Nous écoutâmes l’enregistrement une première fois sans l’interrompre.
Puis une seconde.
La troisième fois, Inès prit des notes.
L’enquêteur aussi.
La réunion avait eu lieu dans un bureau.
On entendait parfois une chaise bouger, un verre posé trop fort, une voiture dans la rue.
Rien de spectaculaire.
Ce caractère ordinaire rendait les paroles encore plus lourdes.
Jean-Baptiste Leroux racontait comment le fonds Montclar avait subi des pertes massives.
Marc Dumas et lui avaient essayé d’abord de les contenir.
Philippe avait été informé d’une partie.
Pas de tout.
Puis Dumas avait convaincu plusieurs structures Valmont de racheter certains actifs du fonds à des valeurs trop élevées.
Autrement dit, le groupe avait absorbé une partie des pertes.
Philippe, sur l’enregistrement, semblait comprendre en direct.
« Tu as utilisé mes sociétés pour nettoyer Montclar ? »
Dumas répondait :
« Pour éviter un effet domino. »
Toujours les mots.
Éviter.
Protéger.
Stabiliser.
Leroux riait.
« Tu t’es protégé toi. »
Puis il donnait des chiffres.
Onze millions environ.
Répartis sur plusieurs années.
Pas volés en une transaction.
Absorbés.
Dilution parfaite.
Une mauvaise valorisation ici.
Une garantie là.
Un actif racheté trop cher.
Un prêt interne jamais totalement remboursé.
La mécanique avait commencé presque banalement.
Puis elle avait grandi.
Philippe demandait :
« Pourquoi je n’ai jamais vu les pertes ? »
Leroux répondait :
« Parce que Marc les a déplacées dans les comptes avant consolidation. »
Aurélie ferma les yeux à cette phrase.
« J’aurais dû le voir. »
L’enquêteur répondit :
« Peut-être pas si les mouvements étaient répartis entre plusieurs entités. »
Elle secoua la tête.
« J’aurais dû chercher davantage. »
Je la regardai.
Encore quelqu’un qui voulait réécrire son propre passé en lui donnant plus de contrôle qu’il n’en avait peut-être eu.
Je compris soudain que la culpabilité peut parfois être une autre manière de rester au centre.
On préfère se dire : j’aurais pu tout empêcher.
Plutôt que reconnaître : je ne voyais pas tout.
L’enregistrement continuait.
Philippe exigeait que Dumas rembourse personnellement.
Dumas répondait qu’une telle sortie ferait tomber plusieurs sociétés.
Puis Leroux disait :
« Voilà pourquoi il vous tient. Si vous le dénoncez, vous devez expliquer pourquoi vous avez signé les premières opérations. »
Silence.
Philippe connaissait ses propres fautes.
Dumas aussi.
Le piège était complet.
« Tu m’as laissé signer sans me dire ce que je couvrais », disait Philippe.
« Vous aviez les documents », répondait Dumas.
Je ressentis un frisson.
La même défense qu’on pouvait opposer à Adrien.
Tu as signé.
Tu pouvais lire.
Le système exploitait les habitudes humaines autant que le droit.
Une personne fait confiance.
Puis on transforme cette confiance en consentement documenté.
La réunion devenait plus violente verbalement.
Philippe disait qu’il parlerait au conseil.
Dumas le menaçait à demi-mot.
Pas d’arme.
Pas de violence.
Seulement les conséquences.
Les banques.
La réputation.
Les poursuites.
Solange.
Les enfants.
Puis Leroux intervenait.
« Je vous ai dit pourquoi je voulais sortir. Ce système ne tient que parce que tout le monde a peur d’être le premier à parler. »
Je regardai Inès.
Cette phrase aurait pu être prononcée aujourd’hui.
Quatorze ans de fonctionnement reposaient sur la même peur.
À la trente-deuxième minute, Philippe annonçait :
« J’ai déjà retiré tes accès à Montfaucon. »
Dumas répondait calmement :
« Vous les remettrez. »
« Jamais. »
« Alors vous expliquerez Artemis à Solange. »
Silence.
Nous savions désormais ce que ce mot signifiait.
Les neuf millions cachés.
Le départ préparé.
La séparation.
Philippe reprenait enfin :
« Ça ne te regarde pas. »
Dumas répondait :
« Tout ce qui met le groupe en danger me regarde. »
Cette logique avait survécu jusqu’au mariage.
Tout ce qui concerne la famille justifie qu’on entre dans la vie des autres.
Philippe disait alors :
« Tu n’es pas la famille. »
Dumas répondait :
« Sans moi, vous n’en aurez bientôt plus. »
Puis la réunion semblait se terminer.
Chaises.
Pas.
Une porte.
Nous avions presque cessé d’écouter quand une dernière minute apparut.
Leroux et Philippe restaient seuls.
Le son devenait plus faible.
Leroux dit :
« Il cherchera à récupérer les évaluations. »
Philippe répondait :
« Lesquelles ? »
« Saint-Roch. »
Je me figeai.
Saint-Roch.
Mais la réunion datait de quatre ans avant notre projet Saint-Roch tel que je le connaissais.
« Ce n’est pas possible », murmurai-je.
Aurélie se redressa.
« Peut-être un autre Saint-Roch. »
L’enregistrement continua.
Leroux :
« Les terrains de Saint-Roch, pas le projet futur. Les estimations d’origine. Si elles ressortent, on verra que Montclar a vendu à Orphée avec une décote artificielle. »
Philippe :
« Qui a les copies ? »
Leroux :
« Le cabinet qui avait fait les premières études. »
Philippe :
« Lequel ? »
Un bruit couvrit quelques mots.
Puis Leroux prononça distinctement :
« Varenne & Associés. »
Je cessai de respirer.
Mon cabinet.
Mais quatre ans avant ?
Je secouai la tête.
« Impossible. Le cabinet s’appelait déjà Varenne, oui, mais je n’avais jamais travaillé pour les Valmont à l’époque. »
Inès me regarda.
« Peut-être pas directement. »
Je réfléchis.
Quatre ans plus tôt, nous avions travaillé sur des études préliminaires pour de nombreux clients immobiliers.
Certaines missions passaient par des intermédiaires.
Il était tout à fait possible que nous ayons évalué un terrain sans connaître le propriétaire final.
L’enquêteur arrêta l’audio.
« Il faut retrouver les archives de cette période. »
Je pris immédiatement mon téléphone.
Claire répondit.
« Élise ? »
« J’ai besoin que tu cherches Saint-Roch quatre à cinq ans en arrière. Pas le dossier récent. Tous les projets qui utilisent ce nom ou cette adresse. »
« Maintenant ? »
« Oui. »
« D’accord. »
Je raccrochai.
Mon cerveau tournait.
Cela expliquait quelque chose de fondamental.
Dumas ne s’était pas intéressé à mon cabinet parce que j’avais rencontré Adrien.
Il ne s’y était même pas intéressé seulement à cause du projet récent.
Mon entreprise détenait peut-être depuis des années une pièce capable de révéler l’origine d’une sous-évaluation liée à Montclar.
Donc lorsqu’il avait vu mon nom apparaître dans la vie d’Adrien, il avait dû reconnaître immédiatement une opportunité et un danger.
Je le formulai.
Aurélie hocha lentement la tête.
« Oui. »
Inès ajouta :
« Voilà pourquoi l’enquête Novalis a commencé avant que votre relation soit sérieuse. »
Ce n’était pas mon patrimoine au départ.
C’était mon cabinet.
Puis Dumas avait découvert mon patrimoine.
Puis ma relation avec Adrien.
Puis il avait fusionné les deux problèmes.
Une preuve dangereuse et une future ressource financière dans la même personne.
Moi.
Je ressentis un dégoût profond.
Le plan était encore plus opportuniste que je ne l’avais imaginé.
Pas un complot romantique depuis le premier jour.
Quelque chose de pire, à sa façon.
Dumas avait rencontré une circonstance imprévue et l’avait transformée en stratégie.
Claire rappela vingt minutes plus tard.
« J’ai quelque chose. »
« Dis-moi. »
« Projet SR-14. Études foncières. Quatre ans et huit mois. »
Je me redressai.
« Client ? »
« Cabinet de conseil mandaté par Harmonie Développement. »
Le nom de Leroux.
Tout s’alignait.
« Qu’est-ce qu’on avait évalué ? »
« Trois parcelles et deux bâtiments existants. »
« Valeur ? »
Claire donna un chiffre.
7,4 millions d’euros.
Je regardai Aurélie.
Elle chercha dans le registre.
La cession ultérieure vers Orphée avait retenu 2,8 millions.
Moins de quarante pour cent.
La clause de restitution était clairement potentiellement applicable.
« Claire, as-tu les versions originales ? »
« Oui. Une sauvegarde hors ligne. »
« Sécurise tout. Personne n’accède au dossier. »
« Déjà fait. »
Elle hésita.
« Élise, il y a quelque chose d’autre. »
« Quoi ? »
« Un ancien mail de quatre ans. »
« De qui ? »
« Marc Dumas. »
La pièce se figea.
« À notre cabinet ? »
« Oui. À ton ancien associé, Julien. »
Je connaissais Julien.
Il avait quitté le cabinet trois ans plus tôt pour s’installer à Lyon.
« Objet ? »
« Demande de correction méthodologique. »
Je sentis mon cœur accélérer.
« Ouvre. »
Claire lut.
Dumas contestait l’évaluation.
Demandait qu’elle soit revue.
Julien répondait que les comparables justifiaient le montant.
Dumas insistait.
Julien refusait.
Puis, une semaine plus tard, le client mettait fin à notre mission.
Je fermai les yeux.
« Donc Dumas savait depuis le début que notre évaluation était beaucoup plus élevée. »
« Oui. »
Inès demanda à Claire de préserver le courriel et toutes ses métadonnées.
Puis nous raccrochâmes.
L’enquêteur regarda l’enregistrement.
« Cela donne un motif très fort pour les tentatives d’accès à votre cabinet. »
Je hochai la tête.
« Il voulait retrouver ou détruire les évaluations. »
« Ou savoir exactement ce que vous aviez. »
Je pensai à Novalis.
À la surveillance.
À Adrien.
Au compte invité.
Le puzzle était presque complet.
Presque.
Mais une question restait.
« Si Dumas savait déjà que notre cabinet avait les évaluations quatre ans plus tôt, pourquoi attendre si longtemps pour essayer de les récupérer ? »
Aurélie répondit :
« Parce qu’il pensait peut-être que le dossier avait été détruit. »
Je secouai la tête.
« Alors pourquoi Novalis nous surveillait déjà ? »
Inès réfléchit.
« Pour vérifier. »
L’enquêteur ajouta :
« Et lorsque vous avez rencontré Adrien, il a obtenu une voie d’accès plus simple. »
Cette idée me fit froid.
Notre relation avait rendu le cabinet plus accessible.
Pas parce qu’Adrien était complice au départ.
Parce que Dumas connaissait désormais quelqu’un proche de moi.
Une porte humaine.
Je regardai la note comportementale d’Adrien.
Tendance à différer les conversations difficiles.
Loyauté familiale.
Besoin de reconnaissance.
Il n’avait pas besoin que Dumas lui dise : espionne Élise.
Il suffisait de lui demander de petites choses plausibles.
Un accès.
Un renseignement.
Une présentation.
Puis une autre.
La manipulation la plus efficace est parfois celle où la personne manipulée pense encore décider librement.
Je ne pardonnais rien à Adrien.
Mais je comprenais mieux la forme de ce qui s’était passé.
À la fin de la réunion, Inès reçut un appel.
Elle sortit quelques minutes.
Puis revint avec une expression grave.
« Dumas a été convoqué pour être entendu demain. »
Je ressentis une tension dans la poitrine.
« Il le sait ? »
« Oui. »
« Et ? »
« Il nie tout acte frauduleux. Il dit que les transferts étaient autorisés et que les documents produits sont sortis de leur contexte. »
Évidemment.
« Il sait pour l’enregistrement ? »
« Je ne crois pas. »
« Pour le registre ? »
« Probablement que quelque chose a été remis, mais pas forcément le contenu. »
Je regardai l’enquêteur.
« Alors on a encore un avantage. »
Il acquiesça.
Mais Inès ne semblait pas soulagée.
« Quoi ? »
Elle posa son téléphone.
« Dumas vient aussi de demander à son avocat de transmettre un dossier concernant Adrien. »
Je me raidis.
« Quel dossier ? »
« Il affirme qu’Adrien a été beaucoup plus impliqué dans certaines opérations récentes qu’il ne nous l’a dit. »
Mon ventre se serra.
« Encore quoi ? »
Inès secoua la tête.
« Je ne sais pas encore. »
Je fermai les yeux.
Chaque fois que je pensais qu’Adrien avait enfin tout dit, quelque chose revenait.
Peut-être Dumas mentait-il.
Peut-être pas.
Je regardai mon téléphone.
Puis j’appelai Adrien.
« Inès vient de recevoir une information. Dumas dit que tu as été plus impliqué que ce que tu nous as raconté. »
Silence.
Très long.
« Adrien. »
« Il va utiliser ça. »
« Utiliser quoi ? »
Encore du silence.
« Réponds. »
Sa voix sortit faible.
« J’ai signé quelque chose trois mois avant le mariage. »
Je serrai le téléphone.
« Quoi ? »
« Une autorisation de transfert concernant un actif d’Orphée. »
« Lequel ? »
« Je ne savais pas à l’époque. »
« Et maintenant ? »
Il inspira.
« L’Hôtel Mirabeau. »
Je fermai les yeux.
L’actif sous-évalué.
Celui que Philippe avait déjà contesté des années auparavant.
« Tu as aidé à le transférer ? »
« Oui. »
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? »
Sa réponse me fit plus mal que je ne l’aurais voulu.
« Parce que j’espérais encore que ça ne sortirait pas. »