PARTIE 1 – La nuit où Claire entendit derrière le mur un bruit que personne n’aurait dû pouvoir produire

À 2 h 17 du matin, Claire Delmas se réveilla avec la certitude que quelqu’un venait de marcher dans la chambre condamnée. Elle ne sut pas ce qui l’avait tirée du sommeil. Aucun fracas, aucun cri. Seulement trois petits chocs espacés, presque délicats, comme des phalanges frappant du bois : toc… toc… toc. Elle resta immobile, les yeux ouverts dans l’obscurité, tandis que la pluie glissait contre les vitres de l’ancienne maison de sa mère.

À côté d’elle, Julien dormait sur le dos, une main posée sur le drap. Sa respiration était régulière. Claire attendit encore. Le vieux parquet craquait souvent lorsque la température chutait, mais ce bruit-là venait du bout du couloir, derrière la porte que sa mère avait toujours gardée verrouillée. Même enfant, Claire n’avait jamais été autorisée à entrer dans cette pièce. « Il n’y a rien là-dedans », disait Hélène. Une réponse étrange pour une porte toujours fermée.

Puis le bruit recommença.

Trois coups.

Claire se redressa.

« Julien. »

Il grogna sans ouvrir les yeux.

« Julien, réveille-toi. »

« Quoi ? »

« Tu as entendu ? »

Il tourna la tête vers elle. Dans la faible lumière du réveil, son visage semblait plus vieux que ses quarante-deux ans.

« Entendu quoi ? »

Elle leva un doigt.

Ils attendirent.

Rien.

Julien soupira et se frotta les yeux. « La maison travaille. Elle est restée vide six mois. Avec cette pluie, le bois gonfle, les tuyaux bougent… »

Claire savait tout cela. Depuis trois jours, il expliquait chaque craquement, chaque claquement de volet, chaque vibration du chauffage comme s’il devait rassurer non seulement sa femme, mais la maison elle-même. Pourtant, elle connaissait cette demeure depuis trente-huit ans. Elle connaissait le gémissement de l’escalier, le grondement de la chaudière, le sifflement du vent entre les pierres du pignon. Ce qu’elle venait d’entendre n’appartenait à aucun de ces bruits.

Elle repoussa la couverture.

« Où tu vas ? »

« Voir. »

« Claire, il est deux heures du matin. »

Elle passa un gilet sur son pyjama. « Alors ça ne devrait pas prendre longtemps. »

Le couloir était froid. L’ampoule murale clignota une fois lorsqu’elle appuya sur l’interrupteur. Au bout, entre la petite salle de bains et l’escalier du grenier, se trouvait la porte grise. Sa mère l’avait repeinte trois ans plus tôt, mais la serrure était ancienne, faite d’un métal noirci. Claire s’arrêta à deux mètres. Le silence avait soudain une densité presque physique.

Julien la rejoignit pieds nus.

« Tu vois ? Rien. »

« J’ai entendu quelque chose. »

« Je ne dis pas le contraire. »

Elle se tourna vers lui. Cette formule, elle la connaissait. Julien l’utilisait lorsqu’il voulait désamorcer une discussion sans lui donner raison. Depuis le décès d’Hélène, il s’en servait souvent. Je ne dis pas le contraire. Je dis seulement que tu es épuisée. Je ne dis pas que tu imagines des choses. Je dis que tu dors mal. Une nuance qui avait fini par l’irriter davantage qu’un désaccord franc.

Claire posa la main sur la poignée.

Elle ne bougea pas.

Bien sûr. Verrouillée.

Après l’enterrement, ils avaient retrouvé presque toutes les clés de la maison dans un tiroir de la cuisine, attachées par groupes avec de vieux rubans. Celle de cette pièce manquait. Claire avait supposé qu’Hélène l’avait perdue. Elle avait aussi supposé qu’ils finiraient par faire sauter la serrure avant la vente prévue le mois suivant.

Julien s’appuya contre le mur. « On appellera le serrurier demain. »

Claire ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir quelque chose au sol.

Un mince morceau de papier dépassait sous la porte.

Elle se baissa.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Attends. »

Elle tira doucement. Le papier résista d’abord, puis glissa brusquement dans le couloir. C’était une enveloppe crème, ancienne, jaunie sur les bords. Aucun timbre. Aucun cachet. Un seul mot était écrit au stylo bleu sur le devant.

CLAIRE.

Elle sentit son ventre se contracter.

Julien s’accroupit près d’elle.

« C’était là tout à l’heure ? »

« Non. »

« Tu es sûre ? »

Elle le regarda sans répondre.

Bien sûr qu’elle était sûre. Elle avait nettoyé ce couloir l’après-midi même. Elle avait passé l’aspirateur jusque contre cette porte. Il n’y avait rien.

Julien prit l’enveloppe par un coin. « Elle a pu être coincée sous la porte et ressortir avec les vibrations. »

« Depuis combien de temps ? »

« J’en sais rien. »

« Six mois ? Dix ans ? »

« Claire… »

Elle lui reprit l’enveloppe.

Le papier émit un léger craquement lorsqu’elle l’ouvrit. À l’intérieur se trouvait une feuille pliée en quatre. L’écriture de sa mère apparut immédiatement. Claire aurait reconnu ces lettres serrées entre mille : le C incliné, les longues barres des t, les points minuscules au-dessus des i.

Elle lut debout.

Claire,

Si tu trouves cette lettre, c’est que je n’ai pas réussi à te parler.

Ce n’est pas parce que je ne t’aimais pas.

C’est précisément parce que je t’aimais que j’ai attendu trop longtemps.

Ne vends pas la maison avant d’avoir ouvert cette pièce.

Et surtout, quoi que tu découvres, ne demande rien à Marc avant d’avoir tout vu.

La feuille s’arrêtait là.

Claire relut la dernière phrase.

Julien la lui prit presque malgré elle.

« Marc ? »

Elle ne répondit pas.

Marc était son frère aîné.

Le garçon parfait de leur enfance. Celui qui avait obtenu de meilleures notes, quitté le village avant elle, fait médecine, ouvert un cabinet à Lyon et téléphoné à leur mère chaque dimanche à dix-neuf heures exactement. Celui qui, trois jours après l’enterrement, avait insisté pour vendre cette maison au plus vite.

« Elle parlait de ton frère ? » demanda Julien.

« Il n’y a qu’un Marc dans la famille. »

Un coup sourd éclata derrière la porte.

Cette fois, Julien l’entendit.

Il se redressa si vite que son épaule heurta le mur.

Le bruit fut suivi d’un frottement lent.

Claire sentit sa peau se hérisser.

« Il y a quelqu’un », murmura-t-elle.

Julien saisit la poignée et la secoua violemment.

« Hé ! Il y a quelqu’un là-dedans ? »

Aucune réponse.

« Recule. »

« Qu’est-ce que tu fais ? »

« Je vais l’ouvrir. »

Il descendit chercher une boîte à outils pendant que Claire restait devant la porte. Elle aurait pu le suivre. Elle ne le fit pas. Dans le silence revenu, elle approcha lentement l’oreille du bois.

Au début, elle n’entendit rien.

Puis un son faible lui parvint.

Pas une respiration.

Pas des pas.

Un grésillement.

Après quelques secondes, quelques notes de musique émergèrent, déformées et lointaines. Claire recula brusquement.

Elle connaissait cette mélodie.

Sa mère la fredonnait lorsqu’elle préparait le dîner, autrefois. Une chanson sans paroles, ou du moins Claire l’avait-elle toujours cru. Hélène cessait de la fredonner dès qu’on lui demandait son nom.

Julien remonta avec un marteau et deux tournevis.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

« De la musique. »

Il tendit l’oreille.

Le son avait cessé.

Il attaqua la vieille serrure. Le métal résista longtemps. À chaque coup de marteau, Claire imaginait sa mère surgissant de l’escalier pour leur ordonner d’arrêter. L’absurdité de cette pensée lui serra la gorge : Hélène était morte depuis six mois, emportée à soixante-douze ans par un accident cérébral qui l’avait privée de parole durant ses trois derniers jours.

Juste avant de perdre connaissance, elle avait pourtant essayé de dire quelque chose à Claire.

Un mot.

Claire s’en souvenait maintenant avec une précision douloureuse.

« Marc… »

À l’époque, elle avait cru que sa mère réclamait son fils.

La serrure céda à 2 h 46.

La porte s’ouvrit de quinze centimètres avant de buter contre quelque chose. Julien poussa plus fort. Un carton glissa sur le parquet de l’autre côté.

Une odeur de poussière, de tissu ancien et de lavande sortit de la pièce.

Julien alluma avec son téléphone.

La chambre était plus grande que Claire ne se le rappelait. Ou plutôt, elle ne se la rappelait pas du tout, puisqu’elle n’y était jamais entrée. Une commode occupait le mur gauche. Des cartons étaient empilés jusqu’au plafond. Une petite table portait un magnétophone à cassettes.

Le bouton lecture était enfoncé.

La bande tournait encore.

Claire avança.

Sur le mur opposé, des dizaines de photographies avaient été punaisées autour d’une grande feuille blanche.

Certaines représentaient sa mère jeune.

D’autres montraient Marc enfant.

Et au centre se trouvait la photographie d’une petite fille que Claire n’avait jamais vue.

Cheveux sombres coupés au carré. Robe rouge. Sept ou huit ans peut-être.

Sous la photographie, Hélène avait écrit trois mots.

ÉLISE — 14 JUIN 1989.

Claire fixa la date.

Elle avait huit mois ce jour-là.

Julien s’approcha de la table. « Claire… »

Elle ne l’écoutait plus.

Une deuxième inscription se trouvait sous la première.

Cette fois, les lettres avaient été tracées au feutre noir, beaucoup plus tard.

MARC SAIT POURQUOI ELLE N’EST JAMAIS REVENUE.


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