Claire montra immédiatement la photographie au gendarme.
Cette fois, personne ne discuta de l’opportunité d’appeler les autorités.
Le message constituait une menace directe.
La localisation exacte restait inconnue, mais Marc savait où Michel Caron avait quitté la route.
« Ancienne départementale 17 », dit-il. « À six kilomètres après Saint-Roch. Il y a un virage au-dessus de la carrière. »
Deux véhicules de gendarmerie partirent avant eux.
Claire fut sommée de ne pas approcher.
Elle promit.
Puis elle monta tout de même dans la voiture de Julien avec Marc.
« Tu viens ? » demanda-t-elle.
« Bernard demande les lettres. Je suis dans les lettres. »
« Ce n’est pas une raison. »
« C’est justement la seule raison qui me reste de ne plus fuir. »
Claire ne répondit pas.
Ils suivirent la route à distance des gendarmes.
Le ciel s’assombrissait déjà.
À mesure qu’ils approchaient de Saint-Roch, Marc parlait moins.
Puis, à l’entrée d’un bois, il murmura :
« Je suis venu ici avec papa après la mort de Michel. »
Claire tourna la tête.
« Pourquoi ? »
« Il voulait me montrer l’endroit. »
« Pour quoi faire ? »
Marc fixa la route.
« Me faire peur. Il m’a montré la rambarde brisée. Il m’a dit : “Voilà ce qui arrive quand on garde trop longtemps une chose qu’on aurait dû dire.” »
Claire sentit sa colère se raviver.
« Et ensuite il t’a ordonné de te taire. »
Marc eut un sourire sans joie.
« Oui. Papa savait rendre les contradictions convaincantes. »
À trois kilomètres du lieu, ils furent arrêtés par un barrage.
Un gendarme s’approcha.
« Bernard Delmas a contacté directement notre standard. Il affirme avoir une arme. »
Claire sentit Julien se raidir.
« Et Jeanne ? »
« Vivante d’après lui. »
« Il veut quoi ? »
« Parler à Marc. »
Tous se tournèrent vers son frère.
Marc ne sembla pas surpris.
« Je m’en doutais. »
Claire secoua la tête.
« Tu n’y vas pas. »
« S’il veut me parler, il sait quelque chose. »
« Il sait surtout comment t’utiliser. »
L’agent intervint :
« Personne ne va s’approcher sans décision de l’équipe sur place. »
Ils attendirent presque quarante minutes.
Le soleil descendait derrière les arbres.
Enfin, un négociateur arriva.
Bernard communiquait depuis un téléphone prépayé.
Il se trouvait près de l’ancien virage, dans une petite construction abandonnée autrefois utilisée par les ouvriers de la carrière.
Jeanne était avec lui.
Après plusieurs échanges, Bernard accepta que Marc s’approche à condition qu’il vienne sans arme, visible et seul jusqu’à une zone déterminée.
Claire protesta.
Marc refusa d’écouter.
« J’ai laissé cet homme décider pour moi depuis que j’ai quinze ans. Cette fois, au moins, je saurai ce qu’il veut. »
Le gendarme lui plaça un petit dispositif d’écoute sous la veste.
Claire le regarda partir.
Pour la première fois depuis l’ouverture de la chambre, elle éprouva la peur simple et nue de perdre son frère.
Pas le témoin.
Pas le menteur.
Marc.
Il marcha jusqu’à la bâtisse.
La voix transmise par le micro crépitait dans l’écouteur des gendarmes.
Une porte.
Puis Bernard.
« Ferme derrière toi. »
Marc répondit :
« Où est Jeanne ? »
« Assise. Elle va bien. »
La voix de Jeanne se fit entendre.
« Marc, ne lui donne rien. »
Bernard :
« Tais-toi. »
Marc :
« Tu veux les lettres ? Elles ne sont pas avec moi. »
Silence.
Puis Bernard eut un rire.
« Bien sûr. Claire les a probablement déjà envoyées à la moitié de la gendarmerie. »
Marc répondit :
« Alors pourquoi tu m’as fait venir ? »
Un bruit de chaise.
« Parce qu’il y a une chose qu’Antoine ne t’a jamais dite. »
Claire serra les poings.
Marc :
« J’en ai découvert beaucoup aujourd’hui. Fais la queue. »
Bernard rit à nouveau.
« Tu as toujours eu plus de caractère quand ton père n’était pas là. »
« Il est mort. »
« Tu es sûr ? »
Silence.
Marc reprit :
« Jeanne dit qu’il était vivant après 1993. »
« Jeanne sait beaucoup de choses. Trop. »
La vieille femme cria :
« Dis-lui ! »
Un choc.
Claire se leva brusquement.
Le gendarme lui fit signe de rester.
Marc :
« Tu la touches encore et je sors. »
Bernard :
« Toujours le héros trop tard. Comme avec Élise. »
Marc resta silencieux.
Puis :
« Pourquoi papa a simulé sa mort ? »
Bernard soupira.
« Parce que l’homme dans le garage devait disparaître lui aussi. »
« Qui était-il ? »
« André Vasseur. »
Les gendarmes près de Claire échangèrent un regard.
L’un nota immédiatement le nom.
Marc demanda :
« Qui était André Vasseur ? »
« Un homme qui travaillait avec nous sur les faux papiers. Il avait un cancer. Pas de famille proche. Beaucoup de dettes. Antoine lui a proposé de les payer en échange de quelque chose. »
« Son corps ? »
« Pas exactement. Au départ, il devait seulement fournir ses papiers et partir sous une autre identité. Mais Vasseur est mort plus tôt que prévu. »
Claire ferma les yeux.
Un corps disponible.
Un garage.
Un faux suicide.
Marc :
« Papa a utilisé le corps d’un homme mort naturellement ? »
« Oui. »
« Comment personne n’a vu la différence ? »
Bernard répondit :
« Le corps avait été exposé au monoxyde, puis partiellement brûlé par un départ de feu contrôlé. Pas assez pour détruire le garage. Assez pour compliquer l’identification. »
Jeanne murmura :
« Et Antoine avait préparé le dossier dentaire. »
Marc :
« Tu as aidé ? »
Bernard :
« Oui. »
Silence.
Puis Marc demanda :
« Pourquoi ? »
Bernard eut un rire amer.
« Parce qu’Antoine me tenait autant que je le tenais. »
Marc :
« Avec quoi ? »
Bernard ne répondit pas.
Jeanne parla :
« Michel. »
Claire sentit son cœur accélérer.
Bernard :
« Ferme-la. »
Jeanne continua :
« Antoine avait enregistré ton aveu après l’accident. »
Marc :
« Quel aveu ? »
Bernard :
« Elle ment. »
Jeanne cria :
« Il avait gardé une bande où tu reconnaissais avoir saboté la direction ! »
Un silence brutal.
Claire regarda Julien.
Voilà la preuve recherchée depuis le début.
Ou peut-être une autre couche encore.
Marc :
« Donc papa t’a fait participer à sa fausse mort en échange de son silence sur Michel. »
Bernard ne répondit pas.
Marc :
« Et toi, tu l’as laissé disparaître. »
« Il devait partir. »
« Où ? »
« Valence d’abord. Ensuite l’Italie. »
Claire se pencha vers le poste d’écoute.
Italie.
La première localisation précise après 2003.
Marc :
« Tu savais où il était toutes ces années ? »
« Pas toutes. »
« Mais tu pouvais le retrouver. »
« Parfois. »
« Et Élise ? »
« Antoine savait où elle était avant moi. »
Marc :
« Pourquoi la suivre à Montréal ? »
Bernard parla plus bas.
« Parce qu’elle avait la bande. »
« Celle de Michel ? »
« Oui. »
« Tu voulais la tuer ? »
Long silence.
« Non. »
« Comme Michel ? Tu voulais juste lui faire peur ? »
Bernard cria :
« Je n’ai jamais voulu que Michel meure ! »
Sa voix satura le micro.
Puis il reprit, essoufflé :
« J’avais desserré une fixation. Une seule. Elle devait faire du bruit, lui faire peur, l’obliger à revenir au garage. Antoine savait ce que j’avais fait. »
Marc :
« Tu viens de dire qu’il avait une bande où tu avouais le sabotage. »
« Oui. Parce que je l’ai reconnu après. »
« Et papa t’a protégé. »
« Parce qu’il était impliqué. »
« En laissant Michel partir. »
« Plus que ça. »
Claire retint son souffle.
Marc :
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Bernard se tut longtemps.
Puis :
« Antoine a remonté le carburateur. »
« On le sait. »
« Non. Vous ne comprenez pas. Il l’a fait après avoir découvert ce que j’avais modifié dans la direction. »
Le sang quitta le visage de Claire.
Marc murmura :
« Il savait avant le départ. »
« Oui. »
« Et il a rendu la voiture capable de rouler. »
« Oui. »
Silence.
Bernard ajouta :
« Michel ne serait jamais parti si Antoine n’avait pas réparé le moteur. »
Claire sentit un frisson.
Antoine n’avait peut-être pas touché à la direction.
Mais il avait délibérément permis à Michel de prendre la route avec une voiture qu’il savait dangereuse.
Marc parla d’une voix brisée.
« Pourquoi ? »
Bernard répondit :
« Parce qu’il pensait qu’un accident mineur lui ferait abandonner l’idée d’aller à la police. »
« Et Michel est mort. »
« Oui. »
Jeanne murmura :
« Antoine a choisi le risque. »
Bernard cria :
« Et moi aussi ! Voilà ce que vous voulez entendre ? Nous avons tous choisi ! Moi, Antoine, Jeanne avec son silence, toi avec tes mensonges ! »
Marc répondit :
« J’avais quinze ans. »
Pour la première fois, sa voix ne cherchait pas à se défendre.
Elle énonçait une frontière.
« Toi, tu étais adulte. Papa aussi. »
Bernard se tut.
Puis sa voix changea.
Plus froide.
« Antoine disait exactement la même chose à la fin. »
Marc :
« À la fin de quoi ? »
« Quand il est revenu. »
Claire sentit tout son corps se tendre.
Marc aussi.
« Revenu où ? »
« Au village. »
Jeanne gémit doucement.
Marc :
« Quand ? »
Bernard répondit :
« En 2019. »
Claire dut s’appuyer contre la voiture.
2019.
Sept ans plus tôt.
Elle avait trente et un ans.
Sa mère était vivante.
Antoine aussi.
« Pourquoi ? » demanda Marc.
Bernard :
« Il voulait voir Hélène. »
Jeanne :
« Il voulait surtout récupérer les bandes. »
Bernard :
« Les deux. »
Marc :
« Il lui a parlé ? »
Silence.
Puis Bernard :
« Oui. »
Claire sentit quelque chose se briser.
Hélène avait revu Antoine.
Et pourtant elle n’en avait rien dit.
Marc demanda :
« Maman savait qu’il était vivant depuis 2019 ? »
« Oui. »
Un mouvement soudain retentit dans le micro.
Jeanne cria.
Puis une détonation.
Claire bondit.
Les gendarmes partirent immédiatement vers la bâtisse.
Une seconde détonation.
Puis plus rien.
Claire resta figée.
Le temps se distendit.
Des ordres criés.
Des pas.
Enfin, une voix dans la radio :
« Une personne blessée. Suspect maîtrisé. »
Claire ne sut plus respirer.
« Qui ? »
Personne ne répondit immédiatement.
Elle courut malgré l’ordre.
Julien derrière elle.
À cinquante mètres de la bâtisse, un gendarme les intercepta.
« Madame ! »
« Marc ? »
« Votre frère va bien. »
Claire ferma les yeux.
« Jeanne ? »
« Blessée à l’épaule. Consciente. »
« Bernard ? »
« Interpellé. »
Claire sentit ses jambes trembler.
Marc sortit de la bâtisse quelques instants plus tard.
Il marcha directement vers elle.
Claire le serra contre elle.
Sans réfléchir.
Après quelques secondes, Marc murmura :
« Il a dit vrai sur une chose. »
Elle recula.
« Laquelle ? »
Marc avait les yeux rouges.
« Papa est revenu en 2019. »
« Comment tu peux en être sûr ? »
Il ouvrit sa main.
Un petit objet y reposait.
Une vieille clé.
Accrochée à une plaque métallique gravée :
A. DELMAS — CASE 117.
« Bernard l’avait sur lui. »
Claire prit la clé.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Marc répondit :
« Une consigne de gare. »
« Où ? »
Il retourna la plaque.
Au dos, deux lettres étaient gravées.
VR.
Valence-Rhône.
Puis une date :
2019.