PARTIE 5 – Sous le garage condamné, Claire entendit son propre prénom avant de découvrir pourquoi Marc refusait d’ouvrir la porte enterrée

Le téléphone sonnait sous leurs pieds.

Pas dans le bureau. Pas dans une poche. Sous la dalle de béton, quelque part dans l’espace que Marc venait enfin d’admettre avoir connu toute sa vie.

Une première sonnerie monta à travers le sol.

Puis une deuxième.

Claire resta immobile, le téléphone de Paul encore dans la main. Sur l’écran, le message demeurait visible : NE DESCENDEZ PAS DANS LA CAVE AVEC MARC.

Julien tira une nouvelle fois sur la grande porte métallique du garage. Elle ne bougea pas.

« Quelqu’un nous a enfermés. »

Marc ne semblait presque pas l’entendre. Son regard était fixé sur le sol, juste à gauche de l’ancien pont élévateur.

Une troisième sonnerie retentit.

Claire s’approcha de lui.

« Où est l’accès ? »

Marc inspira lentement.

« Je t’ai dit qu’il avait été muré. »

« Ce téléphone sonne dans une cave que tu viens de prétendre inaccessible. Alors soit quelqu’un a construit une ligne téléphonique pour parler aux rats, soit tu ne m’as pas encore tout dit. »

Julien revint du portail.

« Les fenêtres arrière sont protégées par des grilles. Je peux essayer d’en démonter une, mais ça prendra du temps. »

Claire ne quitta pas son frère des yeux.

« Où est la porte ? »

Marc passa une main sur son visage.

« Sous le pont. »

Julien regarda la plateforme métallique rouillée.

« Tu veux dire en dessous de cette chose ? »

Marc hocha la tête.

« Papa avait installé un panneau dans la fosse d’entretien. »

Claire se dirigea immédiatement vers le pont.

Marc l’attrapa par le bras.

« Ne fais pas ça. »

Elle baissa les yeux vers sa main.

Il la relâcha.

« Paul t’a envoyé ce message pour une raison », reprit-il. « Et pour une fois, je suis d’accord avec lui. »

Claire eut un rire sans amusement.

« Tu crois vraiment que cette phrase va me rassurer ? »

« Non. Je crois qu’elle devrait t’empêcher de descendre. »

« Alors dis-moi ce qu’il y a en bas. »

Marc se tut.

Encore.

Claire se détourna de lui.

Le téléphone souterrain cessa de sonner.

Le silence qui suivit fut plus inquiétant que le bruit.

Julien trouva une lampe de chantier dans une armoire et la brancha sur une rallonge encore alimentée. Ensemble, ils déplacèrent plusieurs pièces de métal et une caisse vide qui encombraient la fosse. Sous une plaque couverte d’huile séchée apparut un escalier étroit descendant d’environ deux mètres.

L’odeur qui monta était humide et minérale.

Claire éclaira avec son téléphone.

Au bas de l’escalier, un panneau de bois renforcé de métal fermait le passage.

Sur le montant, presque effacées, trois lettres avaient été gravées.

A.D.

Antoine Delmas.

Claire sentit le poids du carnet noir dans sa main.

« Papa venait ici. »

Marc resta derrière elle.

« Oui. »

« Et Élise aussi ? »

« Une fois. Peut-être deux. »

« Tu viens de dire qu’elle avait trouvé le passage. »

« Elle l’a découvert sans permission. »

« Pourquoi est-ce qu’une enfant de huit ans devait être tenue à l’écart d’une cave ? »

Marc regarda Julien.

« Parce qu’il n’y avait rien pour elle là-dessous. »

Claire se retourna brusquement.

« Ce n’est plus à toi de décider ce qui compte. »

Elle descendit.

Le bois du panneau portait une serrure ancienne, mais elle n’était pas fermée. Claire poussa.

La porte émit un grincement bas.

Derrière s’étendait un couloir voûté, taillé dans la pierre. Des câbles modernes avaient été ajoutés bien plus tard le long du mur. L’un d’eux conduisait à un vieux téléphone gris fixé sur une poutre.

Le combiné reposait sur son support.

« C’est ça qui sonnait ? » murmura Julien.

« Probablement. »

Claire s’approcha.

Un petit voyant rouge clignotait encore.

Elle décrocha.

Silence.

Puis un souffle.

Claire sentit tout son corps se tendre.

« Allô ? »

Rien.

« Paul ? »

Un craquement traversa la ligne.

Puis une voix.

Très faible.

« Claire ? »

Elle eut le réflexe de répondre immédiatement.

« Oui. Qui êtes-vous ? »

Marc descendait derrière eux. En entendant la voix, il s’arrêta net.

Le correspondant reprit.

« Vous avez trouvé le téléphone. »

Ce n’était pas Paul.

La voix semblait plus âgée encore. Plus rauque.

Claire serra le combiné.

« Qui parle ? »

Un long silence.

« Votre mère m’avait dit que vous finiriez par venir ici. »

Marc murmura :

« Non… »

Claire se tourna.

Son visage avait changé.

« Tu connais cette voix ? »

Marc ne répondit pas.

Au téléphone, l’homme poursuivit :

« Ne laissez pas Marc toucher au mur du fond. »

Claire sentit Julien se rapprocher.

« Pourquoi ? »

« Parce que derrière ce mur, votre père a caché ce qu’il ne pouvait ni remettre à la police ni détruire. »

Marc descendit les dernières marches.

« Raccroche. »

Claire leva une main.

« Qui êtes-vous ? »

L’homme inspira.

« Luc Morel. »

Le nom de la lettre de Paul.

Le témoin qui disait avoir vu Paul au café de la gare le soir de la disparition.

Claire ferma les yeux une fraction de seconde.

« Vous êtes vivant. »

« Jusqu’à présent. »

Marc posa une main contre le mur.

« Luc, qu’est-ce que tu fais ? »

Ainsi, il le connaissait.

Claire se tourna lentement vers lui.

« Tu m’avais dit ne pas connaître les détails de l’alibi de Paul. »

Marc fixa le combiné.

« Je connaissais Luc. Tout le village le connaissait. »

La voix grésilla.

« Il me connaissait assez pour venir me demander de changer ma déposition. »

Claire ne respira plus.

Marc ferma les yeux.

« Luc, tu mélanges des choses. »

« Non. J’ai passé trente-sept ans à essayer de les remettre dans le bon ordre. »

Claire s’adossa à la paroi.

« Pourquoi avez-vous changé votre témoignage ? »

La réponse tarda.

« Parce que j’avais dix-neuf ans. Parce que le père de Marc employait mon frère. Parce qu’on m’a dit que Paul finirait par être relâché et que ma déclaration ne changerait rien. Et parce que Marc pleurait quand il est venu me voir. »

Marc secoua la tête.

« Ça suffit. »

Claire continua :

« Qu’est-ce qu’il vous a demandé exactement ? »

« De dire que je n’étais plus certain de l’heure. »

« Et vous l’avez fait. »

« Oui. »

Claire sentit une colère froide monter.

Pas contre Luc uniquement. Contre le réseau entier de demi-vérités, de peurs et de protections qui avait entouré la disparition d’Élise jusqu’à devenir presque plus solide que les faits.

« Pourquoi appelez-vous maintenant ? »

« Hélène m’avait demandé de surveiller l’ancienne ligne. Elle avait fait remettre le téléphone en état il y a deux ans. Elle disait que si quelqu’un ouvrait à nouveau le passage, le circuit déclencherait un signal chez moi. »

Claire regarda les câbles le long du mur.

Sa mère avait préparé cela.

Encore.

« Donc vous saviez qu’on était là. »

« Je savais que quelqu’un était entré. Pas qui. »

« Et le message de Paul ? »

« Paul et moi sommes restés en contact. »

Claire leva les yeux vers Marc.

« Tous ceux que cette famille a accusés se parlaient encore. »

« Parce qu’aucun de nous n’a cru à la version officielle », répondit Luc.

Un bruit sec résonna au-dessus.

Julien leva la tête.

« Quelqu’un essaie la porte du garage. »

Marc se raidit.

Claire parla plus vite.

« Luc, qu’est-ce qu’il y a derrière le mur ? »

« Votre père y avait caché des bandes magnétiques, des photographies et une boîte métallique. Hélène n’a jamais réussi à l’ouvrir. Elle pensait que Marc connaissait la combinaison. »

Claire fixa son frère.

« Tu la connais ? »

« Non. »

« Luc ? »

« Il ment. »

Marc arracha presque le combiné des mains de Claire.

« Qui est avec toi ? »

Luc ne répondit pas.

« Qui t’a dit de faire ça ? Paul ? »

« Personne n’a besoin de me dire quoi faire aujourd’hui, Marc. »

Un choc lourd retentit au-dessus.

Quelqu’un venait de heurter la grande porte.

Julien remonta quelques marches.

« Ils essaient d’entrer. »

Claire reprit le combiné.

« Où êtes-vous ? »

« Loin de là. Mais pas assez loin si certaines personnes apprennent que je vous ai parlé. »

« Qui nous a enfermés ? »

Luc se tut.

« Luc ? »

« Peut-être la même personne qui a fouillé chez Paul. »

« Donnez-moi un nom. »

« Je n’en ai pas. »

Claire pensa au Polaroid volé puis retrouvé, aux messages, à la cassette numéro deux disparue.

« Est-ce que ma mère savait qui avait pris Élise ? »

La ligne se remplit d’un léger souffle.

« À la fin, elle pensait le savoir. »

« Qui ? »

« Elle n’en était pas certaine. »

Claire serra les dents.

« Arrêtez tous de me protéger avec des demi-réponses. »

Luc répondit enfin :

« Elle pensait qu’Élise n’avait pas quitté le terrain ce soir-là. »

Claire regarda le tunnel.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Qu’elle pensait que tout avait commencé ici. Sous terre. »

Le bruit au-dessus s’arrêta.

Cette fois, le silence fut total.

Luc reprit :

« Trouvez la boîte. Écoutez ce que votre père avait enregistré. Et surtout, Claire… quand vous entendrez une voix d’enfant parler d’un jeu, ne supposez pas qu’elle joue. »

La ligne se coupa.

Claire resta le combiné à la main.

Marc avait blêmi.

« Quelle voix d’enfant ? » demanda Julien.

Marc ne répondit pas.

Ils suivirent le couloir jusqu’au mur du fond. Il paraissait plus récent que les pierres environnantes. Julien passa ses doigts sur le mortier.

« Ça a été rebouché après coup. »

Claire sortit la petite clé trouvée avec la cassette et le carnet.

Elle examina le mur.

Près du sol, presque invisible sous la poussière, se trouvait une plaque métallique.

La clé entra parfaitement.

Un déclic.

Une partie de la maçonnerie pivota de quelques centimètres.

Marc fit un pas vers eux.

« Claire, attends. »

Elle poussa davantage.

Derrière se cachait une niche profonde.

À l’intérieur reposaient quatre boîtes de bandes magnétiques, un appareil d’enregistrement portatif, plusieurs enveloppes et un coffre métallique gris de la taille d’une boîte à chaussures.

Claire sortit le coffre.

Le cadran à chiffres se trouvait sur le côté.

« La combinaison », murmura Julien.

Marc détourna le regard.

Claire le vit.

« Tu la connais. »

« Non. »

« Regarde-moi. »

Il le fit.

« Tu la connais. »

Il resta silencieux assez longtemps pour confirmer la réponse.

Claire posa le coffre sur une petite table en pierre.

« Donne-la-moi. »

« Ouvre d’abord les enveloppes. »

« La combinaison. »

« Claire… »

« Maintenant. »

Marc passa une main dans ses cheveux.

« 1406. »

Le 14 juin.

Le jour de la disparition d’Élise.

Claire entra les quatre chiffres.

Le coffre s’ouvrit.

À l’intérieur, il n’y avait ni argent ni objet précieux.

Seulement une petite chaussure rouge d’enfant.

Une clé en laiton.

Et une cassette audio.

Sur l’étiquette, Antoine avait écrit :

14 JUIN — APRÈS 21 H.

Claire prit la chaussure.

Elle avait dû appartenir à une fillette de huit ans.

Sous la semelle, à moitié effacées, deux lettres étaient écrites au feutre.

É. D.

Élise Delmas.

Marc s’assit contre le mur.

« Mon Dieu. »

Claire le fixa.

« Tu savais qu’elle était là ? »

« Non. »

« Alors pourquoi tu connaissais la combinaison ? »

Il ferma les yeux.

« Parce que papa utilisait toujours cette date après sa disparition. Sur ses cadenas. Sur ses dossiers. Partout. Comme une punition. »

Julien prit la cassette.

« Il faut trouver un lecteur. »

Un bruit les interrompit.

Des pas.

Pas au-dessus.

Dans le tunnel.

Quelqu’un venait de pénétrer dans le passage depuis l’autre côté.

Marc se leva brutalement.

Julien éteignit la lampe de chantier.

L’obscurité les engloutit.

Claire resta près de la niche, la petite chaussure serrée contre elle.

Une lumière apparut au bout du couloir.

Faible d’abord.

Puis plus nette.

Une silhouette avançait.

Claire sentit Marc se rapprocher.

« Il y a une autre sortie ? » murmura Julien.

« Oui », répondit Marc. « Vers l’ancienne cave de la maison. »

La lumière s’arrêta.

Une voix résonna dans la pierre.

« Claire ? »

Elle reconnut Paul.

Mais avant qu’elle puisse répondre, un second bruit surgit derrière lui.

Un choc.

Paul poussa un cri étouffé.

Sa lampe tomba au sol.

Puis une autre silhouette apparut dans la lumière renversée.

Marc saisit Claire par l’épaule.

« Recule. »

L’inconnu se pencha sur Paul.

Claire distingua seulement une manche sombre et une main gantée.

Puis la personne leva la tête vers eux.

Et dit, d’une voix que Claire connaissait depuis l’enfance :

« Vous n’auriez jamais dû ouvrir ce coffre. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : L’homme du tunnel connaissait chaque secret d’Antoine, mais son visage obligea Claire à douter jusqu’au souvenir de la mort de son père