Personne ne suivit Dumas lorsqu’il s’éloigna de quelques pas.
Il sortit son téléphone comme s’il pouvait encore maintenir une apparence normale en répondant à un appel ou en écrivant un message.
Mais personne n’était dupe.
Solange le regardait comme on regarde quelqu’un dont on reconnaît soudain le visage sous un masque porté depuis vingt ans.
« Quelle société étrangère ? » demanda Inès.
Aurélie consulta l’écran.
« Asterion Holdings. Luxembourg. »
Le nom ne m’évoquait rien.
Solange, elle, pâlit davantage.
« Non. »
Adrien la regarda.
« Tu connais ? »
Elle ne répondit pas.
Bastien jeta sa cigarette au sol.
« Tante Solange. »
Elle tourna lentement les yeux vers lui.
« C’était le véhicule de ton père. »
Adrien fronça les sourcils.
« Quel véhicule ? »
Solange sembla hésiter entre le silence et l’épuisement.
Finalement, elle dit :
« Ton père avait créé Asterion pour ses investissements personnels. Après sa mort, j’ai cru que la société avait été liquidée. »
Aurélie releva la tête.
« Elle ne l’a jamais été. »
Dumas se retourna.
« Cette conversation est inutile. »
Solange le fixa.
« Tu m’as dit qu’elle avait été fermée. »
« À l’époque, elle n’avait plus d’activité. »
« Ce n’est pas la même chose. »
« Pour les objectifs que nous poursuivions, si. »
Solange avança vers lui.
« Depuis combien de temps contrôles-tu Asterion ? »
Dumas ne répondit pas.
Ce silence me donna une étrange satisfaction.
Depuis le début, c’était toujours lui qui définissait les mots, les risques et les délais.
À présent, il devait répondre à une femme qui connaissait probablement assez bien son langage pour entendre ce qu’il cherchait à éviter.
Aurélie consulta un registre sur son téléphone.
« Asterion a changé de bénéficiaire économique quatre mois après la mort de Philippe Valmont. »
Adrien se raidit.
« Au profit de qui ? »
« D’une fondation privée. »
« Laquelle ? »
« Je cherche. »
Dumas rangea son téléphone.
« Je vous conseille de ne pas diffuser des informations issues de registres étrangers sans comprendre leur portée. »
Inès répondit :
« Nous comprenons assez bien que vous venez de déplacer des droits vers une structure que vous avez omis de mentionner. »
« Sur la base d’un mandat valide. »
Solange le regarda.
« Obtenu en me mentant. »
« Je vous ai expliqué l’objectif. »
« Tu m’as expliqué celui que tu voulais que j’entende. »
Je regardai Adrien.
Il avait baissé les yeux.
La phrase devait lui sembler familière.
À moi aussi.
Lenoir intervint enfin.
« Madame Valmont, si vous souhaitez révoquer le mandat, je peux préparer l’acte maintenant. »
« Faites-le. »
Dumas secoua la tête.
« Ce serait une erreur. »
Solange se retourna.
« Peut-être. Mais au moins, cette erreur sera la mienne. »
Je ressentis malgré moi l’impact de la phrase.
Était-ce la première fois qu’elle formulait ainsi la notion de choix ?
Lenoir remonta vers son étude.
Solange le suivit.
Adrien fit un mouvement.
Elle leva une main.
« Non. »
Il s’arrêta.
« Maman. »
« Pas maintenant. »
« Tu viens de… »
« Je sais ce que je viens de faire. »
« Tu ne savais pas. »
Elle le regarda.
« Et toi, quand tu as demandé à ta femme de signer une garantie sans lui montrer toutes les annexes, tu savais ? »
Adrien devint blanc.
Je n’avais jamais raconté ce détail à Solange.
Elle venait donc de l’apprendre autrement.
Peut-être Dumas.
Peut-être les documents.
Adrien ne répondit pas.
Solange eut un sourire triste.
« Voilà. »
Elle entra dans l’immeuble.
Bastien resta dehors avec nous.
Dumas, lui, ne partit pas.
Il s’appuya contre sa voiture.
Comme s’il attendait quelque chose.
Aurélie continua à travailler sur son téléphone.
« J’ai la fondation. »
Inès se rapprocha.
« Nom ? »
« Fondation Bellérophon. »
« Bénéficiaire ? »
Aurélie fronça les sourcils.
« C’est plus compliqué. »
« Comment ? »
« La fondation n’a pas de bénéficiaire traditionnel. Elle finance plusieurs entités, dont une fiducie privée. »
Bastien demanda :
« Et qui contrôle la fiducie ? »
Aurélie leva les yeux.
« Je ne sais pas encore. »
Dumas sourit de loin.
« Vous voyez ? Vous transformez des structures ordinaires en thriller familial. »
Je le regardai.
« Vous avez dépensé cent quatre-vingt mille euros pour enquêter sur moi. Je crois que vous avez perdu le droit de qualifier quoi que ce soit d’ordinaire. »
Son sourire disparut.
Mon téléphone vibra.
Claire.
Je décrochai.
« Dis-moi. »
« On a continué sur Saint-Roch. Il y a quelque chose de bizarre dans les actes techniques. »
« Quoi ? »
« Une annexe cadastrale manque dans la version finale du client, mais elle existe dans notre sauvegarde. »
« Et ? »
« Elle concerne l’un des deux immeubles transférés à Orphée. Il y a une servitude qui limite fortement toute cession sans accord d’un co-investisseur. »
Je regardai Inès.
« Quel co-investisseur ? »
Claire donna un nom.
Société Lumen Développement.
Aurélie entendit.
Elle se figea.
« Répète. »
Claire répéta.
Aurélie regarda Dumas.
« C’est impossible. »
« Quoi ? » demandai-je.
« Lumen a été absorbée il y a trois ans. »
« Par qui ? »
Elle prit quelques secondes.
« Par Hélios Résidences. »
Tout se réorganisa dans ma tête.
« Donc Hélios possède un droit d’opposition sur l’un des actifs qu’il vient de transférer. »
Aurélie hocha lentement la tête.
« Oui. »
Inès se tourna vers elle.
« Vous pouvez bloquer. »
« Sur cet immeuble, probablement. »
Dumas nous observait maintenant.
Il ne souriait plus.
Aurélie appela immédiatement son conseil.
Elle parla vite, donnant les références cadastrales et la date de l’acte.
Puis elle nous fit signe.
« Ils déposent une opposition. »
Dumas s’approcha.
« Vous utilisez une servitude obsolète. »
Aurélie répondit :
« Alors vous n’aurez aucun mal à la faire écarter. »
« Vous savez ce que vous risquez. »
« Oui. »
« Hélios n’a pas les fonds nécessaires pour entrer dans une guerre judiciaire. »
« Peut-être. »
Elle regarda Solange qui revenait de l’immeuble.
« Mais maintenant, elle pourrait avoir des alliés. »
Solange tenait deux copies signées.
Lenoir la suivait.
« Le mandat est révoqué. »
Inès prit connaissance du document.
« À quelle heure ? »
Lenoir donna l’heure exacte.
Aurélie compara.
« Le transfert vers Asterion a été déposé huit minutes avant. »
Solange ferma les yeux.
Huit minutes.
Si nous étions arrivés dix minutes plus tôt, la situation aurait été différente.
Mais cette pensée ne servait à rien.
Dumas ouvrit la portière de sa voiture.
Solange l’appela.
« Marc. »
Il s’arrêta.
« Depuis combien de temps préparais-tu Asterion ? »
« Vous êtes bouleversée. Nous parlerons demain. »
« Réponds-moi. »
Il la regarda.
« Depuis assez longtemps pour savoir que le groupe n’aurait pas survécu sans solution extérieure. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« C’est la seule que vous aurez aujourd’hui. »
Il monta dans sa voiture.
Personne ne tenta de l’en empêcher.
Nous n’avions pas le pouvoir de le retenir.
La berline démarra et disparut au bout de la rue.
Solange resta immobile.
Adrien s’approcha d’elle avec prudence.
« Viens avec nous. »
Elle eut un rire bref.
« Avec qui ? »
La question contenait tout.
Avec son fils qui lui cachait ses propres compromis ?
Avec Bastien qui avait noyé la famille dans ses dettes ?
Avec moi, la belle-fille qu’elle avait tenté d’utiliser comme garantie ?
Avec Aurélie, qu’elle avait chassée dix-huit mois auparavant ?
Il n’existait plus de « nous ».
Seulement plusieurs personnes rassemblées par le même désastre.
Inès nous proposa de retourner à son cabinet.
Solange accepta après quelques secondes.
Personne ne voulait aller chez elle.
Personne ne voulait non plus rester dans la rue.
Dans la salle de réunion, l’atmosphère fut différente de celle du matin.
Solange s’assit seule à une extrémité de la table.
Adrien choisit une chaise à distance.
Bastien resta debout jusqu’à ce qu’Inès lui demande de s’asseoir.
Aurélie ouvrit son ordinateur.
« Nous devons comprendre Asterion avant minuit. »
Solange la fixa.
« Pourquoi minuit ? »
« Parce que certaines places de dépôt étrangères traiteront les demandes demain matin très tôt. Si Dumas veut encore déplacer les droits, il préparera tout cette nuit. »
« Il ne peut plus utiliser mon mandat. »
« Non. Mais il avait peut-être d’autres pouvoirs. »
Solange se redressa.
« Lesquels ? »
Aurélie la regarda.
« C’est ce que je vous demande. »
Une longue heure commença.
Solange finit par ouvrir son sac gris.
Elle en sortit des copies de mandats, des procès-verbaux, des anciens actes.
Pour la première fois, elle ne les contrôlait pas seule.
Elle les posa au milieu de la table.
Inès les tria.
Aurélie photographia certaines pages.
Bastien reconnut des signatures.
Adrien, plusieurs fois, découvrit son propre nom sur des documents qu’il ne se souvenait pas avoir lus.
Je regardais.
Je ne pouvais m’empêcher de penser que cette table représentait exactement ce qui aurait dû exister des années plus tôt.
La transparence.
Tardive.
Forcée.
Mais enfin présente.
Puis Inès s’arrêta.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Solange regarda le document.
« Un mandat de continuité signé par Philippe. »
« À Dumas ? »
« Oui. Il devait permettre certaines opérations en cas d’incapacité temporaire ou de décès. »
Aurélie prit la page.
Son visage pâlit.
« Solange, vous n’avez jamais fait révoquer ça ? »
« Il devait expirer automatiquement après la succession. »
« Où est la clause d’expiration ? »
Solange montra une ligne.
Aurélie secoua la tête.
« Ce n’est pas une expiration. C’est une condition de réexamen. »
Inès lut à son tour.
« En l’absence d’opposition formelle de tous les héritiers bénéficiaires, le mandat reste valable sur certaines structures historiques. »
Adrien se redressa.
« Quels héritiers ? »
Solange murmura :
« Toi. Ta sœur. »
Je n’avais presque jamais entendu parler de la sœur d’Adrien.
Clara vivait au Canada depuis plusieurs années.
Elle avait coupé presque tous les liens avec Solange après la mort de leur père.
« Clara a signé une opposition ? » demanda Adrien.
Solange ne répondit pas.
Il comprit.
« Tu ne lui as jamais envoyé les documents. »
« Elle refusait toute conversation. »
« Donc le mandat est encore valable parce qu’elle n’a jamais pu s’y opposer. »
Aurélie acquiesça.
« S’il porte sur Asterion, Dumas n’avait peut-être même pas besoin du mandat signé aujourd’hui. »
Solange devint livide.
« Alors pourquoi me l’avoir fait signer ? »
Inès répondit doucement.
« Pour que vous pensiez que son pouvoir venait de vous. »
Je compris avant même qu’elle termine.
« Pendant qu’en réalité, il en avait déjà un plus ancien. »
Solange regarda les papiers.
Tout son visage changea.
Dumas l’avait utilisée non seulement comme signataire, mais comme écran.
Si le transfert devenait contesté, il pourrait prétendre avoir agi sous un mandat récent donné par elle.
Toute la responsabilité apparente retomberait sur Solange.
Adrien se leva.
« Il t’a préparée comme fusible. »
Elle ne répondit pas.
Personne ne le fit.
Aurélie tapa rapidement sur son clavier.
« Nous devons joindre Clara. »
Solange releva les yeux.
« Elle ne me répondra pas. »
Je regardai Adrien.
« À toi ? »
Il secoua la tête.
« Pas depuis presque un an. »
« Pourquoi ? »
Il hésita.
« Parce qu’elle disait que Dumas avait quelque chose à voir avec la mort de notre père. »
Le silence tomba.
Même Solange ferma les yeux.
Inès posa lentement son stylo.
« Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ? »
Adrien regarda sa mère.
Cette fois, ce fut Solange qui répondit.
« Clara pensait que Philippe avait découvert des transferts qu’il voulait annuler juste avant son accident. »
Je sentis un froid me traverser.
« Quel accident ? »
« Voiture. »
« Et Dumas ? »
Solange parlait à peine.
« Il avait été la dernière personne à le voir au bureau ce soir-là. »
Personne ne prononça le mot meurtre.
Il n’était pas nécessaire.
Pas encore.
Mais, pour la première fois, le système financier que nous avions commencé à dévoiler semblait toucher quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus grave.