La sonnerie se répéta.
Claire garda la paume contre la pierre.
Sous ses doigts, elle sentit une vibration faible mais réelle.
Julien examina les joints.
« Cette partie du mur est plus récente. »
Marc avait reculé jusqu’à la table.
Bernard, lui, ne regardait plus personne. Toute son attention se concentrait sur la paroi.
Paul se pencha vers Claire.
« Hélène avait découvert qu’un ancien câble téléphonique passait dans cette section. Elle pensait qu’Antoine l’avait détourné. »
Claire tourna la tête.
« Pour quoi faire ? »
« Je n’en sais rien. »
La sonnerie s’arrêta.
Bernard parla enfin.
« Ce n’est pas possible. »
Marc répondit :
« Beaucoup de choses que tu dis impossibles finissent par être vraies. »
Julien sortit le tournevis utilisé plus tôt.
« Il faut ouvrir. »
Bernard s’interposa.
« Non. »
Claire se redressa.
« Vous n’avez plus aucun droit de décider. »
« Vous ignorez l’état de cette partie du tunnel. Le plafond peut s’effondrer. »
« Alors restez ici. »
Julien commença par retirer une petite plaque métallique dissimulée dans le mortier. Derrière, ils trouvèrent un mécanisme ancien relié à un loquet.
« Quelqu’un avait prévu de rouvrir ce mur », dit-il.
Marc murmura :
« Papa. »
Ils tirèrent ensemble.
Une partie de la paroi pivota lentement sur des gonds cachés.
Un souffle d’air froid sortit de l’ouverture.
Claire éclaira l’intérieur.
La pièce était petite, peut-être trois mètres sur quatre.
Une ancienne lampe pendait du plafond.
Contre le mur se trouvait un lit étroit.
Une étagère.
Une caisse en bois.
Et, près du sol, un téléphone beige.
Personne ne parla.
Claire entra la première.
La poussière recouvrait presque tout, mais pas uniformément.
Certaines zones avaient été dérangées récemment.
Sur la table, une tasse vide portait encore une trace de dépôt brun.
Julien la souleva.
« Quelqu’un est venu ici il n’y a pas trente ans. »
Paul passa la tête par l’ouverture.
« Hélène. »
Claire se tourna.
« Elle connaissait cette pièce ? »
« Elle l’avait retrouvée l’année dernière. »
Marc se redressa brusquement.
« Tu le savais ? »
« Oui. »
« Et tu ne lui as pas dit qu’Élise avait été enfermée ici ? »
Paul le fixa.
« Je ne le savais pas. »
Bernard resta près de l’entrée.
Claire s’approcha du téléphone.
Le combiné était décroché.
Elle le porta à son oreille.
Un léger bourdonnement.
Pas de tonalité.
Sous l’appareil, Hélène avait collé un morceau de papier.
SI TU ENTENDS SONNER, REGARDE SOUS LE LIT.
Claire sentit une boule se former dans sa gorge.
Même morte, sa mère continuait à guider ses pas.
Elle se mit à genoux.
Sous le lit se trouvait une plaque de bois.
Julien l’aida à la soulever.
Une cavité apparut.
À l’intérieur : plusieurs cassettes, un dictaphone récent, des photographies, un cahier appartenant à Hélène.
Claire prit d’abord le cahier.
Sur la première page lisible, sa mère avait écrit :
Je pensais chercher ce qui était arrivé à Élise. J’ai compris trop tard que je cherchais surtout qui avait décidé de me faire croire une histoire différente.
Claire poursuivit.
14 mars.
Paul confirme que Luc était avec lui jusqu’à 21 h 25.
Marc ne peut donc pas les avoir vus ensemble au portail à 21 h 10.
21 mars.
Bernard est revenu au village. Il prétend ne se souvenir de rien.
2 avril.
Trouvé la pièce.
Le lit n’était pas là en 1989, selon Paul.
Antoine l’a installé plus tard.
Pourquoi ?
12 avril.
Le téléphone fonctionne encore sur une alimentation interne.
La sonnerie est déclenchée par l’ouverture de la première trappe.
Antoine voulait savoir si quelqu’un revenait.
Claire releva la tête.
Le téléphone n’avait donc pas sonné parce qu’une personne appelait.
Il avait sonné parce que la trappe du garage avait été ouverte.
Le même mécanisme expliquait les appels entendus plus tôt.
Julien lut par-dessus son épaule.
« Un système d’alarme. »
Claire hocha la tête.
Cela rendait le phénomène moins mystérieux.
Mais pas moins inquiétant.
Elle tourna plusieurs pages.
18 avril.
J’ai trouvé une bande qu’Antoine avait enregistrée le lendemain de la disparition.
Je n’ai pas encore eu le courage de l’écouter entièrement.
22 avril.
Je l’ai écoutée.
Marc n’est pas celui que je croyais.
Mais Bernard non plus.
Et Antoine…
La phrase s’arrêtait.
Plus bas :
Si Claire découvre ceci, il faut qu’elle écoute la cassette marquée 15 JUIN, pas seulement celle du 14.
Claire fouilla la cavité.
Elle trouva l’enregistrement.
15 JUIN — 05 H 12.
Bernard fit un pas en arrière.
Marc le remarqua.
« Tu sais ce qu’il y a dessus. »
Bernard secoua la tête.
Claire plaça la cassette dans le lecteur portatif.
Paul ferma la porte de la petite pièce.
Julien resta près d’elle.
Claire appuya sur lecture.
La voix d’Antoine apparut.
Très basse.
« Cinq heures douze. »
Un souffle.
« Je l’ai retrouvée. »
Claire arrêta presque la bande.
Ses doigts tremblaient.
Julien posa une main sur son poignet.
Elle relança.
Antoine continuait.
« Élise était dans la pièce. Vivante. Faible. Elle avait passé la nuit ici. Elle avait frappé contre la porte jusqu’à s’abîmer les mains. »
Claire ferma les yeux.
Huit ans.
Une nuit entière enfermée.
Seule dans le noir.
Trois coups.
Le bruit du silence.
La bande poursuivit.
« Bernard dit qu’il ne savait pas qu’elle était là. Marc prétend la même chose. Je ne crois ni l’un ni l’autre. »
Bernard murmura :
« Antoine était fou de rage. »
Personne ne lui répondit.
La voix d’Antoine reprit.
« Élise m’a dit qu’elle avait enregistré leur conversation. Elle avait caché la cassette. Elle voulait la donner à sa mère. »
Un bruit de chaise.
Puis :
« Je lui ai dit que je la ramènerais à la maison. »
Claire retint son souffle.
« Mais je ne l’ai pas fait. »
Marc se tourna brusquement vers Bernard.
Claire sentit ses jambes devenir molles.
Antoine parla encore.
« J’ai eu peur. Si je ramenais Élise, elle raconterait tout. Le trafic. Bernard. Marc. Moi. J’aurais perdu le garage, la maison, probablement ma liberté. Hélène aurait su quel homme j’étais. »
Claire se mit une main devant la bouche.
La voix de son père tremblait.
« Alors j’ai fait la chose la plus lâche de ma vie. »
Long silence.
Puis :
« Je l’ai conduite chez quelqu’un. »
Marc murmura :
« Quoi ? »
Même lui semblait ne pas savoir.
La bande continua.
« Je lui ai dit que c’était pour quelques jours. Qu’elle serait en sécurité. Je lui ai promis de revenir. »
Claire regarda Paul.
Il semblait aussi abasourdi qu’elle.
Antoine reprit.
« J’ai ensuite dit à Hélène qu’Élise avait probablement quitté le terrain. Marc a parlé de Paul. Bernard n’a rien corrigé. Nous avons laissé la police chercher au mauvais endroit. »
Claire sentit son cœur cogner contre ses côtes.
« Élise était vivante », murmura-t-elle.
Marc s’appuya au mur.
« Papa l’avait cachée. »
La cassette poursuivait.
« J’ai voulu revenir la chercher le soir suivant. Mais elle n’était plus là. »
Le souffle de la bande devint plus fort.
« La personne qui l’hébergeait dit qu’Élise est partie seule. Je ne le crois pas. »
Claire approcha le lecteur.
« Il faut que je retrouve la cassette qu’elle avait cachée. Si je la trouve, je saurai ce qu’elle avait entendu et qui avait intérêt à la faire disparaître après moi. »
Fin de l’enregistrement.
Personne ne parla.
Claire ressentit quelque chose d’étrange : une douleur plus nette, mais aussi un déplacement.
La disparition n’avait pas commencé par un enlèvement.
Elle avait commencé par une décision de son père.
Antoine avait retrouvé Élise vivante.
Puis il avait choisi de mentir.
« Chez qui ? » demanda Claire.
Paul secoua la tête.
« Je ne sais pas. »
Marc regarda Bernard.
« Toi, tu sais. »
« Non. »
« Papa ne pouvait pas sortir Élise sans voiture. Tu étais avec lui. »
Bernard releva les yeux.
« Je n’étais pas là quand il l’a emmenée. »
« Mais tu as découvert où après. »
Silence.
Claire observa son oncle.
« Qui ? »
Bernard se passa une main sur la bouche.
« Une femme appelée Jeanne Mercier. »
Paul recula.
« Jeanne ? »
« Tu la connais ? » demanda Claire.
Paul hocha lentement la tête.
« Elle travaillait autrefois pour votre père. Comptabilité. Nettoyage. Un peu de tout. »
Marc fronça les sourcils.
« Elle habitait dans la maison près de la carrière. »
Bernard acquiesça.
Claire pensa aux collines traversées le matin même.
« Elle est encore vivante ? »
Paul répondit :
« Je crois. Elle doit avoir plus de quatre-vingts ans. »
Claire prit le cahier d’Hélène.
À la dernière page, un nom était entouré.
JEANNE MERCIER.
Sous le nom, une adresse récente.
Et une phrase :
Elle sait ce qu’Antoine a fait d’Élise après l’avoir sortie de la cave.
Claire releva la tête.
« Maman l’avait retrouvée. »
Paul hocha la tête.
« Elle voulait aller la voir après avoir récupéré les bandes. »
« Elle y est allée ? »
« Je ne sais pas. »
Bernard se rapprocha.
« Claire, écoute-moi. Jeanne n’est pas fiable. Elle a toujours protégé Antoine. »
« Tout le monde protégeait Antoine. »
Claire glissa le cahier dans son sac.
Julien regarda sa montre.
« Il faut sortir d’ici avant que quelqu’un revienne. »
Paul indiqua l’autre extrémité de la pièce.
« Il y a un passage vers le terrain derrière le garage. Hélène l’utilisait. »
Marc le fixa.
« Tu connais vraiment chaque sortie. »
Paul lui répondit :
« J’ai passé trente-sept ans à chercher l’enfant que ta famille m’a accusé d’avoir prise. »
Marc baissa les yeux.
Cette fois, il ne protesta pas.
Ils empruntèrent le passage.
Après plusieurs mètres, une petite porte de métal s’ouvrit sur un talus couvert de broussailles.
L’air frais frappa Claire au visage.
Sa voiture était visible plus bas.
La voiture de Marc aussi.
Mais un troisième véhicule avait disparu.
Paul regarda autour de lui.
« Bernard était venu avec moi. »
Claire se retourna.
Bernard n’était plus là.
Ils avaient tous cru qu’il les suivait.
Il avait profité de l’obscurité pour repartir par le tunnel.
Marc jura.
« Il va chez Jeanne. »
Claire descendit la pente.
« Alors on y va maintenant. »
Ils roulèrent vite.
Paul les guida jusqu’à une petite maison isolée près d’une ancienne carrière de pierre. Les volets verts étaient fermés.
Un vieux véhicule était stationné devant.
Pas celui de Bernard.
Claire frappa.
Aucune réponse.
Elle frappa plus fort.
Enfin, une voix féminine appela depuis l’intérieur :
« Qui est là ? »
« Claire Delmas. Fille d’Antoine et d’Hélène. »
Silence.
Puis un verrou glissa.
La porte s’ouvrit de quelques centimètres.
Un visage très âgé apparut.
Les yeux de Jeanne se posèrent sur Claire.
La femme pâlit.
« Mon Dieu. »
Claire sentit son souffle se bloquer.
Jeanne murmura :
« Tu as exactement les yeux d’Élise. »
La porte s’ouvrit davantage.
Sur le mur du vestibule, derrière Jeanne, une photographie était accrochée.
Elle montrait une adolescente d’environ seize ans.
Cheveux sombres.
Même regard que Claire.
Même sourire discret que la petite fille à la robe rouge.
En dessous, une date :
1997.
Huit ans après la disparition.
Claire regarda Jeanne.
« Élise était vivante en 1997 ? »
La vieille femme commença à pleurer.
Puis répondit :
« Bien plus longtemps que ça. »