PARTIE 9 – Tandis que Bernard menaçait d’incendier la maison, Claire comprit que sa mère avait transformé la chambre interdite en piège

Claire relut le message trois fois.

Vous avez trente minutes pour me dire où Hélène a caché l’original.

Sinon, je brûle tout.

Sous la phrase, la photographie de la chambre interdite était parfaitement nette. Le lit de cartons, le mur couvert d’images d’Élise, le magnétophone laissé ouvert : tout correspondait. Seul un détail avait changé depuis leur départ. La porte de l’armoire était grande ouverte.

Quelqu’un fouillait déjà.

Marc prit le téléphone sans le lui arracher.

« C’est Bernard. »

Paul s’approcha.

« Tu n’en sais rien. »

« Il savait pour Montréal. Il connaissait la maison. Il connaît la chambre. Et il a disparu du tunnel au moment exact où nous sommes partis. »

Claire récupéra son téléphone.

« S’il veut la cassette, c’est qu’il ne l’a pas encore trouvée. »

Julien regarda l’heure.

« Vingt-neuf minutes. »

Jeanne pâlit.

« Il faut appeler la police. »

Marc secoua aussitôt la tête.

« Et leur dire quoi ? Qu’un homme que nous accusons sur la base de cassettes vieilles de trente-sept ans menace une maison où nous avons laissé des preuves d’un trafic, d’une disparition et peut-être d’un homicide ? »

Claire le fixa.

« Oui. Exactement ça. »

« Ils vont saisir tout. »

« Tant mieux. »

« Ils vont aussi comprendre que papa a participé à la disparition d’Élise. »

« Tant mieux aussi. »

Marc se tut.

C’était la première fois que Claire voyait réellement le conflit sur son visage : l’ancien réflexe de protéger le nom des Delmas contre l’évidence qu’il n’y avait plus rien à protéger.

Julien prit sa veste.

« On appelle en route. »

Claire composa le numéro de la gendarmerie.

Elle parla vite, sans tout expliquer. Menace d’incendie. Intrusion probable. Maison familiale. Homme potentiellement dangereux. Elle donna l’adresse et le nom de Bernard Delmas.

Au bout du fil, on lui demanda si elle se trouvait sur place.

« Non. Nous arrivons. »

« N’entrez pas dans la maison avant l’arrivée de la patrouille. »

Claire regarda Marc.

« On nous demande d’attendre dehors. »

Paul eut un rire sans joie.

« Bernard compte précisément là-dessus. »

Claire raccrocha.

Ils repartirent dans deux voitures.

Julien conduisait celle de Claire. Elle était assise côté passager, téléphone à la main. Marc les suivait avec Paul. Jeanne avait insisté pour rester chez elle.

Le trajet jusqu’à la maison dura vingt-deux minutes.

À mi-chemin, le téléphone vibra.

Une deuxième photographie.

Cette fois, le couloir du premier étage.

Au sol, plusieurs cadres avaient été arrachés.

Sous la photo :

VINGT MINUTES.

Claire zooma.

« Attends. »

Julien jeta un regard rapide.

« Quoi ? »

« Ce cadre. »

Près de la porte de la chambre interdite, un petit cadre ancien était tombé face contre terre. Claire se souvenait de lui. Une aquarelle sans grande valeur représentant la vieille place du village.

Mais dans la photographie, le cadre était ouvert.

Comme si quelqu’un avait vérifié derrière.

« Il cherche dans les murs », dit-elle.

Julien hocha la tête.

« Donc ta théorie sur la cloison est probablement bonne. »

Claire repensa au dessin d’Hélène : un rectangle, trois lignes verticales. La phrase : Là où le bruit ne sort pas.

La chambre interdite avait autrefois servi à quoi ?

Elle se força à revoir chaque détail.

La tapisserie.

Le mur de photographies.

L’emplacement du magnétophone.

Puis un souvenir apparut.

Lorsqu’elle était enfant, elle jouait parfois dans l’escalier menant au grenier. Elle se rappelait avoir collé l’oreille contre le mur mitoyen de la chambre interdite. Sa mère se trouvait de l’autre côté.

Claire l’avait appelée.

Hélène n’avait pas répondu.

Claire avait tapé.

Trois fois.

Sa mère avait ouvert la porte quelques minutes plus tard et lui avait demandé sévèrement de ne plus jamais recommencer.

À l’époque, Claire avait cru qu’Hélène n’avait simplement pas entendu.

Maintenant, elle comprenait.

Le mur isolait complètement le son.

« Ce n’est pas une simple cloison », dit-elle.

Julien ralentit à l’approche d’un virage.

« Quoi alors ? »

« Une ancienne isolation acoustique. »

« Dans une maison comme celle-là ? »

« Papa travaillait sur des moteurs. Il enregistrait aussi des choses. Il bricolait tout. Et maman disait toujours que cette chambre avait servi autrefois de bureau. »

Claire sentit une autre pièce du puzzle se placer.

« Si la cassette est cachée là où le bruit ne sort pas, c’est peut-être dans un vide entre deux parois isolantes. »

Julien regarda l’heure.

« On arrive dans huit minutes. »

Un troisième message apparut.

Cette fois, pas de photographie.

Une seule phrase :

JE SAIS QUE TU AS APPELÉ LA POLICE.

Claire sentit son estomac se contracter.

« Il nous voit ? »

Julien vérifia le rétroviseur.

« Ou il écoute une radio. Ou quelqu’un l’a prévenu. »

Claire pensa immédiatement au garage, aux lignes téléphoniques détournées, aux systèmes artisanaux d’Antoine.

Une famille habituée à installer des circuits cachés.

Peut-être Bernard connaissait-il encore les dispositifs mieux qu’eux.

Ils aperçurent enfin la maison.

Aucune fumée.

Claire expira légèrement.

La voiture de Bernard n’était pas visible.

Une patrouille n’était pas encore arrivée.

Julien se gara à une trentaine de mètres.

Marc arriva derrière.

Il descendit immédiatement.

« J’entre. »

Claire le retint.

« Non. »

« Tu crois que je vais attendre pendant qu’il détruit tout ? »

Paul ouvrit sa portière.

« Si Bernard veut la cassette, il ne mettra pas le feu tant qu’il pense pouvoir l’obtenir. »

Marc se tourna vers lui.

« Tu lui fais encore confiance pour se comporter rationnellement ? »

« Je lui fais confiance pour protéger sa peau. C’est différent. »

Claire fixa les fenêtres.

Une lumière brûlait dans la chambre interdite.

« Il veut qu’on entre. »

Julien hocha lentement la tête.

« Peut-être. »

Le téléphone vibra encore.

Une vidéo cette fois.

Claire l’ouvrit.

L’image tremblait légèrement.

On voyait le mur de photographies.

Puis la caméra descendait vers le plancher.

Une main gantée renversait un bidon.

Un liquide se répandait sur les lattes.

Essence.

La voix de Bernard retentit hors champ.

« Quinze minutes, Claire. Ensuite ce sera le seul souvenir qu’il restera d’Hélène. »

La vidéo s’arrêta.

Marc marcha vers la maison.

Claire courut derrière lui.

« Attends ! »

« Tu veux faire quoi ? Le regarder compter ? »

« Je veux qu’on ne lui donne pas exactement ce qu’il attend. »

Julien les rejoignit.

Au loin, une sirène devint audible.

Bernard devait l’entendre aussi.

Marc s’arrêta.

« Il va paniquer. »

« Oui », dit Claire. « Et c’est à ce moment-là qu’il fera une erreur. »

La lumière de la chambre s’éteignit.

Tous levèrent les yeux.

Puis une fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit.

Personne n’apparut.

Paul murmura :

« Il cherche une sortie. »

La sirène se rapprocha.

Claire reçut un nouvel appel masqué.

Elle décrocha.

« Bernard ? »

Un souffle.

Puis :

« Ils sont à trois minutes. »

« Alors pars. »

« Donne-moi l’endroit. »

« Je ne sais pas où est la cassette. »

« Mensonge. Tu es comme ta mère. »

Claire sentit quelque chose se durcir en elle.

« Elle vous faisait peur ? »

Silence.

« Hélène était devenue dangereuse parce qu’elle avait cessé d’accepter vos versions. »

Claire marcha lentement vers le jardin sans franchir la grille.

« Vous avez peur de l’enregistrement de Michel Caron. Vous avez peur qu’Élise ait gardé une copie. Vous avez peur qu’une femme que vous pensiez disparue depuis presque quarante ans puisse parler. »

« Tu ne comprends rien. »

« Alors expliquez-moi. »

La voix de Bernard se fit plus basse.

« Michel était un accident. »

« Vous venez de reconnaître que vous étiez impliqué. »

Un silence.

Claire regarda Julien.

Il avait entendu.

Paul aussi.

Marc sortit son téléphone et déclencha discrètement l’enregistrement.

Bernard reprit :

« J’ai travaillé sur la voiture. Ça ne veut pas dire que j’ai voulu sa mort. »

« Qu’avez-vous fait ? »

« Rien qui mérite trente-sept ans de chasse. »

« Alors pourquoi chercher cette cassette ? »

« Parce qu’un enregistrement ne montre jamais ce qui s’est passé avant. »

Claire vit une silhouette bouger derrière une fenêtre latérale.

Elle pointa discrètement du doigt.

Julien hocha la tête.

Bernard était au rez-de-chaussée.

« Vous êtes encore dans la maison », dit-elle.

Le silence lui confirma qu’elle avait raison.

« Sortez. »

« La cassette. »

« Je vous ai dit que je ne sais pas où elle est. »

« Ta mère savait. »

« Ma mère est morte. »

Un bruit étrange traversa le combiné.

Presque un rire.

« Oui. »

Claire s’immobilisa.

Quelque chose dans ce simple mot lui glaça le sang.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Bernard ne répondit pas.

« Bernard, qu’est-ce que ça veut dire ? »

La ligne se coupa.

Claire fixa l’écran.

Marc s’approcha.

« Qu’a-t-il dit ? »

Elle le regarda.

« Quand j’ai dit que maman était morte, il a répondu “oui” d’une façon… »

« D’une façon quoi ? »

« Comme s’il savait plus que nous. »

La première voiture de gendarmerie apparut au bout de la route.

Au même moment, une vitre éclata à l’arrière de la maison.

Une silhouette courut vers les arbres.

« Là ! » cria Paul.

Deux gendarmes sautèrent de leur véhicule.

Marc partit instinctivement.

« Marc ! »

Il ne s’arrêta pas.

Claire le suivit de quelques mètres, puis Julien la retint.

« Laisse-les faire. »

Les gendarmes poursuivirent l’homme derrière la haie.

Une deuxième patrouille arriva.

Claire dut expliquer rapidement la menace, l’intrusion, le bidon d’essence.

Deux agents entrèrent dans la maison.

Quelques minutes plus tard, l’un d’eux ressortit.

« Pas de départ de feu. Mais l’étage a été fouillé. Ne rentrez pas encore. »

Claire montra la vidéo.

« Il a versé de l’essence dans la chambre. »

« On va sécuriser. »

Marc revint avec un gendarme.

Essoufflé.

« Il a disparu dans les bois. »

Paul secoua la tête.

« Il connaît tous les chemins. »

La fouille dura près d’une heure.

Bernard ne fut pas retrouvé.

Lorsque les gendarmes autorisèrent enfin Claire à entrer, la maison semblait avoir subi une tempête.

Tiroirs ouverts.

Papiers au sol.

Cadres brisés.

Dans la chambre interdite, l’odeur d’essence était forte, mais concentrée près de la fenêtre.

Bernard avait surtout voulu effrayer.

Il avait fouillé méthodiquement chaque meuble.

Pourtant, le mur de photographies était presque intact.

Claire s’approcha de l’inscription minuscule photographiée plus tôt.

Là où le bruit ne sort pas.

Elle retira les punaises.

Derrière plusieurs images, une fine ligne verticale apparaissait dans le papier peint.

Julien passa un doigt dessus.

« Une ouverture. »

Marc les regardait depuis la porte.

« Maman savait. »

Claire sortit un couteau plat de la boîte à outils.

Elle souleva délicatement le bord.

Le papier peint se détacha.

Une plaque de bois apparut.

Trois bandes verticales.

Exactement comme sur le dessin.

Claire sentit son cœur accélérer.

Julien dévissa la plaque.

Derrière se trouvait une cavité remplie d’un matériau isolant gris.

Au centre, un petit coffret métallique.

Marc inspira.

Claire le sortit.

Aucun cadenas.

Elle ouvrit.

À l’intérieur reposait une cassette.

Une seule.

Étiquette blanche.

ÉLISE — ORIGINAL.

Personne ne parla.

Paul s’appuya contre le mur.

« Trente-sept ans. »

Claire prit la cassette avec précaution.

Sous elle se trouvait une enveloppe adressée à Claire.

Écriture d’Hélène.

Elle l’ouvrit.

Ma chérie,

Si tu tiens cette cassette, cela signifie que tu as déjà découvert beaucoup trop de choses pour croire encore aux versions simples.

N’écoute pas l’enregistrement seule.

Et surtout, écoute jusqu’au bout.

Il contient deux conversations.

La première explique pourquoi Élise avait peur.

La seconde explique pourquoi j’ai recommencé à chercher.

Claire releva les yeux.

« Deux conversations. »

Marc pâlit.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Claire retourna la lettre.

Une dernière phrase figurait au dos.

J’ai entendu la deuxième conversation pour la première fois trois jours avant mon AVC.

Elle parle de moi.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : La cassette originale révéla le secret de Michel Caron, puis une voix récente obligea Claire à reconsidérer l’accident cérébral de sa mère