversation entre moi et Marc. »
Claire fronça les sourcils.
« Pourquoi Marc ? »
Bernard hésita.
Marc leva enfin la tête.
« Parce que j’avais découvert le trafic avant elle. »
Claire regarda son frère.
« Et tu participais ? »
« Non. »
Bernard eut un rire.
« Pas au début. »
Marc se tourna vers lui.
« J’avais quinze ans. Tu me donnais de l’argent pour regarder si papa arrivait. »
« Et tu prenais l’argent. »
Claire sentit une nausée.
« Élise vous a enregistrés. »
Marc hocha la tête.
« Elle nous a surpris. Elle m’a traité de voleur. J’ai essayé de lui reprendre le magnétophone. Elle a couru. »
« Vers le tunnel ? »
« Oui. »
La voix de Marc trembla.
« J’ai couru derrière elle. Bernard aussi. »
Claire sentit son souffle ralentir.
« Et ensuite ? »
Marc regarda Bernard.
Celui-ci répondit à sa place.
« Elle est tombée. »
Le silence envahit la cave.
« Où ? »
« Dans la partie centrale du passage. Il y avait une marche cassée. Elle a trébuché. »
Claire pensa au sang sur la pierre.
À la chaussure.
« Elle était blessée ? »
« Au genou. À la tête, peut-être. Mais elle s’est relevée. »
Paul intervint.
« Et après ? »
Bernard le regarda froidement.
« Elle a continué à courir. »
« Vers la maison ? » demanda Claire.
« Oui. »
Marc secoua brusquement la tête.
« Non. »
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Bernard se raidit.
Marc inspira comme s’il venait de prendre une décision qu’il avait repoussée durant toute sa vie.
« Elle n’a pas continué vers la maison. »
Bernard murmura :
« Marc. »
« Elle est revenue sur ses pas. »
Claire fit un pas vers son frère.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle avait compris que Bernard l’attendrait à la sortie. »
« Qu’est-ce qu’elle a fait ? »
Marc ferma les yeux.
« Elle s’est cachée dans la pièce. »
Claire sentit le froid de la cave traverser son corps.
« Quelle pièce ? »
Marc indiqua le mur derrière le lecteur.
« Celle que papa avait condamnée plus tard. »
Bernard secoua la tête.
« Ça suffit. »
Marc continua.
« Je l’ai vue entrer. Je ne l’ai dit à personne. »
Claire resta muette.
« Pourquoi ? »
« Parce que j’étais en colère contre elle. Je voulais qu’elle ait peur quelques minutes. Je pensais qu’elle ressortirait. »
Sa voix se brisa.
« Mais Bernard a verrouillé la porte. »
Claire regarda leur oncle.
« Vous saviez qu’elle était dedans ? »
Bernard pâlit.
« Non. »
« Vous venez d’apprendre qu’elle était entrée ? »
« Oui. »
Marc secoua la tête.
« Mensonge. »
Bernard le fixa.
« Fais attention. »
« Tu l’avais vue. »
« Non. »
« Tu m’as demandé si elle avait encore le magnétophone quand elle est entrée. »
Claire sentit Julien se figer.
Bernard regarda Marc avec une haine calme.
« Tu te fabriques une mémoire parce que tu ne supportes plus la vraie. »
Marc avança.
« La vraie, c’est que tu as fermé cette porte. »
« Parce qu’Antoine m’avait demandé de sécuriser la pièce. »
« Avec Élise à l’intérieur. »
« Je ne savais pas ! »
Sa voix résonna dans la cave.
Un silence lourd suivit.
Puis, de très loin, un bruit se fit entendre.
Trois coups.
Toc.
Toc.
Toc.
Claire sentit son cœur s’arrêter.
Le même rythme que dans la chambre interdite.
Julien se tourna vers le mur.
« Vous avez entendu ? »
Paul pâlit.
Marc recula.
Bernard, lui, semblait soudain terrifié.
Trois nouveaux coups.
Plus faibles.
Derrière la paroi condamnée.
Claire s’approcha.
« Qu’est-ce qu’il y a derrière ? »
Marc chuchota :
« L’ancienne pièce. »
« Celle où Élise s’était cachée ? »
Il hocha la tête.
Claire posa sa main contre le mur.
Un troisième bruit vint de l’autre côté.
Cette fois, ce n’était pas trois coups.
C’était une sonnerie.
Le vieux téléphone, quelque part derrière la maçonnerie, venait de commencer à sonner.
Et Paul murmura :
« Ce téléphone n’est relié à aucune ligne depuis trente-sept ans. »