PARTIE 23 – Monique expliqua le marché qui lui avait rendu Sophie et dévoila la nuit où Hélène avait presque retrouvé Élise sans le savoir

Ils quittèrent la galerie en milieu d’après-midi.

Les gendarmes scellèrent la salle d’archives.

Marianne remit volontairement les documents qu’elle avait sortis.

Personne ne protesta.

Pour la première fois depuis le début, une découverte majeure ne fut pas emportée en secret par quelqu’un persuadé de mieux savoir.

Claire remarqua ce détail.

Il lui parut presque aussi important que les dossiers eux-mêmes.

Élise appela Anaïs dès qu’elles retrouvèrent du réseau.

Sa fille était chez Maya.

En sécurité.

Monica Reed — Monique Caron — n’était pas chez elle.

La police canadienne avait été prévenue.

Sophie leur donna finalement un numéro.

« Elle répondra peut-être si Élise appelle. »

Élise resta longtemps devant l’écran.

Puis composa.

Une sonnerie.

Deux.

Une voix de femme âgée répondit.

« Oui ? »

Élise ferma les yeux.

« Monique ? »

Silence.

« Qui est-ce ? »

« Élise Delmas. »

Rien.

Puis un souffle tremblant.

« Tu m’as retrouvée. »

Élise répondit :

« Pas exactement. »

Monique eut un petit rire triste.

« Bien sûr. Avec cette famille, personne ne retrouve jamais quelqu’un simplement. »

Claire sentit un frisson.

Élise continua :

« Anaïs est en sécurité. »

« Je sais. »

« Tu la surveillais. »

« Oui. »

« Depuis combien de temps ? »

« Cinq ans. »

Élise se raidit.

« Sans me le dire. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Monique ne chercha pas à adoucir.

« Parce qu’Antoine avait recommencé à s’approcher d’elle. Hélène m’avait demandé de garder un œil sur elle si jamais Antoine revenait. »

Claire sentit le nom de sa mère.

« Hélène te connaissait ? »

« Depuis 2019. »

Élise regarda Claire.

Encore une relation secrète des dernières années d’Hélène.

Monique poursuivit :

« Elle m’a retrouvée après avoir repris contact avec Antoine. Elle voulait comprendre pourquoi Sophie avait été déplacée et comment les faux dossiers avaient circulé. »

Claire demanda :

« Elle savait pour votre marché avec Antoine ? »

Monique resta silencieuse.

« Oui. »

Élise serra les dents.

« Et elle t’a quand même demandé de surveiller ma fille. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j’ai été la première à lui dire qu’Antoine t’avait emmenée vivante après la cave. »

Élise ferma les yeux.

Claire comprit.

Monique avait fourni à Hélène l’une des premières preuves irréfutables qu’Élise n’était pas morte le 14 juin.

« Tu peux nous raconter cette nuit ? » demanda Élise.

La voix de Monique changea.

« Oui. »

Ils s’installèrent dans une salle prêtée par les gendarmes.

Élise mit le téléphone au centre.

« Je veux tout. Même les parties où tu as honte. »

Monique répondit :

« Surtout celles-là. »

Puis elle commença.

Elle était revenue au village parce qu’elle voulait récupérer Sophie.

Après la mort de Michel, la garde de leur fille était devenue chaotique. Monique avait quitté Michel deux ans auparavant, mais pas sa fille. Elle avait eu des problèmes d’alcool, des dettes, des périodes d’instabilité. La famille de Michel l’avait écartée.

« Je n’étais pas une bonne mère à cette époque », dit-elle. « Mais je voulais le redevenir. »

Elle avait découvert que Michel soupçonnait Antoine et Bernard de trafic.

Après sa mort, elle avait commencé à poser des questions.

Bernard lui avait conseillé de quitter la région.

Elle avait compris la menace.

Elle était partie.

Puis elle avait appris que Sophie avait été déplacée sous une fausse identité.

« Là, j’ai compris qu’ils pouvaient me la faire perdre pour toujours. »

Elle était revenue en juin 1989.

Le 14 au soir, elle avait attendu Antoine près du garage.

« Je voulais un échange. Mes documents contre Sophie. »

Élise fronça les sourcils.

« Quels documents ? »

« Les copies de notes de Michel. Il avait écrit qu’il soupçonnait Bernard d’avoir touché à des voitures, et qu’Antoine savait tout. »

Claire demanda :

« Antoine avait accepté ? »

« Pas encore. »

Monique resta silencieuse quelques secondes.

« Puis il est arrivé avec toi. »

Élise ferma les yeux.

« Dans quel état ? »

« Tu étais réveillée, mais à peine. Tu pleurais. Tu avais du sang séché sur le genou. Tu répétais que tu voulais ta mère. »

Claire sentit sa gorge se serrer.

Monique continua :

« Antoine m’a dit que tu avais fait une crise de panique et qu’il t’avait donné un comprimé. »

« Quel comprimé ? »

« Je n’ai jamais su. »

Élise murmura :

« Je me souviens d’un goût amer. »

Claire regarda sa sœur.

Un souvenir revenait.

« Antoine voulait que je te garde jusqu’au lendemain », dit Monique. « J’ai refusé. »

« Et il t’a proposé Sophie. »

« Oui. »

La voix de Monique se brisa.

« Il savait exactement où frapper. Il m’a dit : “Tu veux ta fille ? Aide-moi cette nuit et je te donne les papiers qui te permettront de la récupérer.” »

Élise resta silencieuse.

« Tu as accepté. »

« Oui. »

Pas d’excuse.

Pas de phrase sur la protection.

Seulement oui.

Claire sentit quelque chose de profondément différent.

« Qu’est-ce qu’il t’a demandé ? »

« D’attendre avec toi pendant qu’il allait chercher Sophie. »

Claire fronça les sourcils.

« Il avait Sophie avec lui ? »

« Non. Bernard savait où elle se trouvait. Antoine est parti le voir. »

Monique resta quelques instants silencieuse.

« Pendant ce temps, tu as commencé à reprendre tes esprits. »

Élise ouvrit les yeux.

« Qu’est-ce que je t’ai dit ? »

« Que ton père mentait. Que ta mère ne savait rien. Que tu avais caché une cassette. »

Claire sentit un frisson.

Monique poursuivit :

« Tu m’as demandé d’appeler Hélène. »

Élise murmura :

« Tu l’as fait ? »

Long silence.

« Oui. »

Tout le monde se figea.

« Quoi ? »

Monique inspira profondément.

« J’ai appelé chez vous. »

Claire sentit son cœur accélérer.

« Maman a répondu ? »

« Oui. »

Élise porta une main à sa bouche.

Monique continua :

« Je lui ai dit : “Hélène, écoutez-moi. Élise est vivante.” »

Silence.

« Et ? » demanda Élise.

« Elle a crié ton nom. Elle m’a demandé où tu étais. »

La voix de Monique trembla.

« Et à ce moment-là, Antoine est revenu. »

Claire sentit le drame se refermer.

« Il a entendu ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’il a fait ? »

« Il a arraché le téléphone. »

Élise ferma les yeux.

Monique poursuivit :

« Il a dit à Hélène que j’étais ivre. Que j’essayais de lui extorquer de l’argent. Que tu n’étais pas avec moi. »

Claire sentit une rage sourde.

« Et maman l’a cru ? »

« Pas totalement. »

Monique répondit plus bas.

« Elle a dit qu’elle arrivait. »

Élise releva les yeux.

« Maman est venue ? »

« Oui. »

Silence.

« Elle est arrivée environ vingt minutes plus tard. »

Claire sentit la pièce se figer.

Hélène avait presque retrouvé Élise cette nuit-là.

« Où étais-tu ? » demanda Claire.

Monique pleurait maintenant.

« Plus là. »

Élise ferma les yeux.

« Antoine m’avait emmenée. »

« Oui. »

« Et Sophie ? »

« Il me l’avait amenée. »

Claire sentit la cruauté de la scène.

Hélène arrivant pour retrouver sa fille.

Monique avec Sophie.

Élise déjà emportée ailleurs.

« Qu’est-ce que tu as dit à Hélène ? »

Monique ne répondit pas.

Élise murmura :

« La vérité. »

« Non. »

Un silence lourd.

« Je lui ai dit qu’Antoine avait raison. Que j’avais bu. Que j’avais cru reconnaître Élise mais que je m’étais trompée. »

Claire ferma les yeux.

Hélène avait été à quelques minutes de sa fille.

Puis un nouveau mensonge avait refermé la porte.

« Pourquoi ? » demanda Élise.

Monique pleurait franchement.

« Sophie était dans la pièce à côté. Pour la première fois depuis des mois, je l’avais retrouvée. Antoine m’avait donné les papiers. J’ai choisi ma fille. »

Élise ne dit rien.

Monique poursuivit :

« C’est la chose la plus honteuse que j’aie faite de ma vie. »

« Et ensuite ? »

« Je suis partie avec Sophie. »

Claire pensa au faux dossier.

« Où ? »

« Belgique. Puis Canada. Bernard avait organisé les papiers. »

« Pourquoi continuer à travailler avec eux ? »

« Je ne travaillais pas pour eux. Je vivais sous une identité qu’ils avaient fabriquée. Ça me rendait dépendante. »

Claire comprit.

Encore une chaîne.

Recevoir quelque chose d’illégal puis passer le reste de sa vie à craindre que celui qui vous l’a donné le reprenne.

« Quand as-tu dit la vérité à Sophie ? »

« En 2020. »

Élise regarda le téléphone.

« Et à Hélène ? »

« En 2019. Quand elle m’a retrouvée. »

« Qu’est-ce qu’elle a fait ? »

Monique eut un petit rire triste.

« Elle m’a giflée. »

Claire resta silencieuse.

« Ensuite elle s’est assise. Et elle m’a demandé de tout recommencer depuis le début. »

Cela ressemblait parfaitement à Hélène telle que Claire la découvrait dans ses dernières années.

Pas une femme obsédée.

Une femme qui vérifiait.

« Elle t’a pardonné ? » demanda Élise.

Monique répondit :

« Je ne crois pas. »

Puis :

« Mais elle m’a demandé d’aider à garder Anaïs loin d’Antoine. »

« Pourquoi toi ? »

« Parce qu’Antoine ne savait pas qu’Hélène m’avait retrouvée. Et parce que je vivais déjà près de Vancouver. »

Élise resta silencieuse.

Claire demanda :

« Tu as vu Antoine récemment ? »

« Oui. Deux mois avant qu’il approche Anaïs. »

« Tu savais qu’il allait le faire ? »

« Je l’ai suivi après qu’il a quitté Montréal. J’ai compris trop tard qu’il était allé à Vancouver. »

Élise serra les dents.

« Tu aurais pu m’appeler. »

« Oui. »

Encore un oui.

Pas d’excuse.

« Pourquoi tu ne l’as pas fait ? »

Monique prit quelques secondes.

« Parce que j’avais peur que tu m’interdises de rester près d’Anaïs. »

Élise répondit froidement :

« Tu n’avais pas le droit de décider. »

« Je sais. »

Claire sentit que cette conversation n’allait pas produire de réconciliation immédiate.

Et c’était peut-être mieux.

Certaines vérités ne devaient pas être suivies d’une étreinte.

Monique reprit :

« Il y a quelque chose d’autre que tu dois savoir. »

Élise se raidit.

« Quoi ? »

« Quand Antoine est revenu avec Sophie en 1989, il n’était pas seul. »

Claire sentit son attention se tendre.

« Qui était avec lui ? »

« Une femme. »

« Marianne ? »

« Non. Marianne était déjà partie. »

Élise demanda :

« Jeanne ? »

« Non. »

Silence.

« Alors qui ? »

Monique répondit :

« Madeleine. »

Claire sentit un frisson.

La tante déclarée morte en 1948.

Celle qui connaissait déjà le système.

« Elle était là cette nuit-là ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’elle faisait ? »

« Elle criait sur Antoine. Elle lui disait qu’il ne pouvait pas recommencer. »

Élise ferma les yeux.

Encore cette phrase.

Recommencer.

« Madeleine savait qu’Antoine m’emmenait chez Jeanne ? »

« Oui. »

« Pourquoi ne l’a-t-elle pas arrêté ? »

Monique resta silencieuse.

Puis :

« Elle a essayé. »

« Comment ? »

« Elle est montée dans la voiture avec vous. »

Claire se pencha.

« Donc Madeleine a accompagné Élise chez Jeanne. »

« Oui. »

« Et ensuite ? »

Monique répondit :

« Je ne sais pas. »

Mais quelque chose dans sa voix disait le contraire.

Claire intervint.

« Monique. »

Long silence.

« J’ai reçu une lettre de Madeleine en 1994. »

« Qu’est-ce qu’elle disait ? »

« Qu’elle avait fait une erreur pire que la mienne. »

Élise se raidit.

« Quelle erreur ? »

Monique inspira.

« Elle disait qu’elle avait aidé Antoine à convaincre Jeanne qu’Hélène savait où tu étais. »

Claire sentit tout se figer.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’Antoine lui avait promis qu’en échange, il rendrait public son vrai nom et lui permettrait enfin de redevenir Madeleine Delmas. »

Le mécanisme encore.

Un besoin.

Un échange.

Un silence acheté.

Monique poursuivit :

« Il ne l’a jamais fait. »

Claire regarda le dossier de Madeleine posé sur la table.

« Et en 1993, elle l’a aidé à simuler sa mort. »

« Oui. »

« Pourquoi, après tout ça ? »

Monique répondit :

« Parce qu’Antoine lui a promis une dernière chose. »

« Quoi ? »

« De retrouver Élise et de réunir la famille. »

Élise eut un rire vide.

« Il promettait toujours une réparation future pour obtenir un silence présent. »

Personne ne trouva quoi ajouter.

Puis Monique parla plus bas.

« Il y a une lettre de Madeleine que je n’ai jamais remise à Hélène. »

Élise se figea.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’elle me l’avait envoyée avec une instruction. La remettre seulement si Antoine mourait réellement. »

Claire ferma les yeux.

« Et comme il n’est toujours pas mort… »

« Je l’ai gardée. »

Élise demanda :

« Tu l’as encore ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’elle dit ? »

Monique hésita.

« Je ne l’ai jamais ouverte. »

Claire sentit presque un soulagement absurde.

Pour une fois, quelqu’un avait respecté une enveloppe.

Élise répondit :

« Ouvre-la. »

Un bruissement.

Du papier.

Puis la voix de Monique changea.

« C’est pour toi. »

« Lis. »

Monique commença.

Élise,

Si tu lis ceci, Antoine est enfin mort et ne peut plus modifier ce que je vais te dire.

Je t’ai conduite chez Jeanne avec lui.

Mais nous ne sommes pas arrivés directement.

Nous nous sommes arrêtés à la carrière.

Parce qu’Antoine voulait récupérer quelque chose avant de te cacher.

Élise se raidit.

Monique poursuivit :

Il t’a laissée dans la voiture avec moi.

Puis il est descendu dans les archives.

Quand il est remonté, il portait une boîte.

Je lui ai demandé ce qu’elle contenait.

Il a répondu : « La raison pour laquelle cette famille doit continuer à mentir. »

Claire sentit un froid.

Monique lut encore :

Des années plus tard, j’ai découvert ce qu’il y avait dans cette boîte.

Ce n’était pas un registre.

C’était un film.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 24 : Le film caché dans la carrière montra le vrai commencement du système Delmas et révéla qu’Hélène avait vu Antoine une dernière fois